Les Mercredis de l’Anthropocène – saison 2

LLes Mercredis de l’Anthropocène – saison 2

Les Mercredis de l’Anthropocène, créés et mis en oeuvre par l’Ecole urbaine de Lyon, aux Halles du Faubourg, invitent à mieux comprendre le monde urbain anthropocène. Chercheurs et spécialistes de tous horizons, à partir de sujets précis, croisent leurs paroles, pointent des problématiques et mettent au jour des solutions.

En partenariat avec Rue89Lyon, Lyon Capitale, Le Petit Bulletin et Lyon City Crunch.

Les Mercredis de l’anthropocène sont accompagnés par la permanence de la Ruche Qui Dit Oui. Cette association crée un réseau de producteurs locaux, qui fixent eux-mêmes leurs prix, afin de favoriser le circuit court. Elle garantit la qualité des produits et accompagne une transition agricole qui tend vers une logistique réinventée, faisant rimer proximité et durabilité. Elle sera présente chaque mercredi aux Halles du Faubourg, de 18h à 19h30.
S’inscrire à la Ruche qui dit Oui

PROGRAMMATION DE LA SAISON 2

18 SEPTEMBRE
L’ESPACE AU CINÉMA
S’il est incontestablement un art du temps, le cinéma est avant tout et fondamentalement un art de l’espace. Sans ce dernier, point d’image et, partant, point de film. Sans lui aussi, point de spectateur, car aller au cinéma n’est-ce pas d’abord prendre place dans l’espace, celui de la salle bien sûr, mais aussi, au-delà, au sein du dispositif prévu par l’institution cinématographique ?
Intervenants :
– André GARDIES : ancien professeur d’études cinématographiques et audiovisuelles à l’université Lumière Lyon2, spécialiste de sémio-narratologie, il a publié de très nombreux articles ainsi qu’une dizaine d’ouvrages. En mars 2019, il publie « L’espace au cinéma » aux éditions Klincksieck, préfacé par Alfonso Pinto et Bertrand Pleven.
– Bertrand PLEVEN : professeur à l’IUFM de Paris université Paris-IV, il mène actuellement une thèse de géographie sur les territoires urbains dans le cinéma contemporain et les fictions audiovisuelles. Il est responsable de la rubrique cinéma des Cafés géographiques et de la revue Géographie et cultures.

25 SEPTEMBRE
LES MATÉRIAUX BIOSOURCÉS
Les engagements pris par les États lors de la COP21, pour endiguer les dérèglements climatiques, appellent une forte réduction de l’empreinte environnementale des bâtiments existants et futurs. Mettre en œuvre des matériaux à base de plantes à croissance rapide répond à cette exigence.
Intervenants :
– CHEN Haoru est architecte, fondateur de l’Atelier CHEN Haoru, professeur associé à la China Academy of Art de Hangzhou, et professeur invité à l’Université de Nankin. Il figure parmi les finalistes du FIBRA Award 2019.
– Romain ANGER est ingénieur et docteur spécialiste des architectures de terre, directeur scientifique d’amàco, l’atelier matières à construire.

2 OCTOBRE
ESPACE ET PERCEPTION DU SACRÉ
Comment l’anthropocène permet-il de repenser l’articulation entre perception de l’espace et construction du sacré ?
Intervenants :
– Benoît VERMANDER, sinologue et politologue, est professeur à l’université Fudan de Shanghai où il dirige le Centre de recherche Xu Guangqi-Matteo Ricci pour le dialogue. Il a longtemps dirigé l’institut Ricci de Taipei (Chine), dont il reste directeur de recherche.
– Christophe BOUREUX, frère dominicain du Couvent de La Tourette. Docteur en théologie et en anthropologie religieuse, il enseigne la théologie systématique à l’Université Catholique de Lyon. Parallèlement, il travaille sur la gestion paysagère et forestière de La Tourette.

9 OCTOBRE
POUR UNE BIODIVERSITÉ CULTIVÉE
Le plus grand conservatoire de semences du monde est russe, et c’est à Charly près de Lyon que s’ouvre en 2019 sa première antenne à l’étranger. Son enjeu est de développer la biodiversité cultivée, afin de repérer les plantes résistantes à la sécheresse et aux maladies.
– Stéphane CROZAT, ethnobotaniste et historien d’art des jardins, directeur scientifique du Centre de Ressources de Botanique Appliquée (CRBA). Il est à l’origine d’une méthodologie unique et transversale appliquée à la connaissance, la protection et les valorisations de la biodiversité végétale domestique locale.
– Alain ALEXANIAN, chef lyonnais iconoclaste, qui depuis longtemps agit contre la malbouffe. Son credo : manger bio, consommer local sans forcément mettre la main au porte-monnaie. Il rédige en 2009 la charte de Développement Durable pour les cuisiniers avec le concours du WWF ; il publie en 2011 « L’art de bien manger bio : iFood » chez Utovie.

