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Demain, quelle sera la place du travail ?

Par Samuel Belaud
Photographies : Visée.A

 

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Au fur et à mesure de son développement, le capitalisme a fait en sorte qu’un maximum d’entre nous puisse accéder au travail et que les conditions d’exercice s’améliorent. Malgré l’instauration de minimas sociaux et la réduction régulière du temps au travail, la précarité liée à l’emploi ne s’éteint pas. Le chômage subsiste à un niveau élevé et pour ceux qui travaillent des difficultés nouvelles apparaissent comme les burn-out ou, plus inquiétant, les suicides pour raisons professionnelles. Des chercheurs et des collectifs citoyens réinterrogent le partage du temps de travail, imaginent ce que le revenu universel pourrait apporter comme solutions et s’évertuent à supprimer le chômage de longue durée.

Les conditions de travail, de sécurité, d’hygiène et les avantages sociaux des travailleurs n’ont certainement jamais été aussi importants qu’ils ne le sont aujourd’hui en France. Cependant, la précarité et la pauvreté ont toujours été des caractéristiques sociétales constantes pour les travailleurs. Quand bien même il réduit largement les risques, l’emploi ne règle pas tout : en France en 2016, encore 10,8 % des travailleurs actifs vivaient dans des ménages dont le niveau de vie était inférieur au seuil de pauvreté. Également, au sens du Bureau international du travail (BIT), 2,6 millions de français sont encore au chômage à la fin de l’année 2018 et 1 million d’entre eux se déclare sans emploi depuis plus d’un an. Les difficultés liées au travail précaire (faibles rémunérations, temps partiels, tensions psycho-sociales) et au chômage de longue durée persistent donc pour de nombreux ménages. Alors des initiatives citoyennes et de nouveaux paradigmes socioéconomiques prennent à bras le corps cette problématique et formulent de nouvelles façons de répartir le travail, de trouver un emploi à tous et de distribuer les revenus.

Le retour au plein emploi, une utopie ?

Une économie qui se veut productive a pour objectif de créer une quantité maximale de richesses (biens ou services) avec une quantité optimale de ressources naturelles, financières ou humaines. L’intelligence artificielle et la robotique accélèrent cette marche en avant de la productivité en amenuisant la part du travail humain dans les coûts de production, à mesure que des travaux et des procédures sont automatisés et confiés à la technologie. Dans ce contexte, la quête du plein emploi, fait face à un double paradoxe. D’un côté, il s’agit de garantir une activité à temps plein à 97 % de la population (seuil théorique du plein emploi), alors même que la répartition de la production entre Hommes et machines est contrebalancée1. De l’autre, quand bien même le temps de travail a diminué, le sentiment de manque de temps s’est accru : une enquête de l’INSEE publiée en 2011 précisait que « le temps gagné sur le travail (lié aux réformes du travail entre 1998 et 2000) ne s’est pas intégralement reporté sur des activités extra-professionnelles. » De ce fait, plusieurs chercheurs élaborent des scénarios d’évolution qui, tous, partent d’une question fondamentale : quelle place le travail doit-il avoir dans nos vies ? Car s’il peine à être résorbé par les effets de la croissance économique, le chômage pourrait régresser en rééquilibrant les temps contraints et les temps dits « libres ».

Transformer en profondeur la norme du travail et développer celle du temps libre
Baptiste Mylondo - Enseignant à Sciences-Po Lyon et diplômé d’économie et de philosophie

Baptiste Mylondo, enseignant à Sciences-Po Lyon et diplômé d’économie et de philosophie, trouve dommage que « nos sociétés se plient à la survalorisation de l’emploi » et prône une action politique de libération du temps. Il s’attache comme d’autre, à l’instar des sociologues Dominique Méda et Denis Clerc2, à défendre un modèle basé sur une nouvelle « norme du suffisant » chère au philosophe André Gorz. C’est-à-dire une libération des Hommes de la surconsommation et du travail, non pas que ce dernier ne soit pas important « bien au contraire, nous dit Baptiste Mylondo, parce qu’il nous permet de produire ce tout ce dont nous avons besoin pour vivre. » La norme du suffisant met en avant que le travail n’est pas « le tout de la vie ». Une nouvelle génération d’économistes3 plaide également pour rééquilibrer la valeur du temps libre et celle de la production. Baptiste Mylondo assure en ce sens que « nous avons besoin de cadrer le travail et les activités, mais nous avons également besoin de questionner la place qu’il occupe dans nos vies. » Le jeune enseignant ouvre un champ de réflexion nouveau en proposant de partager le travail différemment. Pour ce faire, il défend l’idée d’un temps partiel choisi de droit.

