«« Repenser la synthèse des polymères dans la perspective de les rendre plus faciles à recycler » Interview de Jannick Duchet-Rumeau | #7 Ressource #7 du dossier Pop’Sciences – CNRS : « ANNÉE DE L’INGENIERIE – Quand l’ingénierie façonne la recherche scientifique » INTERVIEWProfesseure de chimie à l’INSA Lyon et directrice du laboratoire Ingénierie des matériaux polymères (IMP)1, Jannick Duchet-Rumeau s’efforce de concevoir des polymères plus respectueux de l’environnement en modifiant la structuration de ces matériaux à l’échelle nanométrique. La scientifique explore en outre de nouvelles pistes visant à contrôler leurs performances mécaniques ou à améliorer leur durabilité et leur dégradabilité, une fois ces matériaux devenus obsolètes.© Nareeta Martin sur UnsplashPour commencer, pouvez-vous rappeler en quelques chiffres ce que représente la filière des polymères plastiques? Jannick Duchet-Rumeau : À l’échelle de la planète, la production annuelle de polymères plastiques qui avoisine aujourd’hui les 400 millions de tonnes a quasiment doublé en l’espace de vingt ans. On estime par ailleurs que 8 à 10% de la production pétrolière mondiale est dédiée à la fabrication de ces matériaux dont l’écrasante majorité reste élaborée à partir de cette ressource fossile.En France, le marché des polymères est largement dominé par les thermoplastiques (polyéthylène, polystyrène, polychlorure de vinyl (PVC), polyéthylène téréphtalate (PET), …) qui représentent 90% des matériaux élaborés chaque année. Près de la moitié de la totalité des plastiques produits dans l’Hexagone sont destinés à la fabrication de nos emballages. Viennent ensuite le secteur de la construction (19 %) et celui de l’industrie automobile (9 %). Il existe en outre tout un ensemble de polymères dits « de spécialité » fabriqués en plus petite quantité. C’est par exemple le cas des plastiques thermostables utilisés dans des domaines nécessitant des matériaux capables de résister à de fortes variations de températures comme dans le domaine de l’aérospatial. La production massive d’une grande diversité de matériaux polymères et leur omniprésence dans notre vie quotidienne n’est pas sans poser certains inconvénients. Quels sont-ils ?J D-R : Le principal inconvénient découlant de l’usage massif de polymères plastiques demeure, selon moi, leur faible taux de recyclage. À l’heure actuelle seuls 15% de la totalité des polymères plastiques produits dans le monde sont réellement recyclés, 25% sont incinérés et 60% finissent dans des décharges2. La grande variété des polymères mise sur le marché constitue un obstacle important à la généralisation du recyclage. La moitié des emballages plastiques sont par exemple non recyclables ou très difficiles à recycler car ils sont constitués d’une superposition de fines couches de matériaux de natures différentes.Si certaines catégories de polymères telles que les thermoplastiques présentent malgré tout un taux de recyclage relativement satisfaisant, à l’image des bouteilles en plastique à base de PET dont le taux de recyclage avoisine les 60%, d’autres, comme les thermodurcissables, se révèlent en revanche très difficiles voire impossibles à recycler. Une fois mis en forme, ces polymères parmi lesquels on trouve la résine époxy, les polyuréthanes ou les polyesters insaturés présentent la particularité de ne plus pouvoir être fondus ou dissous, ce qui limite considérablement leur recyclage à partir des procédés industriels actuellement disponibles. Quelles sont les pistes pouvant contribuer à limiter la pollution plastique ou à faciliter le recyclage des polymères usagés explorées par le laboratoire Ingénierie des matériaux polymères ? J D-R : Lorsqu’on fabrique un matériau, il convient en premier lieu de le rendre le plus durable possible. Augmenter sa durée de vie, c’est repousser le moment où celui-ci va devenir un simple rebut. Au cours de son utilisation, il convient également de favoriser son auto-réparation. Plutôt que de jeter l’élément d’un matériau composite devenu défectueux, il est tout à fait possible de le réparer par traitement thermique. Cela passe par le développement d’une chimie combinatoire dynamique3. Cette approche novatrice que nous explorons au sein du laboratoire autorise l’élaboration de polymères à partir de petits blocs moléculaires reliés entre eux par des liaisons chimiques réversibles. De telles liaisons permettent d’envisager la « cicatrisation » du matériau lorsque celui-ci est abîmé ou dégradé.Une autre voie possible consiste à repenser la synthèse des polymères dans la perspective de les rendre plus faciles à recycler. Cela passe par exemple par l’intégration de liaisons esters4 dans la structure du matériau. Ces