16 OCTOBRE
L’IMPACT DES RESSOURCES NATURELLES SUR LE DÉVELOPPEMENT
Les ressources naturelles sont, avec les populations et les territoires, un des trois enjeux principaux du pouvoir et constituent, à ce titre, une source importante de défis économiques. La relation entre ressources naturelles au sens large – biologiques, minérales et énergétiques, matières premières et produits agricoles – et développement, est un des grands paradoxes de la macro-économie du développement.
– Jérémie CHOMETTE, directeur général de la Fondation Danièle Mitterrand – France Libertés. Avant cette fonction, il était chargé des programmes au Kurdistan ainsi que du partenariat entre la Fondation France Libertés et la Fédération d’éducation populaire Léo Lagrange.
– Mathieu COUTTENIER, économiste, actuellement en poste à l’École Normale Supérieure de Lyon, il est nominé parmi les meilleurs jeunes économistes 2019. Ses recherches se situent à l’intersection entre l’économie et les sciences politiques, et elles intègrent les questions culturelles, institutionnelles et géographiques. Il se concentre sur les questions microéconomiques, en particulier dans le domaine de l’économie politique appliquée.

23 OCTOBRE
UNE SECONDE VIE POUR LES OBJETS ET LES MATÉRIAUX USAGÉS
Les crises économiques, les conséquences de la surexploitation des ressources naturelles, et l’émergence d’une conscience environnementale ont partout favorisé l’apparition de pratiques de récupération et de réutilisation d’objets et de matériaux usagés.
Intervenants :
– Joanne BOACHON, architecte, directrice-fondatrice de Minéka, matériaux de construction à (Ré)utiliser
– Nathalie ORTAR est directrice de recherche à l’École Nationale des Travaux Publics de l’État, ses recherches portent sur habiter et mobilité / l’énergie / recyclage et récupération.

13 NOVEMBRE
FORMES URBAINES ET BACTÉRIES
Quels sont les liens entre les morphotypes urbains, industriels, péri-urbains et la persistance de certaines espèces bactériennes pathogènes ? Ou comment mieux comprendre l’écologie des bactéries pathogènes en ville, afin de définir des points-clés sur lesquels agir pour éviter la dissémination, l’exposition ou le développement de résistance par ces bactéries.
Intervenants :
– Benoît COURNOYER est directeur de recherche au sein du Laboratoire Écologie Microbienne – Université Claude Bernard Lyon 1 / VetAgro Sup. Ses recherches portent sur l’écologie et l’évolution des bactéries pathogènes opportunistes de l’homme.
– Laurent MOULIN est directeur de recherche au Laboratoire Eau Environnement et Systèmes Urbains – École des Ponts Paris Tech / Université Paris-Est Créteil / AgroParis Tech. Ses recherches portent sur les risques sanitaires des eau de consommation.

20 NOVEMBRE
COMPRENDRE ET ÉVITER LES MENACES ENVIRONNEMENTALES
Les bouleversements provoqués par les activités humaines pourraient faire sortir l’humanité des conditions favorables et relativement stables de l’Holocène. Des pistes s’offrent à nous pour limiter les processus à l’oeuvre.
Intervenants :
– Bruno CHARLES, Vice-président de la Métropole de Lyon – Développement durable, Biodiversité, Trame verte et Politique Agricole.
– Natacha GONDRAN, ingénieure, enseignante et chercheuse au sein du laboratoire Environnement Ville Société / composante Mines Saint-Etienne. Co-auteur, avec Aurélien Boutaud, du rapport « Limites planétaires : comprendre (et éviter) les menaces environnementales de l’anthropocène ».

27 NOVEMBRE
EXPÉRIENCE ESTHÉTIQUE ET IMAGINAIRE DE L’ANTHROPOCÈNE
L’entrée dans l’anthropocène donne naissance à de nouveaux imaginaires sociaux, de nouvelles formes de création, de nouvelles esthétiques, à d’autres façons de raconter des histoires du Monde et de la mondialisation, de la planète et de son avenir, des individus et de leurs désirs et volontés.
Animateur : Alfonso PINTO
– Elise DOMENACH, philosophe, est maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’Ecole normale supérieure de Lyon. Critique de cinéma (membre du comité de rédaction des revues Positif et Esprit), elle a édité et traduit plusieurs ouvrages, notamment « Stanley Cavell, le cinéma et le scepticisme » (PUF, 2011).
– Matteo MESCHIARI, professeur associé à l’Université de Palerme depuis 2015, où il enseigne la géographie et l’anthropologie de la communication. Ancien chercheur en patrimoine démo-ethno-anthropologique, il a enseigné l’anthropologie culturelle et l’anthropologie du paysage. Il a également enseigné en France dans les universités de Lyon, Avignon et Lille.

