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De 1968 à 2018 : les 50 ans du droit à la ville

DDe 1968 à 2018 : les 50 ans du droit à la ville

Ce dossier thématique aborde la notion de “droit à la ville”. Il intervient dans le cadre du 50e anniversaire de la publication de l’ouvrage Le droit à la ville par Henri Lefebvre en 1968.

Il a été réalisé dans le cadre d’une collaboration entre la Direction Culture, Sciences, Société de l’Université de Lyon et l’École Urbaine de Lyon, visant à impliquer dans un projet de médiation scientifique cinq étudiants de la mention de master Ville et Environnements Urbains (VEU), Khrystyna Gorbachova, Iris Huneau, Lucas Hurstel, Johanna Lubineau et Eya Naimi, encadrés par Samuel Belaud (Université de Lyon) et Mathilde Girault (UMR Triangle). Lorsqu’on se penche sur la notion de droit à la ville, ce format pédagogique révèle toute sa portée performatrice !

 

Le “droit à la ville” est une notion introduite dans l’ouvrage homonyme de Henri Lefebvre, publié en 1968. Ce court manifeste critique vivement les modes de productions dominants de la ville. Il se place particulièrement en contre-courant de la ville capitaliste et néolibérale, considérant les inégalités sociales (de classe) qui la structurent. Le “droit à la ville” s’oppose aussi à la ville fonctionnaliste et standardisée, pour prôner le droit des habitants à auto-produire leur ville. Le “droit à la ville” pourrait se définir par le droit de chaque habitant à imaginer et fabriquer son lieu de vie, à se l’approprier, à y vivre à sa manière, etc. Il ne s’agit donc pas d’un droit au sens institutionnel du terme que l’on pourrait revendiquer, à l’instar des droits de l’homme, mais davantage d’un rapport singulier implicatif que chaque habitant entretient avec la ville comme lieu d’habiter.

50 ans après la publication de cet ouvrage, le contexte urbain a changé mais la notion de “droit à la ville n’est pour autant pas moins d’actualité. Les villes ont grossi et concentré de plus en plus de richesses, les centres-villes se sont patrimonialisés ce qui a engendré une gentrification des quartiers connexes, la compétition métropolitaine a entériné les pouvoirs urbains comme espaces décisionnels, la participation institutionnelle a mis en avant la figure du citoyen et du débat public mais a aussi suscité quelques frustrations, les vagues de migration ont mis en défaut les capacités d’accueil de métropoles pourtant vantées comme espace du cosmopolitisme… Se sont renforcées les ségrégations sociales, les exclusions territoriales, les inégalités environnementales…

Si l’on se penche sur le travail de nombreuses associations et collectifs œuvrant dans divers domaines comme la place des femmes dans l’espace public, le droit au logement, les formes d’appropriations de l’espace public par les citadins, ou la reconnaissance des “invisibles” de la ville  (SDF, minorités, etc.), l’ancrage du “droit à la ville” dans notre époque actuelle apparaît bien réelle. Nous pourrions même dire que certains font du droit à la ville sans le savoir : afin de mettre en avant toute l’actualité de cette notion, nous proposons une carte collaborative d’associations et de collectifs qui, selon nous, agissent selon les principes du droit à la ville tel que nous avons pu le définir dans ce dossier.

Consulter la carte

 

La publication de ce dossier thématique naît conjointement d’une initiative de l’association étudiante de la Mention de master VEU, Urbagora 2.0, qui a réalisé courant mars plusieurs événements visant à faire connaitre cette notion et débattre de son actualité. Ces événements seront rapportés par la suite dans ce dossier.

Les articles

Le droit à la ville, une théorie portée à tous ?  – Johanna Lubineau

Créer du commun par l’habiter : le cas de trajectoires militantes dans le squat officiel bruxellois « 123 » – Khrystyna Gorbachova

La monotonie paysagère comme aliénation moderneEya Naimi

Le son comme révélateur des inégalités sociales – Lucas Hurstel

 

Iris Huneau

Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir portant la référence ANR-17-CONV-0004.