Passer son temps à moins travailler

Les Pays-Bas ont ouvert la voie à ce type de démarche en octroyant le droit, pour chaque employé, de choisir de travailler à temps partiel. Le succès de la formule est tel, qu’aujourd’hui un actif hollandais sur deux fait le choix de moins travailler. En France, la possibilité de travailler à temps-partiel n’est pas un droit et reste soumise à l’aval de l’employeur. Amoureux du temps libre, Baptiste Mylondo déplore qu’il soit difficile de faire le choix de moins travailler. Cela s’explique parce que « la différence entre le temps partiel subi et choisi se fait essentiellement sur la base du revenu. » Les travaux de Dominique Méda4, directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO) et professeure de sociologie, montrent pourtant que si les Français accordent de l’importance à l’emploi, 60 % d’entre eux considèrent y consacrer trop de temps. Alors, il plaide pour « transformer en profondeur la norme du travail et développer celle du temps libre… » Quitte à aller à l’encontre de ce que défendent certains syndicats, lesquels considèrent que le temps partiel ne sécurise pas assez le revenu. L’enseignant continue en affirmant que « la réforme des 35 h est une occasion manquée. » Il explique : « nous avons augmenté le temps de repos, mais pas le temps de vivre ! Je plaide pour aussi avoir la possibilité de « vivre » pendant la semaine en s’adonnant à d’autres activités que notre travail. » Selon lui, il s’agira alors de réduire les longues périodes de congés pour « les lisser sur l’année […] à raison de 3 jours travaillés et de 4 jours pour soi. » Le fait de mettre la baisse du temps de travail sur la table des débats, nous permet au moins de réinterroger notre vision du temps libre et de réfléchir à ce que devraient être les activités autodéterminées des citoyens. La baisse du temps de travail procurerait davantage de temps disponible pour soi et pour les autres, mais qu’en faire ? Est-il réellement possible de réduire le temps de travail pour tous, sans perte générale de revenu ?

Le revenu universel, une solution à la précarité ?

L’idée d’un revenu universel traverse les différentes obédiences politiques et économiques. Libérales ou non, de nombreuses personnes défendent cette idée. Le dénominateur commun à tous ces courants consiste à mettre en œuvre un revenu binôme : celui du travail d’une part, qui baisse d’autant que la durée de travail diminue ; et d’autre part, un revenu social versé à vie qui compense le premier. La différence entre les deux modèles se jouant sur l’importance du montant du revenu social et sur l’existence ou non de contreparties à celui-ci. D’un côté, on prône ce nouveau revenu pour réduire l’intervention publique, mutualiser les prestations sociales en une seule (économies d’échelles) et libéraliser le marché du travail. De l’autre, on évoque un revenu suffisant pour échapper à la pauvreté, mais également pour permettre de se passer d’un emploi.

En dehors de l’emploi, la société se construit et s’émancipe aussi.

Selon Baptiste Mylondo, le revenu universel accélèrerait la prise de conscience que chacun contribue à l’enrichissement collectif. Il permettrait alors aux chômeurs de longue durée « d’échapper à la double injustice qu’ils subissent, à la fois en termes de revenus (faibles) et de positionnement social et symbolique (péjoratif). » Plusieurs pistes de financement sont étudiées par les partisans du revenu universel, allant du transfert du coût des allocations existantes dans cette unique prestation, à l’augmentation ou la création de nouvelles taxes sur les robots ou les transactions financières, par exemple. « Pourquoi se pose-t-on la question ? interroge Baptiste Mylondo. Partons du principe que nous avons assez : en France, le revenu disponible des ménages par habitant5 est de 1800 euros par mois ! » Ce modèle est-il soutenable ? Y aura-t- il assez de monde pour aller travailler ? Qui s’acquittera alors des tâches pénibles ? Réfléchir aux modalités d’application du revenu universel, c’est aussi se demander quel est le degré de pénibilité que nous sommes en droit d’exiger des autres. La question se pose pour les tâches pénibles comme pour les activités à dimension collective ou indispensable (services publics…), que de nombreuses personnes effectuent à la place des autres. À n’en pas douter, un certain nombre de travailleurs du secteur de ramassage des ordures n’acceptera plus de continuer si un revenu inconditionnel leur était versé. Donc qui gèrera ces activités ? Comment revaloriser socialement et économiquement ces emplois encore précaires ? Baptiste Mylondo affirme que « ceux qui décident de quitter leur travail ne vont pas rien faire. Les vocations existent et continueront à exister par la suite. Il faut simplement que les conditions de revenu de ces activités s’améliorent considérablement. » Le revenu universel pose bien d’autres questions et n’est pas la seule « solution » à la crise du travail telle que nous l’avons décrite plus haut. Les créations d’activités sociales et écologiques nouvelles sont également des opportunités pour sortir du chômage de longue durée et vaincre l’isolement que cette situation peut générer et pour recréer des collectifs. Pour Bertrand Foucher, président d’EmerJean à Villeurbanne : « un revenu universel dont le support est l’emploi me semble être une bonne idée. Dans la mesure où l’activité, le cadre collectif et la solidarité seront les valeurs ajoutées du travail et que disparaitra la privation volontaire de l’emploi. »


1 > Le 25 avril 2019, l’OCDE estime, dans l’édition 2019 des Perspectives de l’emploi, que 16,4 % des emplois en France sont soumis à un risque élevé d’automatisation d’ici vingt ans

2 > Emploi et travail chez André Gorz. Denis Clerc et Dominique Méda, dans André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle (2009), pages 99 à 122

3 > Dont certains se sont regroupés en association : « Les économistes atterrés »

4 > Le travail. Dominique Méda, PUF, « Que sais-je ? », 2015

5 > Revenu dont nous disposons après soustraction des impôts directs et des cotisations sociales.