4 DÉCEMBRE
LA LUMIÈRE À L’HEURE ANTHROPOCÈNE
La lumière, naturelle et artificielle, est indispensable à l’humanité. Elle est tout autant objet de recherche que de rêverie. La bioluminescence, c’est-à-dire l’émission de lumière par des organismes vivants, est-elle une piste d’avenir ? Et comment les artistes s’en saisissent-ils à l’heure de la ludification généralisée des villes ?
Intervenants :
– David AMANS est physicien, enseignant-chercheur au laboratoire l’Institut Lumière Matière, en co-tutelle CNRS et Université Claude Bernard Lyon 1.
– Anna-Eva BERGE : artiste plasticienne, dissimulée derrière l’acronyme A.I.L.O (Atelier d’Immersion Lumineuse et Obscure), expérimente les processus d’interaction entre lumière et obscurité, palpable et impalpable, réalité et reflet, pour créer des volumes, des installations ou des sculptures.

11 DÉCEMBRE
VERS UNE PROSPECTIVE ANTHROPOCÈNE
Afin de relever les enjeux du monde urbain anthropocène, quels sont les dispositifs de réflexion prospective et stratégique que l’État et les collectivités puissent mettre en oeuvre ?
Intervenants :
– Stéphane CORDOBES : chercheur et enseignant en prospective territoriale et urbaine, il est conseiller « recherche et prospective » au Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET). Il interroge, en particulier, l’expérience prospective et la façon dont cette pratique pourrait contribuer à relever les enjeux du monde urbain anthropocène.
– Christophe VANDEPOORTAELE, est Directeur Général Adjoint des services du Grand Annecy (démarche en cours : « Imagine le Grand Annecy en 2050 »).

18 DÉCEMBRE
TEMPS GÉOLOGIQUE ET TEMPS HISTORIQUE
Les différentes évolutions dépendent de la durée de la période considérée. Différentes échelles de temps sont étudiées : le siècle, le millénaire, le million d’années etc. Par exemple, comment les variations climatiques s’apprécient-elles à ces différentes échelles ? Quelles en sont les causes et les conséquences ?
Intervenants :
– Pierre CORNU est historien, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2 et membre du Laboratoire d’Etudes Rurales. Ses recherches développent une approche historique de la question de la domestication du vivant et de son effet retour sur l’ordre social, politique et symbolique.
– Pierre THOMAS est géologue, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Son laboratoire de référence est le Laboratoire de Géologie de Lyon : Terre, Planète, Environnement. Outre la planétologie, il enseigne aussi l’histoire de la Terre et des climats, l’origine de la vie… Son implication dans la diffusion des connaissances auprès du grand public et dans la formation initiale et continue des enseignants de lycée est reconnue.

Qu’est-ce que l’anthropocène ?

QQu’est-ce que l’anthropocène ?

Le terme Anthropocène s’impose et se diffuse de plus en plus, tant auprès des scientifiques que du grand public. Dans un cas comme dans l’autre, il suscite de nombreux débats et discussions, ce qui est un indice de sa puissance. Celle-ci est due à ce qu’il recouvre : l’idée d’une bifurcation dans l’histoire de l’humanisation de la planète et une bifurcation qui menace possiblement l’habitabilité de la Terre.

C’est la raison pour laquelle il a été placé au cœur du projet scientifique et pédagogique de l’Ecole urbaine de Lyon, avec notamment un cycle de cours publics qui lui est entièrement consacré, assuré par Michel Lussault, géographe et directeur de l’Ecole urbaine de Lyon.

Les Cours publics de l’Ecole urbaine de Lyon consacrés aux questions urbaines et anthropocènes.

Cette activité est conçue sur le modèle des cours du Collège de France. Il s’agit de proposer à des chercheurs de l’Université de Lyon, de toute origine disciplinaire, de présenter à tous ceux qui souhaitent suivre ces séances (librement, sans condition de diplômes et sans évaluation finale), les résultats de leurs travaux de recherche, dans une perspective de remise au cœur de la société des savoirs scientifiques.