Café pression urbaine #6 | Comment négocier la fabrique de son quartier ?

CCafé pression urbaine #6 | Comment négocier la fabrique de son quartier ?

Rencontre – débat entre étudiants, citoyens et praticiens Sur le thème de la concertation pour l’aménagement des espaces publics.

La concertation citoyenne avant les projets d’aménagement est un droit en pleine expansion. Pourtant, la façon dont elle est pensée et mise en place aujourd’hui suscite de nombreuses insatisfactions. Cette 6e édition des Cafés Pression Urbaine cherchera à comprendre ce qui fait que la concertation publique pose problème, avant d’imaginer ensemble le futur de la négociation de la fabrique de nos quartiers.

Rues, places, parcs… la ville offre à ses usagers une multitude d’espaces et de structures dits “publics”. Si leur vocation est d’être ouverts à tous, la fabrique de ces lieux est en perpétuelle négociation entre les habitants et des acteurs aux enjeux spécifiques (élus, aménageurs, investisseurs, promoteurs…etc). Les contestations citoyennes régulièrement faites face à certains projets d’aménagement urbain et plus généralement en réaction aux phénomènes de gentrification, privatisation et marchandisation de l’espace public montrent cette divergence d’intérêts.

La participation citoyenne est de plus en plus affichée comme un principe démocratique fondamental dans la conception des projets d’aménagement des villes. C’est à cet effet que s’est développée l’obligation faite aux décideurs de mener des processus de concertations, donnant ainsi la parole aux habitants. Pourtant, l’exemple du quartier de la Croix-Rousse et des aménagements qui y mobilisent les conseils de quartiers montrent que la voix des usagers n’est pas encore assez entendue dans les décisions.


Ce 6ème Café Pression Urbaine interrogera cet écart entre la volonté d’inclure les habitants dans la fabrique de leur quartier et les pratiques actuelles, de questionner l’efficacité réelle de la concertation et d’explorer des alternatives à ce mécanisme pour intégrer la volonté citoyenne à l’aménagement urbain.

Exilé en sursis

EExilé en sursis

Comprendre les phénomènes migratoires contemporains, c’est également s’intéresser aux parcours, au rapport à l’espace et aux circulations des exilés dans nos villes. Une nouvelle lecture de nos espaces quotidiens s’offre alors à nous – et nous permet de mieux comprendre la lourde réalité de l’ultime étape du parcours souvent périlleux des migrants.

A l’arrivée, il faut nouer des relations, s’informer, survivre, se déplacer, tuer l’ennui … en même temps que l’administration publique acte une destinée : légal ou illégal … recevable ou irrecevable … ?

Autant d’étapes et de réalités auxquelles de nombreuses personnes sont confrontées chaque jour et depuis très longtemps.

 

 Exilé en sursis. Aux aurores d'une belle journée d'été, X arrive en gare. Voie C, il sort du TGV 9240 en provenance de Modane. Un large panneau bleu indique : GARE DE LYON PART-DIEU. Il y a encore 15 jours il s'asseyait au fond d'un zodiac surchargé, fuyant trois années d'enfer libyen. Parcours. Une fiction interactive produite par l'Université de Lyon dans le cadre des 13e rencontres Et si on en parlait. [Direction Culture, Sciences Société : Samuel Belaud] [Master VEU : Johanna Lubineau ; Eya Naimi ; Lucas Hurstel]

@Myrelingot

TTerminus ?

En arrivant en gare, X entre dans la ville par la grande porte. Cet espace est autant pour lui l’aboutissement d’un long déplacement, qu’un lieu de passage où il va commencer à éprouver une nouvelle et particulière phase : l’attente.

C’est aussi une étape dans son projet migratoire où, comme tout au long de son déplacement, il fera appel à une logistique des relations, sollicitera de la ressource financière et des connaissances pratiques et pragmatiques sur les infrastructures que X va rencontrer. Ici, les migrants trouvent à la place de lieux d’accueil moins présents que par le passé (cafés et hôtels), le centre commercial et la bibliothèque. L’historienne Manuella Martini explique* que longtemps près des gares (ces “portes de la migration”), on trouvait des bâtiments dédiés aux visites administratives, médicales que devaient passer les nouveaux arrivants. Aujourd’hui ces structures font toujours parties du bâti, mais sont intégrées à la ville et non plus clairement présentes dans les lieux d’arrivée.