liaisons ont la particularité de pouvoir être hydrolysées c’est-à-dire qu’elles peuvent être rompues en utilisant de simples molécules d’eau, ce qui simplifie grandement la dégradation du matériau sous forme de briques moléculaires qui pourront ensuite être réutilisées pour façonner un nouveau polymère. D’autres travaux menés par votre laboratoire visent également à repenser la conception du polychlorure de vinyl (PVC). En quoi consiste cet axe de recherche ? J D-R : Parce qu’il s’est révélé peu cher à fabriquer tout en étant doté de très bonnes propriétés mécaniques, ce polymère a été produit en grande quantité dès la fin des années 1950. Dans sa forme rigide, il est notamment employé dans la fabrication des tuyaux de canalisation qui représentent plus de 40 % de la consommation de PVC. En dépit de ses nombreux atouts, ce matériau présente l’inconvénient de contenir divers additifs qui sont aujourd’hui reconnus comme néfastes pour la santé. Parmi eux on trouve par exemple les plastifiants à base de phtalates classés comme « substances toxiques pour la reproduction » et des stabilisants à base de plomb. Dans ce cas précis, nos recherches visent en premier lieu à améliorer la décontamination de ce matériau une fois celui-ci devenu obsolète.En parallèle nous travaillons également à la conception d’une nouvelle génération de PVC exempte de toute forme de toxicité. Il s’agit pour cela d’introduire des plastifiants issus de bioressources et des additifs dépourvus de métaux lourds. D’ici une cinquantaine d’années, lorsque ces PVC de seconde génération seront arrivés en fin de vie, leur recyclage devrait être grandement facilité par l’absence de substances toxiques.Macroplastiques prélevés sur les plages de la côte est de la Guadeloupe. © Cyril FRESILLON / PEPSEA / CNRS ImagesPlus généralement, comment faire en sorte de revoir la conception des polymères plastiques pour améliorer à la fois leur recyclabilité et s’assurer de leur innocuité ? J D-R : Pour tenter de s’affranchir des problèmes de toxicité que posent les matériaux conçus il y a plus de cinquante ans, il convient d’intégrer la fin de vie du polymère dès sa conception. Cette analyse de cycle de vie peut nous aider à savoir quelles molécules privilégier dans l’élaboration de notre matériau et à l’inverse celles qu’il est préférable de bannir pour limiter les effets nocifs futurs.Prenons cette fois-ci le cas des emballages plastiques alimentaires qui se composent d’un empilement de polymères dont chacun à une fonction précise : être imprimable, être anti-adhérent, disposer de propriétés barrières permettant de conserver le goût de l’aliment, octroyer une protection contre les contaminations extérieures, etc. Comme je l’ai déjà dit, cette superposition de couches de matériaux complique grandement le recyclage des emballages. Pour contourner ce problème, nous réfléchissons à la possibilité de concevoir un unique matériau réunissant toutes les fonctions de l’emballage alimentaire. Il s’agit pour cela de jouer sur ses propriétés physiques en ayant recours à la cristallisation du matériau polymère ou en modifiant sa topographie de surface, ce qui a pour effet de doter le matériau en question de nouvelles fonctions. En appliquant ces préceptes, nous sommes déjà parvenus à rendre un emballage plastique oléophobe, c’est-à-dire capable de repousser les substances huileuses. Son futur recyclage s’en trouve ainsi facilité étant donné qu’il ne peut plus être souillé par les aliments qu’il a pu contenir. Vous co-dirigez depuis septembre 2025 le PEPR Recyclage, recyclabilité et réutilisation des matières. Quels sont les objectifs de ce programme de recherche ? J S-R : En tant que programme académique financé par le programme France 2030, ce PEPR a pour ambition de développer une recherche amont, à même de faire émerger des solutions innovantes dans le domaine du recyclage d’une grande diversité de matériaux. Son approche qui se veut à la fois systémique et globale est centrée sur cinq grandes familles de matériaux : plastiques, matériaux composites, textiles, métaux dits « stratégiques »5, papiers et cartons. Le PEPR se focalise en outre sur quatre filières industrielles : les déchets ménagers, les batteries, les déchets issus d’équipements électriques et électroniques et les nouvelles technologies pour l’énergie (photovoltaïque, éolien, production d’hydrogène). À terme, les projets scientifiques menés dans le cadre de ce programme devraient conduire à la création de nouvelles filières de recyclage pour un large éventail de matériaux. Ce PEPR comporte également deux axes de recherche transverses dans le domaine du numérique et en sciences humaines et sociales. Car une fois les meilleures