Des territoires à l'objectif « Zéro chômeur de longue durée »

Des initiatives lancées par des associations soucieuses d’une meilleure intégration des plus démunis, tentent de changer la donne et font désormais office de modèle.

À tel point que le projet Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée – TZCLD porté initialement par l’ONG ATD Quart Monde a fait l’objet en 2016 d’une proposition de loi (adoptée à l’unanimité) puis d’un dispositif expérimental sur une dizaine de territoires, ruraux et urbains. Depuis maintenant plus de deux ans, leur objectif est d’engager en CDI et à temps choisi les chômeurs de longue durée qui sont volontaires. Ils exercent des activités « non concurrentes des emplois existants » répondant aux besoins immédiats des riverains, des entreprises voisines et des institutions.

Développer l’économie interstitielle

Bertrand Foucher est le président d’EmerJean, une entreprise de 82 salariés installée dans le quartier Saint-Jean de Villeurbanne qui s’inscrit dans l’expérimentation TZCLD. Il pose un double constat : « les compétences des chômeurs de longue durée ne sont aujourd’hui plus reconnue (…) et à l’échelle du quartier, de nombreux besoins ne sont pas couverts notamment parce qu’ils ne sont pas rentables économiquement. » En réunissant les acteurs locaux de l’emploi (institutions publiques, syndicats patronaux et de travailleurs, associations, centre social, habitants et demandeurs d’emploi), EmerJean a pour mission d’identifier ces « interstices » propres au quartier. Comme des services aux habitants (soutien scolaire, retouche couleur, esthétique…), des services aux TPE du quartier (blanchisserie professionnelle, saisie informatique…) ou des services liés à la transition écologique locale comme la collecte et le compostage de biodéchets, ou la collecte de bouteilles plastiques.

Chez EmerJean, il n’y a pas de sélection. On inverse la preuve de compétence habituellement imposée aux chômeurs.

Le concept fait fi des freins habituels à l’employabilité : les femmes portant un foulard qui font objet de  discriminations importantes, les modes de garde d’enfants très peu présents dans le quartier, les transports publics encore trop peu développés ou encore les très faibles niveaux de qualification… Ici, rien de tout ça ! Bertrand Foucher insiste : « on mobilise les compétences de manière très différentes que dans l’emploi classique, nos employés signent des CDI au SMIC, ils participent à des activités variées et sont forces de proposition pour en développer d’autres. »

Concrétiser un « droit à l’emploi »

Les 10 territoires-test ont jusqu’à 2021 pour faire la preuve de leur solidité. Le projet séduit beaucoup d’autres territoires et une nouvelle loi en préparation devrait étendre l’expérimentation et non pas la généraliser. L’idée étant de ne pas en faire un outil étatique homogène, mais bien qu’il y ait un droit d’option pour les zones où cela se justifie particulièrement. TZLC illustre la concrétisation d’un projet sociétal de droit à l’emploi pour tous.

À 63 ans, Mohamed ne peut pas prendre sa retraite « à moins de ne vivre qu’avec 450 euros par mois ! J’ai du mal à comprendre cette injustice dans le système de redistribution et des retraites » assène-t-il, sans lâcher son sourire. Son contrat chez Emerjean lui permet de garder la tête hors de l’eau.

Souad est employée d’Emerjean depuis le début de l’aventure. La jeune femme en charge de la formation et du développement des activités nous explique que l’ASVEL Rugby, Les Détritivores ou encore Élise, sont autant d’entreprises locales qui ont passé contrat avec Emerjean pour des services de blanchisserie.

Entourée de Zoulikha et Khadija, Latifa (au centre) est employée depuis un an et demi. « Je n’avais jamais travaillé auparavant, mon voile a toujours été un obstacle à l’embauche. Ici on m’accepte avec. Mes horaires sont flexibles et cela me permet de m’occuper de mes quatre enfants. Vous savez, j’ai trouvé mon bonheur ici ! »

Amélie, Hafida et Salima (photos suivantes), salariées d’Emerjean racontent avec le même entrain la confiance en soi retrouvée, le réenchantement des liens sociaux entre les habitants du quartier et le plaisir de participer à une telle aventure.

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