Pour X, les gares ne semblent pas tournées vers l’accueil des populations et il fait face à une « vitrine ».

* M. Martini – Université Lumière Lyon 2 – LARHRA ; lors de la balade urbaine Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [org. : Université de Lyon – Association Pas de côté].

La gare est la première image que X a de son lieu d’arrivée. Elle fait la transition entre l’échelle large du chemin de l’exil qui couvre plusieurs pays et celle, plus restreinte, de la seule ville où vont se concentrer ses démarches administratives, ses relations sociales et ses espoirs de construire un nouveau projet de vie.

S’organiser dans l’espace

X doit rapidement s’organiser pour s’adapter à l’espace, souvent contraint (par des barrières par exemple), et tirer parti de ce que les lieux autour de la gare peuvent lui offrir comme éléments de confort. Utiliser un espace qui ne lui est pas destiné de prime abord, c’est devoir interagir avec d’autres migrants pour s’insérer dans le fonctionnement des lieux. Le centre commercial revient plus souvent dans ses pratiques que la bibliothèque (située à côté), car paradoxalement plus accueillant, sans sas d’accès ni barrière.

Il offre la possibilité d’accéder à des sanitaires, de recharger son téléphone, d’accéder à internet dans un espace aux fonctionnalités très lisibles et que X n’est pas seul à utiliser.

Lyon_Gare_Part-Dieu_migration_Pour lui, recréer avec d’autres migrants une organisation pratique, pour la surveillance des biens de chacun par exemple, ou bien élaborer un gouvernement fictif, c’est aussi commencer à reconstituer sa citoyenneté.

 

Les migrants arrivant en gare se heurtent aussi aux imaginaires que nous projetons (dans l’espace et à propos des migrants eux-mêmes).

De façon concrète, X peut ainsi faire face à une diversité d’aménagements destinés aux voyageurs, par exemple les espaces d’attente, qui ordonnent, sans injonction directe, leurs mouvements dans l’espace, mais qui ne permettent pas à X de les utiliser sur un temps long (Sauget, 2009).

Pourtant il est indispensable pour X de parvenir à s’approprier l’espace, matériellement et sensiblement, afin de ne pas tomber dans le “chaos”. Pour Vincent Veschambre l’appropriation de l’espace n’est pas seulement son occupation mais est porteuse de la “dimension spatiale des rapports sociaux”. X s’approprie donc autant l’espace de la gare qu’un voyageur quotidien, parce qu’il marque l’espace, le détourne et le valorise en lui donnant un autre sens. Un sens qui amène X a être stigmatisé, puisque l’appropriation de la gare en espace habité n’est pas envisagé par le reste de la population.

“L’appropriation de l’espace, définie de manière générale comme une mise en sens de l’espace, est indispensable au migrant pour qu’il ne tombe pas dans le chaos. Sa double dimension idéelle et matérielle a été soulignée par Di Méo (1998) et rappelée par Ripoll et Veschambre (2005 : 10) pour qui « penser en termes d’appropriation de l’espace conduit à envisager l’occupation ou l’usage de l’espace, mais aussi sa production et son détournement, son marquage, sa valorisation ou inversement sa stigmatisation »” (BRUSLE, 2010)

<captation sonore > témoignage

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

 

Contacts et premières relations

La gare n’est pas seulement un lieu de passage, elle peut aussi être considérée comme un espace de relations et de ressources pour X.

Parfois hiérarchisés, les groupes humains qui s’établissent aux abords de la gare permettent bien souvent de rencontrer des personnes issues d’un même pays ou d’une même aire géographique. Dès lors l’arrivée solitaire prend une autre dimension et se transforme au contact de ces personnes ressources, permettant de s’orienter plus facilement dans la vie d’arrivant. Grâce à leur retour d’expériences, les migrants anciennement arrivés peuvent apporter des conseils qui facilitent l’entrée dans le territoire.