stratégies de recyclage identifiées pour chaque grande famille de matériaux et pour chaque filière, il s’agira ensuite de convaincre les décideurs politiques et la société civile de les mettre en œuvre pour le bien commun.Propos recueillis par Grégory Fléchet, journaliste scientifique – Janvier 2026—————————————————————1 Unité CNRS / INSA Lyon / Université Claude Bernard / Université Jean Monnet2 Ces données sont consultables sur le portail GéoLittoral.3 Nouveau concept consistant à créer des bibliothèques de molécules à partir de composés liés entre eux par des connexions réversibles.4 Liaison entre un groupe alcool (-OH) et un groupe acide carboxylique (-COOH), formée par élimination d’une molécule d’eau (H2O).5 Ce qualificatif s’applique à une cinquantaine de métaux (lithium, cobalt, gallium, tungstène, etc.) jugés indispensables à la politique économique, énergétique ou environnementale d’un État ou d’une entreprise.
SSur les traces des prisonnières françaises du goulag au Kazakhstan | Visages de la science Confluences des mondes de la recherche – Les entretiens du CollegiumLe Collegium de Lyon est un Institut d’études avancées (IEA) inscrit dans l’Université de Lyon, membre des réseaux français (RFIEA) et européens (NETIAS) des IEA. Il accueille des chercheurs habituellement en poste à l’étranger pour mener leur projet de recherche innovant pendant 5 à 10 mois.Dans ce podcast, le Collegium revient sur le travail du Zhanna Karimova. Sociologue qui se lance dans un projet de recherche sur le camp d’Akmola, réservé aux femmes pendant l’époque stalinienne. Son objectif est de reconstruire les trajectoires des femmes emprisonnées, mettant en lumière leur agentivité et les mécanismes répressifs de genre. Ce projet éclaire l’histoire méconnue des femmes dans les camps de travail forcé, soulignant l’importance de transcender les frontières géographiques pour une compréhension holistique de l’histoire du Goulag.>> Lire l’article sur le site :Collegium de Lyon
PProjet Marti : l’application multilingues qui prépare vos consultations aux urgences L’application Marti c’est un outil qui permet aux patients allophones ou ayant des troubles du langage (sourds-muets, dysarthrie, aphasie, …) de réaliser une anamnèse sans la barrière de la langue. Elle a été développée par des internes en médicine. Nous avons rencontré Quentin Paulik, à l’initiative de cette application. Bonjour Quentin, peux-tu te présenter en quelques mots ?Je m’appelle Quentin Paulik, je suis interne en médecine générale à Lyon. Il me reste un an d’internat, mais je suis actuellement en année de recherche pour le projet Marti.D’où vient l’idée du projet Marti ?L’idée nous est venue en 2018, avec Iliès Haddou, actuellement interne en anesthésie-réanimation et co-fondateur de l’outil, au cours de nos diverses expériences en stage dans les services d’urgences pendant l’externat. Il arrive quotidiennement que personne dans le service ne parle la langue de certains patients étrangers. L’interrogatoire est alors difficile et souvent interrompu rapidement du fait du manque de temps, ce qui induit un risque élevé de mauvais diagnostic et donc de mauvaise prise en charge. Aux urgences, la compréhension des symptômes, des antécédents, ainsi que de l’histoire du malade, sont incontournables pour effectuer un bon examen clinique puis surtout un bon diagnostic. Or, en France, il y a chaque année 22 millions de passages aux urgences, dont plus de 5 % concernent des patients allophones ou ayant des troubles du langage (sourds-muets, dysarthrie, aphasie…). L’accès aux interprètes professionnels est rare, et les outils de traduction peu utilisés, car chronophages. Or, cette barrière de la langue peut induire des erreurs médicales parfois graves, car l’anamnèse (antécédents, symptômes, allergies…) est essentielle pour une prise en charge médicale réussie.Que signifie ce nom ?Le projet est né au Hacking Health Lyon en novembre 2018, événement organisé par le cluster i-Care et qui rassemble chaque année une centaine de participants se réunissant autour de problématiques de santé, afin de proposer des projets innovants dans le domaine.Iliès et moi sommes arrivés à cet hackathon avec cette problématique, sans idée précise de l’outil pour y répondre. Nous avons été rejoints pendant le hackathon par Axelle et Mélanie (ergothérapeutes), Mathilde et Claire (designers), Xavier et Adam (informaticiens). Le dernier jour, avant de présenter le projet devant un jury d’experts, il nous fallait absolument trouver un nom. Marti, qui est en réalité l’acronyme de Moyen d’Accès Rapide A la Traduction de l’Interrogatoire, est né. On aime le personnifier en un patient italien qui pourrait bénéficier de l’outil.Peux-tu nous expliquer le fonctionnement de l’application ?Marti est une application Web sur tablette pour les services d’urgences, permettant au patient allophone (non francophone) de réaliser sa propre anamnèse « virtuelle », de manière autonome pendant son temps d’attente aux urgences. Plusieurs canaux de communication sont utilisés : du texte dans la langue du patient, mais aussi des pictogrammes, afin de dépasser la barrière de la langue, quel que soit le handicap du patient. Cette borne amovible et tactile est proposée par l’infirmier(e) d’accueil au patient allophone au moment de son arrivée aux urgences. Celui-ci remplit alors ces informations dans la salle d’attente, puis un compte-rendu PDF est automatiquement transmis au médecin qui prendra en charge le patient.Avez-vous bénéficié d’aide extérieure ?Bien sûr, un projet de cette ampleur ne peut pas se construire seul dans son coin. Tout d’abord, nous avions cette chance au début de venir d’horizons différents. Malheureusement, les choses font qu’on ne peut pas s’investir à 8 dans un tel projet, avec les mêmes attentes, contraintes et la même vision. C’est pourquoi aujourd’hui nous sommes 3, Iliès en tant que directeur médical, Clémence en tant que designer-graphiste, et moi-même en tant que CEO.Depuis le Hacking Health Lyon, nous avons le soutien du comité organisateur, i-Care LAB, qui nous met en relation avec les bons interlocuteurs de l’écosystème entrepreneurial. Nous avons également le soutien depuis le début de la faculté de médecine Lyon-Est, que je remercie, et notamment son doyen, Pr Rode. Nous avons aussi travaillé avec plusieurs agences informatiques.L’outil a pu être expérimenté aux urgences pédiatriques de l’hôpital femme-mère-enfant une première fois en juin 2021, grâce à une collaboration avec les Hospices civils de Lyon. Plusieurs services ont collaboré : la direction du groupement hospitalier est, la direction informatique (DSI), la direction de la recherche et de l’innovation (DRCI), et le service des urgences avec des médecins urgentistes, des infirmières et auxiliaires de puériculture et enfin les cadres.Avez-vous bénéficié de financement ?Oui, grâce à un financement de la SATT lyonnaise (Société d’accélération du transfert de technologies) Pulsalys, nous avons pu travailler pendant 6 mois avec une chercheure en linguistique interactionnelle du laboratoire ICAR (sous la tutelle du CNRS, de l’ENS de Lyon et Université Lumière Lyon 2) pour tester les arborescences, pictogrammes et maquettes au sein de populations allophones et préparer l’expérimentation aux HCL. La traduction en 11 langues de notre prototype a aussi été réalisée grâce à ce financement, par des traducteurs professionnels d’ISM-Corum et d’Aradic.En tant que jeunes médecins, avez-vous rencontré des difficultés à lancer un tel projet ? Oui, on ne peut pas dire que cela soit facile. Déjà, cela n’est pas encouragé au cours de nos études : nous n’avons aucune formation ni même incitation à découvrir le monde entrepreneurial, et l’ampleur des connaissances à ingurgiter nous laisse peu de temps pour nous y aventurer. Ensuite, cela n’est pas forcément bien vu dans le monde médical, je passe parfois pour un fou, ou un commercial qui veut faire du business, tel un visiteur médical… Alors que mon but est avant tout de faire un outil qui soit utile pour les médecins. Enfin, on ne peut pas dire que le monde médical et notamment hospitalier soit le plus propice au développement d’innovations technologiques : il y a beaucoup de craintes et de conservatisme dans ce milieu, ce qui explique, je pense, le retard technologique qui existe par rapport au monde de l’entreprise.Comment voyez-vous le développement de votre application ?Le développement de ce prototype a été très chronophage pour nous, avec une arborescence de plus de 250 questions créées, retravaillées, réorganisées, ainsi que 480 pictogrammes également testés au sein de populations migrantes via des associations… Tout cela nous a pris deux ans. Donc avant de poursuivre son développement pour les urgences « adultes », et pour une version ambulatoire pour les médecins généralistes et pédiatres, nous voulons d’abord nous assurer du besoin et ainsi créer une première version commerciale pour les services d’urgences pédiatriques.Quelles sont vos ambitions pour la suite pour le projet marti ? Ou d’autres projets ?L’ambition est de se déployer dans un maximum de services d’urgences, qu’ils soient publics ou privés, pour faire profiter de l’outil à un maximum de patients.Ensuite, nous aimerions créer une version ambulatoire pour les médecins généralistes et pédiatres confrontés aux mêmes problématiques en consultation : celle-ci sera adaptée à leur exercice, et le questionnaire pourra contenir des questions de suivi/prévention personnalisables par le médecin, pour couvrir un large champ de sujets sans lui faire perdre de temps.Retrouvez Marti sur Facebook, Instagram, LinkedIn et TwitterPour en savoir plus sur le LabEx ASLAN et ses actualités : cliquez ici. Découvrez aussi nos réseaux sociaux : Facebook, Instagram, LinkedIn et Twitter.