Ainsi la gare devient un lieu de “contact” majeur pour les populations migrantes. Roger Béteille qualifie ce genre d’espace d’“humain”. Il le divise entre l’espace géographique et l’espace relationnel. Le premier revient à considérer les espaces – au sens de leur spatialité – de départ, d’arrivé et d’étape (s’il y en a). Le second correspond aux “ […] liens complexes, concernant à la fois les groupes migrants et l’espace géographique dans lequel s’est développé le mouvement migratoire”.

En fait, on peut assimiler l’espace relationnel à un lieu où se nouent des relations avec des personnes émigrées ou autochtones. Dans le cas d’X, la gare Part-Dieu est bien un espace relationnel puisque lui comme les autres migrants ont des relations avec des semblables ou avec des travailleurs “locaux”.

Les personnes ressources peuvent être aussi bien elles-mêmes migrantes (plus ou moins avancées dans les démarches administratives), issues du monde associatif, administratif, etc.  En ce sens, la solidarité joue à plein dans le cadre des migrations de longue durée. Tout un tissu d’acteurs, dont de nombreux non-institutionnels, se met en place pour assurer un accueil aussi digne que possible des populations migrantes.

Finalement on pense bien souvent à la gare comme un lieu public de passage, le plus souvent associé à un espace vécu où la foule domine. Pour X, cela peut aussi être un espace qu’il s’approprie et où il peut établir des premières relations sociales avec les autres usagers ou travailleurs.

<captation sonore > témoignage

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

Cet espace du quotidien que l’on qualifie parfois de non-lieu*, représente autre chose pour un public d’émigrés. La gare et en particulier ses abords représente un espace riche en ressources sociales. La fréquentation de la gare par des personnes dans des situations similaires, parfois d’aires géographique semblables, fait que cet espace constitue à lui seul un espace humain riche.

« D’après la définition de Marc Augé, un non-lieu est un espace interchangeable où l’être humain reste anonyme. Il s’agit par exemple des moyens de transport, des grandes chaînes hôtelières, des supermarchés, des aires d’autoroute, mais aussi des camps de réfugiés. L’homme ne vit pas et ne s’approprie pas ces espaces, avec lesquels il a plutôt une relation de consommation. » (AUGE, 1992)

VVille nouvelle  //  ville hostile

Les migrants sont surexposés dans l’espace public, du fait de leurs circulations urbaines caractéristiques (du squat des jardins publics à l’appréhension nouvelle du mobilier urbain, par exemple). Chacun s’approprie l’espace à sa manière, selon sa situation personnelle et ses conditions matérielles. Selon aussi les caractéristiques du territoire urbain et de son environnement (protection des intempéries), selon ses motivations (raisons du départ, représentations de l’espace d’arrivée et de ses habitants…), sa trajectoire biographique (migration solitaire, familiale, en groupe, etc.) et enfin selon les politiques locales à destination des migrants.

Dans tous les cas et nous l’avons constaté avec la gare ou le centre commercial, de nombreux arrivants passent la majeure partie de leur journée dans les espaces publics. Ces lieux constituent des endroits de pause, d’attente, d’échanges d’information. Des lieux-ressources et de sociabilité en somme. Pour tout nouvel arrivant au sein d’un espace social organisé, c’est une négociation de sa présence au sein de cet espace qui est à l’œuvre :

“Des stratégies de distinction s’engagent à l’intérieur d’un même espace-temps résidentiel [ici, une partie de l’espace public urbain lyonnais] entre les partenaires d’origines différentes que sont devenus les “entrants” et les “vieux nationaux” qui résistent à la pression des nouveaux venus”. (BASTENIER, 1993)

Reprenons le parcours de  X. Après une arrivée tumultueuse, solitaire et sans repère, il observe un paysage urbain bien différent de sa ville natale et il commence à identifier les fonctions sociales des différents lieux environnants. Il relève en face de lui une grande tour vers laquelle tout le monde semble se diriger.

 

Espace de repli

C’est le centre commercial « La Part-Dieu ». Nous l’avons évoqué précédemment, ce lieu devenu pour lui un refuge diurne, le protège des rigidités du climat et lui offre un sentiment de sécurité… Ce lieu a « augmenté » sa fonction principale de commerce avec celle de « refuge » pour certains néo-arrivants. Juste à côté du centre commercial, se situe la bibliothèque municipale, un autre espace d’abri dans lequel X trouvera plus tard (une fois évaporées les appréhensions d’un lieu “pas pensé pour lui”) de nouvelles fonctions de repos et de sécurité. Ce sera aussi pour lui l’occasion de se réinscrire dans des pratiques sociales et culturelles, avec un accès aux ouvrages et à internet.

Ces habitudes créent un sentiment de sécurisation du quotidien : les journées sont rythmées, les lieux sont connus et identifiés à certaines pratiques. Cela atténue un sentiment pesant d’insécurité et de solitude.

Mais l’ensemble des besoins d’X ne seront pas satisfaits dans le seul quartier de la Part Dieu. Pour trouver un point d’eau aisément accessible, un soutien psychologique, une aide et une information sur les droits qu’il peut faire valoir, pour engager les premières démarches administratives , …. X va opérer de nombreux déplacements fonctionnels qui constitueront le fil rouge de sa découverte de la ville.

 

Espaces de socialisation

Dans de nombreux récits les lignes de métro et de tramway constituent dans une trajectoire migratoire, la trame spatiale de la compréhension du territoire urbain.

Elles représentent le fil rouge que suit le migrant, parfois à pied, pour découvrir la ville. C’est un repère spatial primordial. Pour X,  c’est la ligne de tramway T1  qui a permis l’ouverture au territoire urbain. Reliant les stations « Debourg » et  « IUT Feysine », elle passe près des grandes institutions publiques de la ville, notamment la préfecture où  va déposer sa demande d’asile et la gare de La Part-Dieu qui constitue son lieu d’entrée à Lyon .

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Place D. Bahadourian – Lyon @Université de Lyon
Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17 [Association Pas de côté]

À l’instar du centre commercial, d’autres espaces publics deviennent pour les migrants (en particulier les nouveaux arrivants) des espaces de socialisation*. La place Djebrail Bahadourian, renommée en hommage au fondateur l’épicerie éponyme en fait partie. Située dans le troisième arrondissement, près de la préfecture, plus précisément au sein du quartier de la Guillotière, elle est au cœur d’un espace d’accueil et de socialisation historique de différentes populations immigrantes. Cette place a été baptisée en hommage à l’épicerie arménienne de Djebrail Bahadourian : né en Anatolie turque, il est arrivé à Lyon, après une longue aventure de migration. Il a monté son premier magasin en 1929 juste en face de la place.

 

 

« S’approprier l’espace ne signifie pas uniquement maîtriser les lieux, c’est aussi apprendre à tisser un réseau relationnel dans les lieux : dans le capital spatial des hommes se loge un capital social. Ce dernier, thésaurisé, entretenu chaque année, prend progressivement de l’importance. Si les réseaux sociaux sont des facteurs de perpétuation des migrations (Massey, Arango et al., 1998), ils sont aussi attachés aux lieux dans lesquels ils s’inscrivent. L’ensemble des relations interpersonnelles que les migrants créent dans les lieux participe de la construction et de la valorisation de ces lieux. » (BRUSLE, 2010)

 

Les “espaces de socialisation” sont sans cesse remis en question et renouvelés (dans leurs usages), au fur et à mesure des passages de personnes qui n’y sont pas nécessairement attendues.

Il est rare de voir une place portant le nom d’un commerçant. la volonté de la ville de Lyon à sans doute été de faire reconnaître une certaine capacité d’accueil historique de la ville, de lui attribuer des valeurs de solidarité et d’ouverture à l’altérité. Peut-être s’agit-il aussi de mettre en avant un parcours migratoire d’intégration… Arrivera-t-il un jour où Monsieur X aussi aura une place à son nom ?