LL’interview d’un sémioticien de l’espace Julien Thiburce est doctorant en Sciences du langage à l’Université Lumière Lyon 2 et au Laboratoire ICAR – UMR 5191 – LabEx ASLAN. Son travail de chercheur ? Ecouter la ville…Découvrez comment Julien Thiburce est devenu « sémioticien de l’espace » !Une interview exclusive Pop’Sciences (propos recueillis par Samuel Belaud) Son travail de chercheur ? Écouter et lire la ville.Crédits photographiques : © Julien ThiburceJulien étudie les discours à l’œuvre dans la ville : du graffiti et du street-art, jusqu’à l’architecture, sans omettre les objets de la ville (signalétique, mobilier, publicité…). Sa recherche porte sur les langages dans l’espace urbain et les diverses formes d’appropriation que s’en font les usagers de la ville et les institutions publiques.Pop’Sciences : Comment devient-on un sémioticien de l’espace ?J.T : Voilà une question sidérale… je ne sais pas si on doit comprendre par-là que je viens de l’espace ou que mon travail porte sur des astres ou des aliens et leurs discours… trêve de plaisanteries. Ma recherche porte sur les langages présents dans l’environnement urbain. Cela veut dire que je m’intéresse aussi bien à des discours qui relèvent des langues naturelles, celles que nous parlons avec nos organes phonatoires, qu’à d’autres langages, qui relèvent d’autres modalités de discours que le verbal, tels que la peinture, le design ou l’architecture, comme vous venez de le présenter.Comment (en) suis-je arrivé là ? J’ai rencontré les sciences du langage en licence à l’Université Lyon 2 où j’ai suivi en parallèle une licence de littérature langue et civilisations étrangère (LLCE) en anglais. Dans ce cadre-là, j’ai été confronté à un autre regard sur les langues que celui que j’avais eu jusqu’alors : il ne s’agissait plus seulement d’entretenir un rapport prescriptif aux langues qui relèverait d’un « on doit ou on ne doit pas dire/écrire », mais plutôt d’une approche descriptive située dans le temps et dans l’espace « ceci est dit comme cela dans tel contexte ». Petit à petit, je me suis dirigé vers la sémiotique plutôt que vers d’autres approches linguistiques car l’analyse sémiotique me semblait permettre de saisir non pas la langue que dans ses relations internes en tant que système particulier, mais plutôt en tant que médiation par laquelle on produit de la signification, en parlant, en recevant et en interprétant le discours d’un autre locuteur.Pop’Sciences : Votre étude vise à comprendre comment la ville nous parle, c’est bien ça ?J.T : Votre question présuppose de concevoir la ville comme une instance productrice de discours et douée d’une agentivité… c’est-à-dire comme une locutrice qui produirait des énoncés d’elle-même, de son vouloir, en mobilisant certains langages, avec son corps, sa sensibilité, sa voix et son ton propres.Ce n’est pas la façon dont je conçois la ville dans mon travail de thèse (et au-delà). Pour moi – mais pour d’autres chercheurs également – il s’agit non seulement de porter un regard sur la ville en tant qu’espace où sont produits des discours plus ou moins éphémères, mais aussi de porter une attention au devenir de ces discours. Je me focalise ainsi sur les manières dont les usagers de l’espace s’en saisissent, en portant un regard sur leurs interactions dans le cadre de visites guidées.Pour le premier versant, celui du travail que je réalise dans les balades, on peut prendre le cas d’une instance comme la métropole du Grand Lyon qui décide de produire un objet tel que la tour In City, en collaborant avec d’autres acteurs (architectes, urbanistes, entreprises de BTP…). Cela, elle le fait alors que d’autres objets et discours sont déjà là (comme la tour du Crédit Lyonnais et la tour Oxygen) : qu’est-ce qu’un tel « geste » peut-il bien signifier ? qu’est-ce qu’on cherche à dire par cette énonciation particulière ? à qui s’adresse-t-on et par rapport à qui ?Pour le deuxième versant, celui de mon travail de thèse, je m’attarde sur les discours qui portent sur cet objet architectural qu’est la tour In City et qui sont produits par d’autres acteurs que ceux qui en sont à l’origine. Dans ce cas-là, il s’agit pour moi d’appréhender la place que tient un objet, dans l’environnement urbain et à un moment donné, pour des usagers. Comment oblige-t-il à