 

iimmigré catégorisé

Arrivé en France sans le sous ni hébergement, X doit entamer des démarches administratives s’il veut séjourner dans la légalité. Ne sachant pas vers qui se tourner, la police pourra être un intermédiaire pour lui. S’il rencontre des personnes ayant déjà été dans une situation similaire, X pourra se faire conseiller d’aller à la préfecture. C’est tout un processus d’apprentissage autour de la gestion légale des migrations auquel il va s’initier à partir de son arrivée.

X se rend en préfecture pour commencer les démarches d’obtention d’un titre de séjour ou pour déposer une demande de droit d’asile. Une file d’attente devant l’édifice public se dessine. A la fin, il se verra demandé de choisir entre deux directions : « étudiant étranger, rendez-vous asile, naturalisation par mariage » (à gauche) et « titre de séjour sauf étudiant étranger, titre de voyage » (à droite).

C’est à partir de ce moment-là que le jeu de la catégorisation commence.

La réduction des migrants à une catégorie traduit en fait un processus double. Premièrement, il conduit à « [mettre] en forme [le] monde social » (Martiniello, Simon 2005). On peut comprendre par cette formule que le fait de rationaliser l’environnement social par le classement de chaque individu dans une catégorie bien définissable, permette de “mieux” l’administrer, le quantifier et l’évaluer. Deuxièmement, la catégorisation est le moyen de distinguer des groupes qui seraient plus légitimes que d’autres à « participer à la vie démocratique et revendiquer éventuellement des droits » (Martiniello, Simon 2005).

L’usage des catégories ne se limite pas au champ politique. On peut citer le rôle des statisticiens qui en usent pour quantifier le type de répondants à une enquête, pour étudier les effets de telle ou telle politique sur un ou plusieurs catégories de population, etc. Le chercheur en sciences sociales peut lui aussi être convoqué dans l’ensemble des acteurs qui définissent, classent et séparent des groupes de personnes «homogènes» (Ibid.).

À l’inverse, on peut se poser la question de la construction de l’identité par les individus eux-mêmes. D’après Martiniello et Simon, la construction de l’identité est le fruit de rapports sociaux à plusieurs échelles (2005). Se jouent ici autant les rapports entre individus (interaction sociale entre deux personnes), l’échelle des représentations (collectives par rapport aux images personnelles) et plus largement le rapport au pouvoir (étatique et académique).

En somme, l’identité correspond à un questionnement sur plusieurs niveaux : à quel point je suis proche et je peux reproduire certaines actions de membres de ma famille ou de mes amis, comment j’adhère ou non à des croyances collectives et comment je me situe par rapport au débat politique ou scientifique. Pour élargir le débat sur l’utilisation des catégories, il parait judicieux de mettre en regard des événements historiques ou législatifs liés aux flux migratoires à partir de la fin du XXe siècle.

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Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

Au cours de la crise économique des années 1970 est apparue la notion de « clandestinité » dans le débat législatif.

Ce terme opère une distinction nouvelle entre deux migrants. Le clandestin est le migrant qui est dans une situation irrégulière sans pouvoir être régularisé immédiatement, qui ne peut donc prétendre de façon durable à l’accès au séjour régulier (Spire, 2005, p. 245 cité par Le Courant 2016, p. 24). Il est donc plus négatif que « l’irrégulier » qui lui a des chances d’être régularisé, en particulier à l’embauche. Dès lors, le champ politique s’est servi du clandestin comme bouc émissaire, il devient « source de menaces diverses, pour l’économie nationale et son système de protection sociale ou pour l’ordre public » (Le Courant ,2016, p. 24).

Une nouvelle crise économique secoue la planète à partir de 2007-2008 et le président de la République de l’époque (N. Sarkozy) institue un ministère de « l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire » (2007-2010).

Le débat médiatique a été intense durant cette période sur la façon dont l’immigration était pensée au sommet de l’Etat. La politique migratoire s’est principalement axée sur la notion d’immigration «choisie» comparée à l’immigration caractérisée jusqu’alors de «subie» par le gouvernement. Le sociologue Eric Fassin dans un article du monde diplomatique paru novembre 2009 souligne un paradoxe lié à cette rhétorique politique. Il y voit derrière le qualificatif de « choisie » la cohorte de migrants économiques, tandis que celui dit « subi » fait référence aux migrations pour raison familiale. Le paradoxe tient dans l’idée le fait que le migrant de travail a des logiques sociales et affectives qui entrent aussi en ligne de compte dans le choix de la migration, la rationalité n’est pas seulement économique. Inversement, les regroupements familiaux n’excluent pas les logiques économiques. Ainsi les politiques migratoires ont-elles tendance à se durcir lors de crises économiques.

Aujourd’hui, nous pouvons nous interroger à propos de la sémantique employée dans le débat public sur les migrations et le sens que revêtent les mots « migrants » et « réfugiés ». Selon Claire Rodier, directrice du GISTI (Groupe d'Information et de Soutien des Immigré.e.s) et co-fondatrice du réseau euro-africain Migreurop, cette « distinction […] vise à établir une hiérarchie entre les migrants dit économiques auxquels les États pourraient refuser l'accès à leur territoire, et les bons réfugiés qui méritent protection et accueil » (Foegle, Bourdier 2015, p. 2).

@Pizzettaro

La difficulté à employer un terme adéquat peut encore s’accentuer lorsqu’on considère les trajectoires biographiques des individus.

Ainsi nous ne pouvons pas penser les catégories de façon durable. Par exemple on peut être clandestin lors de la traversée de la mer Méditerranée, refuser la prise des empreintes digitale à l’arrivée en Grèce  (et éviter d’être “dubliné”), devenir irrégulier en passant par la France et déposer une demande d’asile une fois arrivé en Allemagne.

<captation sonore

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

En somme, plusieurs acteurs utilisent des catégories pour décrire des groupes de personnes dans une logique de rationalisation du paysage social (essentialisation des groupes sociaux) et de reconnaissance de certaines minorités (assortie d’une légitimité et de droits sociaux).

Aussi, la construction d’une identité n’est pas que donnée. Elle s’affirme naturellement à des degrés divers d’interaction sociales.

LL’aTTENTE

Depuis qu’il a posé le pied sur le quai, X a cherché à pérenniser son séjour dans l’objectif d’obtenir une régularisation de sa situation. D’abord en s’appropriant des espaces (de repli, de confort, d’échanges, …); puis en les fréquentant assidûment et répétitivement. Alors, au moment d’entamer les démarches auprès des services administratifs, X sait qu’il sera encore davantage confronté à cet espace-temps où s’entremêlent les sentiments de désir, de frustration, de peur, d’ennui ou encore d’impatience : l’attente.

 « Les séquences interstitielles, ou temps d’arrêt, ou temps morts, qui s’insèrent dans les parcours migratoires et qui sont plus largement consubstantiels au mouvement lui-même, pour, de là, interroger les vécus, les socialisations labiles qui se mettent en place dans l’attente » (Kunth).

<captation sonore – Témoignage

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

L’attente en situation migratoire est ce que Carolina Kobelinsky qualifie de « temps dilaté et espace rétréci ». Un moment où se confrontent d’un côté le sentiment d’ « inutilité sociale » (Giorgio Agamben), de l’autre la création d’effets de socialisation (solidarité, amitiés, loisirs, échanges économiques, entraide, démocraties de groupes) décrites au début de cet article.

Après la période d’arrivée et de prise de repère sur le lieu où il souhaite se fixer, X va devoir s’armer de patience au moment de procéder à la première étape officielle, l’enregistrement. Douze à quinze mois en moyenne, le sépare d’une décision définitive de l’État : titulaire ou débouté du droit d’asile. L’administration publique jalonne cette attente par de nombreuses étapes de procédures suivantes

“La confrontation de temporalités contradictoires, conjuguant temps longs et vides d’une part, et accélérations brutales d’autre part (lors des expulsions notamment). Privés de la maîtrise du présent et du futur, dépendants des temporalités institutionnelles, ces voyageurs n’ont d’autre choix que de vivre dans cette « double crainte temporelle ».” (VIDAL, MAKAREMI, MICHALON, 2015)

L’attente, c’est aussi pour X la précarité de celui qui a peur, qui n’est pas maître de son projet d’épanouissement personnel et professionnel.  Cette incertitude apparaît à la fois comme une cause d’instabilité psychique ou physique (fruits de l’inactivité) et une conséquence de logiques temporelles que seule l’administration maîtrise.