reconcevoir ou invite-t-il à modifier les pratiques quotidiennes de ces usagers ? Comment des personnes se l’approprient-elles ? Comment leurs représentations sont-elles modifiées par des discours et des pratiques de la ville qui viennent s’ajouter à d’autres et qui les contredisent, les contrastent ou les densifient ?Voilà quelques questions que je me pose dans mon travail de recherche et auxquelles j’essaie de trouver des réponses, par un regard sur les discours de participants à des visites guidées dans la ville, visites qui correspondent plus ou moins au même type de balade que je fais dans le cadre de ce cycle d’ESOEP avec Antonin Rêveur. En s’attardant sur les interactions interpersonnelles, on peut avoir accès à une signification des objets et des langages de la ville tant au niveau individuel que collectif.Pop’Sciences : Chacun vit entouré de ces formes de langage dans la ville. Nous croisons ainsi quotidiennement des inscriptions à la spray (graffs) sur les murs de nos quartiers ou encore les éléments de mobilier urbain (poubelles, trains, …). Que nous disent ces graffitis ? Quelles ambitions peuvent-ils avoir ?J.T : Lorsque j’aperçois des graffitis dans la ville, ils me renseignent sur une forme de présence particulière, qui diffère d’autres formes d’expression. En quels points des discours sont-ils semblables ? Comment pouvons-nous caractériser un discours et rendre compte de ses spécificités ? On peut le faire en procédant à une analyse des discours dans la ville par un regard différentiel pratiqué dans la méthode structuraliste du langage.En regardant d’un côté le graffiti dans l’espace public et d’un autre le graffiti dans les galeries ou les musées, par exemple, on peut déjà rendre compte de variations dans ce qui est dit. Ces variations ne dépendent pas seulement du discours lui-même, de la pièce qu’un graffeur fait sur un train en y posant son blaze (pseudonyme), mais également des autres graffitis autour de lui. Dans un premier mouvement, on peut bien apprécier un nom de manière autonome, comme mis dans un cadre, et ainsi le percevoir pour lui-même. Cependant, pour une analyse sémiotique du langage du graffiti, adopter une telle méthode conduirait souvent à passer à côté du propos même. Ces graffitis nous disent non seulement quelque chose d’eux-mêmes, mais aussi des autres types de discours. L’ambition qu’ils pourraient avoir serait celle d’une posture critique et d’une approche poétique de l’environnement. Au-delà de la vie urbaine, les graffitis, comme la photographie ou le cinéma, nous permettent d’avoir accès à un certain rapport à l’environnement et aux personnes toujours présentes ou absentes de l’environnement en question. On trouve ainsi des formes de discours véhiculant des valeurs positives et « euphoriques » tels que la dédicace et l’hommage et d’autres, plutôt péjoratives et « dysphoriques » comme le toy qui consiste à poser son nom sur celui d’un autre en signe d’hostilité. On voit donc sur une diversité de supports des formes qui (me) font comprendre que, dans le graffiti, il est autant question d’une rhétorique de l’espace que d’un rapport affectif et biographique à un environnement et des personnes.Pop’Sciences : Les graffeurs dialoguent-ils majoritairement entre eux, comme pour conquérir un territoire par le langage ? Ou bien existent-ils plutôt comme des porte-paroles de la société ?J.T : Par un regard sur leurs productions, on peut voir que les graffeurs sont présents sur un territoire pour des raisons diverses. Certains sont défiants, d’autres méfiants. Certains sont très déterminés et ne vont pas laisser quelqu’un d’autre les repasser sans représailles, tandis que d’autres ont moins d’attaches à un spot ou un coin particuliers. C’est là un propos qu’on entend souvent à propos de la pratique du graffiti. En revanche, on voit aussi que les graffeurs sont des personnes qui bougent beaucoup et vont à la rencontre des autres tout en représentant leur crew. Le partage est une valeur très présente chez les graffeurs. Je ne pense pas que l’on puisse forcément introduire ici la notion de porte-parole pour référer aux graffeurs. Souvent des graffitis sont posés lors d’un moment passé à plusieurs sous une pluie qui entrave leur réalisation, sous un soleil qui réchauffe ou sous la lune éclairante et puis à d’autres moments où le plaisir et la douleur se trouvent dans une relation d’opposition complémentaire et où le graffiti est un exutoire. Certains graffitis peuvent aussi être vus sous un aspect inchoatif, c’est-à-dire comme une invitation à poursuivre un geste qui marque le commencement d’une parole à plusieurs, augmentée au fil du temps à la manière d’un cadavre exquis qui ne repose pas seulement sur la mobilisation du graffiti : on voit des collages, des installations des peintures au pinceau se côtoyer et se répondre pour l’élaboration d’un discours collectif. Si vous voyez votre porte d’immeuble du XVIIIème siècle recouverte de graffitis ou de tags, ce n’est pas parce que les graffeurs n’ont aucun « goût » ni même aucune sensibilité esthétique, au contraire, en atteste la diversité des lettrages et le plaisir à faire glisser et courir son marqueur sur les surfaces lisses ; il s’agit plutôt là d’une forme de réunion discursive où s’échangent des paroles et se manifestent des présences.Pop’Sciences : Y-a-t-il une spécificité au territoire lyonnais, concernant la présence de graffitis ?J.T : À mes yeux, le territoire lyonnais, comme tout territoire, repose sur des valeurs et des pratiques qui lui sont propres, tout autant qu’il en partage avec d’autres territoires. Si on s’intéresse aux pratiques de municipalités, on peut voir qu’il y a une tendance à ouvrir des murs d’expression libre et tolérée (comme à Nantes). Si l’on s’intéresse aux initiatives associatives, on voit qu’il y a des supports qui fleurissent où sont invités des artistes et des graffeurs à venir poser une pièce qui restera un mois ou plus, c’est selon. C’est par exemple le cas de l’association le Modulable Urbain Réactif (le M.U.R.) à Paris, ou du MUR 69 dans le 4ème arrondissement de Lyon. À l’échelle de la région et de la Métropole du Grand Lyon, on peut voir qu’il y a cependant une spécificité au territoire lyonnais qui repose sur une forme de pratiques presque opposées ou contradictoires. En effet, contrairement aux villes de Villeurbanne ou d’Oullins, par exemple, les propriétaires de biens immobiliers peuvent souscrire à « contrat façade nette » proposé par la municipalité de Lyon et ainsi faire appel à un service dédié à la suppression de graffitis, de tags ou d’autres inscriptions. Dans le même temps, la municipalité propose et participe à la création et au financement d’événements qui valorisent la pratique et la culture graffiti. Si cela paraît schizophrénique, c’est en fait une stratégie tout à fait contrôlée qui permet à chacun de trouver sa place dans une hétérogénéité de manières de faire co-présentes et d’agencer une multiplicité de pratiques de l’espace et du territoire.Pop’Sciences : Concernant les autres formes de langages urbains : En voyant un panneau de signalisation ou bien un simple banc public – devons-nous les comprendre comme des significations injonctives (« empruntez cette voie pour vous rendre là-bas » / « Si vous souhaitez-vous asseoir, c’est ici ») ?J.T : La construction du territoire est une chose très complexe qui nécessite de prendre en compte sa dimension spatio-temporelle, mais aussi qui fait appel à divers domaines de la culture tels que l’économie, les arts, la religion… Il y a bien des signes dans la ville qui renvoient à d’autres objets immédiatement co-présents, c’est le cas, par exemple des panneaux de signalisation qui nous indiquent de tourner à tel endroit, qui nous informent que l’on peut de s’asseoir ici, qui nous renseignent qu’il est interdit de prendre telle rue dans telle direction ou de nager et de pêcher dans le Rhône. On voit là qu’il y a une diversité de modalités qui se déploient par les panneaux : on a alors des articulations du type pouvoir/ne pas pouvoir ; devoir/devoir ne pas qui relèvent du conseil ou de l’ordre, entre autres.À un autre niveau de la culture, on voit que la ville n’est pas qu’un support d’inscription, mais qu’elle est bel et bien un objet à part entière. Formée par une diversité de discours, elle est composée d’une diversité d’objets présents en tout ou en partie. Par exemple, on voit qu’il y a des bâtiments qui ont traversé les siècles dont il n’y a aujourd’hui que quelques rémanences ou qui ont été reconvertis ; les pratiques que l’on s’en faisait alors ont évoluées et ne correspondent plus à celles qu’on s’en fait ici et maintenant. C’est ainsi qu’on voit, par exemple, sur quelques bâtiments des croix anciennement érigées pour indiquer et signaler qu’il s’agissait de bâtiment religieux mais qui, aujourd’hui, ne sont plus tenus par l’Église ou quelque autre institution religieuse que ce soit.C’est cette approche pragmatique et située des objets de la ville qui permet de saisir qu’un signe peut bien signifier quelque chose à un niveau et à un moment donné. Cependant, une fois qu’on l’articule à d’autres signes, le même signe peut revêtir d’autres valeurs : les signes ne sont pas monolithiques et on peut en donner une diversité d’interprétation, le tout est de définir à quel niveau on les appréhende et de rendre compte des articulations opérées.Pop’Sciences : Y a-t-il une tendance