Balade urbaine sur les traces des migrations en ville. [Université de Lyon – Association Pas de côté]

 

Plus d’informations et de ressources issues des 13è rencontres Et si on en parlait « Migrations. Hommes et cultures en mouvements« 

Bibliographie

AUGE M., 1992, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil.

BACON L., PENICAUD M., 2015, « Penser la migration depuis les espaces de l’attente ». Compte-rendu du séminaire « Sources et méthodes ». En ligne : http://migrinter.hypotheses.org/2267

 

BASTENIER A., 1993, Immigration et espace public : La controverse de l’intégration, Paris, L’Harmattan.

BÉTEILLE R., 1981, « Une nouvelle approche géographique des faits migratoires : champs, relations, espaces relationnels », dans L’Espace géographique, n° 10, vol. 3, pp. 187‑197.

BRUSLE T., 2010, « Rendre l’étranger familier. Modes d’appropriation et de catégorisation de l’espace par les migrants népalais en Inde », Revue Européenne des Migrations Internationales, n° 26, vol. 2, pp. 77 – 94.

HENNION A., 2012, « La gare en action. Hautes turbulences et attentions basses », Communications, n° 90, vol. 1, pp. 175-195. En ligne : https://www.cairn.info/revue-communications-2012-1-page-175.htm

MARTINIELLO M. & SIMON P., 2005, « Les enjeux de la catégorisation : Rapports de domination et luttes autour de la représentation dans les sociétés post-migratoires », Revue européenne des migrations internationales, n° 21, vol. 2, pp. 7 – 18. En ligne : https://www.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2005-2-page-1.htm

MAZZELA S., 2004, « Belsunce, laboratoire urbain de la migration ? (note critique) », n° 7, vol. 2, Terrains et Travaux : Revue de Sciences Sociales, pp.19-24.

POLINO M.-N., 2010, « Note de lecture » de l’ouvrage de SAUGET S., 2009, À la recherche des pas perdus. Une histoire des gares parisiennes (Paris, Tallandier, 241 p.), parue dans Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 40. En ligne : http://journals.openedition.org.bibelec.univ-lyon2.fr/rh19/4010

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Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir portant la référence ANR-17-CONV-0004.

La Nuit des idées – Imaginer la ville anthropocène

LLa Nuit des idées – Imaginer la ville anthropocène

Grand rendez-vous dédié à la pensée contemporaine et au partage international des idées, La Nuit des idées, initiée et coordonnée par l’Institut français partout dans le monde réunit – pour sa 3e édition intellectuels, chercheurs, artistes ou encore responsables internationaux autour d’un même thème : « L’imagination au pouvoir ».

La Nuit des idées se décline dans plus de 50 lieux à travers la France.

A Lyon, La Nuit des Idées : Imaginer la ville anthropocène, propose une série de rencontres publiques qui permettront d’approcher la question de l’urbain anthropocène par les prismes de l’écologie, de l’hospitalité et de la créativité. Le public aura l’occasion d’écouter, d’interpeller et de rencontrer des personnalités d’horizons très différents : philosophes, romancier.e.s, politologues, scientifiques, artistes…

Cet événement inédit à Lyon proposera trois temps de réflexion et de rencontre :

  • L’imagination au pouvoir : ateliers participatifs ouverts à tous (écriture créative, design fiction, peinture…)
  • Imaginer la ville anthropocène : des entretiens, tables-rondes, projections et performances
  • L’école de l’anthropocène  : une série de master class dans de nombreux domaines

Un événement proposé par l’Ecole urbaine de Lyon – Université de Lyon

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