à l’uniformisation des langages dans la ville ? Avec la globalisation des systèmes de communication et d’information, devons-nous craindre la disparition des langages sensibles, spontanés ou artistiques (affichage libre, graffs, craie…), pour d’autres paroles plus institutionnalisées ?J.T : Je ne sais pas si la réponse que je vais formuler à une telle question fera de moi un conservatiste/conservateur ou un progressiste, mais je peux avancer que de nombreux travaux rendent compte du fait que l’on peut voir, dans des villes, une uniformisation de leur organisation urbanistique. En effet, à Lyon ou dans d’autres villes, on passe d’un espace urbain monocentré et qui repose sur le schéma concentrique centre-périphérie à un espace polycentré où sont créés des centres spécialisés qui correspondent à des pratiques particulières. C’est ainsi que l’on voit à Lyon un centre de commerce et un centre commercial (Part-Dieu), un centre artistique (Confluence), un centre politique et institutionnel (Terreaux). À un niveau inférieur, qui ne s’est pas fait l’expérience de prendre le train ou l’avion dans une ville et d’arriver à destination en ayant le sentiment que les points de départ et d’arrivée ne diffèrent pas ? Cette uniformisation top-down des espaces, c’est-à-dire une homogénéisation organisée par les institutions qui s’impose aux usagers et aux habitants d’un espace particulier, n’est pas nouvelle ; la construction de la ville s’est souvent faite de manière descendante en ce qu’elle a été organisée par les institutions politiques et économiques. Or, on voit qu’il y a toujours une vitalité langagière et culturelle au sein des villes du monde. Peut-être les villes partagent-elles de plus en plus de traits et de caractéristiques, mais il me semble qu’il y a également une forme de résistance à des pressions qui permettent de préserver des valeurs qui leurs sont propres : fast food, bouchon lyonnais, et restau bobo cohabitent !Il ne faut cependant pas perdre de vue que tous les territoires ne sont pas les mêmes ; les gouvernements ou les institutions (politiques) n’exercent pas leur pouvoir avec les mêmes armes et les habitants ou usagers ne répondent pas de la même manière : démocratie « participative » ici, dictature là-bas. Que faire d’une telle situation ? Je n’ai pas de réponse, ci ce n’est que l’on peut observer des pratiques dans un moment donné et voir en quoi elles convergent ou divergent, pour une forme de cartographie de la culture. Pour ce qui est des langages, la question reste ouverte de déterminer la teneur de l’évolution des langages en fonction de la trajectoire empruntée vers une globalisation de l’information et de la communication. Toujours, les langues se trouvent dans une dialectique d’union et de séparation, de normalisation et de variation, il reste à savoir comment cette conjonction ou cette disjonction est opérée : à quel point sont-elles contingentes ou volontaires ? quels sont les motifs de telle union ou telle séparation opérées par les langages ? Par les notions de dialogisme et d’appropriation, centrales dans mon travail de thèse, on approche les langages de la ville, leurs perméabilités, et les réappropriations que s’en font des acteurs d’un espace, par un regard sur des pratiques langagières dans l’interaction. Les langages ne sont pas qu’information et communication ; la dimension passionnelle et éthique des pratiques langagières est alors fondamentale pour saisir les spécificités d’un territoire, il me semble.Pop’Sciences : Qu’est-ce-qui vous passionne le plus dans votre travail ?J.T : La possibilité d’un échange de savoirs et de points de vue, qu’il soit dans le présent des énonciations ou dans des archives, et la rencontre de nouvelles paroles, toujours mouvantes, et, parfois, de personnes émouvantes. Le travail de recherche et de remédiation culturelle que je réalise n’aurait pas la même densité si je le menais seul. Aussi, tant pour ma formation disciplinaire qu’au-delà de ce cadre strictement universitaire, je suis influencé par des personnes qui m’ont fait goûter des choses chouettes dans telle perspective, qui m’ont fait percevoir telle manière de faire ou telle manière d’appréhender l’espace et ses pratiques. Si je ne sais pas encore qui je serai amené à rencontrer par l’avenir, tout me porte à croire que, comme pour les langues, la vitalité et l’énergie ne manqueront pas ! Dans le cadre des 11es rencontres « Et si on en parlait », cycle de rencontres intégré aujourd’hui au Forum Pop’Sciences (qui a lieu 2 fois par an), J. Thiburce a animé et accompagné deux balades urbaines sur Lyon et ses graffitis ; puis sur les signes poétiques et signalisations pratiques dans la ville.Pop’Sciences Forum