PProgramme complet

Pour cette première année, ce cours, qui se prolongera les années universitaires suivantes, posera les cadres d’une possible théorie critique de l’anthropocène.
Il s’agira de présenter les différentes approches de l’anthropocène, mais aussi les contestations existantes de la pertinence de ce mot.

Le programme comporte 6 séances d’1h30 (dont une petite période de questions en fin de séance) :

1. Leçon inaugurale. Planète, Terre, Monde : le global entre en scène.
Jeudi 24 janvier, 17 heures, Halles du Faubourg, 10, impasse des Chalets, Lyon 7e
Ecouter le podcast de la leçon inaugurale

2. La rupture des années 1950 ou la « grande accélération ».
Jeudi 14 février, 12h30, amphithéâtre de la MILC, 35 rue Raulin, Lyon 7e
Ecouter le podcast de la 2e séance

3. Pourquoi faudrait-il admettre la nouveauté de l’anthropocène ? La promotion de la pensée du système et ses conséquences scientifiques et politiques.
Jeudi 28 février, 12h30, Salle 110, à l’IUT Lyon 3, 88 rue Pasteur, Lyon 7e

Ecouter le podcast de la 3ème séance

4. Le système-PTM, un état des lieux 1.
Jeudi 7 mars, 12h30, Amphi 8, bâtiment Thémis, Université Lyon 1, Campus Lyon Tech la Doua, Villeurbanne.

Ecouter le podcast de la 4ème séance

La pensée du système : mode d’emploi.
Nous avons donc vu lors de la séance précédente que l’anthropocène serait ce moment où l’on objective l’existence d’un système-terre global (ce que dans ce cours on appelle le système PTM, Planète/Terre/Monde, cf. séance 1 et 2) et d’une science nouvelle : the Earth System Science. On proposera de considérer qu’il en vérité existe en vérité trois manières principales d’aborder ce système, à la fois complémentaires, en liens et recoupements, et spécifiques. A savoir, ce qu’on désignera par : i. le systémisme orienté par les modèles de la physique ; ii. le « néo-organicisme » ; iii le « relationnisme ». On commencera également à examiner la manière dont ces recherches — qu’elles soient scientifiques stricto sensu, philosophiques, spéculatives — infusent dans le champ politique, notamment en matière (de tentatives) de gouvernement mondial des problèmes de changement global.

5. Le système-PTM, un état des lieux 2 : le rôle et la place de l’urbanisation.
Jeudi 14 mars 12h30, Université de Lyon, Grand amphithéâtre, 92, rue Pasteur, Lyon 7e

6. Quelle trajectoire pour le système-PTM ? L’anthropocène comme défi scientifique et politique mondial.
Jeudi 11 avril, 12h30, aux Halles du Faubourg, Lyon 7ème (tramway T2 Arrêt Route de Vienne)

Plus d’information sur le site :

Ecole urbaine de Lyon

De 1968 à 2018 : les 50 ans du droit à la ville

DDe 1968 à 2018 : les 50 ans du droit à la ville

Ce dossier thématique aborde la notion de “droit à la ville”. Il intervient dans le cadre du 50e anniversaire de la publication de l’ouvrage Le droit à la ville par Henri Lefebvre en 1968.

Il a été réalisé dans le cadre d’une collaboration entre la Direction Culture, Sciences, Société de l’Université de Lyon et l’École Urbaine de Lyon, visant à impliquer dans un projet de médiation scientifique cinq étudiants de la mention de master Ville et Environnements Urbains (VEU), Khrystyna Gorbachova, Iris Huneau, Lucas Hurstel, Johanna Lubineau et Eya Naimi, encadrés par Samuel Belaud (Université de Lyon) et Mathilde Girault (UMR Triangle). Lorsqu’on se penche sur la notion de droit à la ville, ce format pédagogique révèle toute sa portée performatrice !

 

Le “droit à la ville” est une notion introduite dans l’ouvrage homonyme de Henri Lefebvre, publié en 1968. Ce court manifeste critique vivement les modes de productions dominants de la ville. Il se place particulièrement en contre-courant de la ville capitaliste et néolibérale, considérant les inégalités sociales (de classe) qui la structurent. Le “droit à la ville” s’oppose aussi à la ville fonctionnaliste et standardisée, pour prôner le droit des habitants à auto-produire leur ville. Le “droit à la ville” pourrait se définir par le droit de chaque habitant à imaginer et fabriquer son lieu de vie, à se l’approprier, à y vivre à sa manière, etc. Il ne s’agit donc pas d’un droit au sens institutionnel du terme que l’on pourrait revendiquer, à l’instar des droits de l’homme, mais davantage d’un rapport singulier implicatif que chaque habitant entretient avec la ville comme lieu d’habiter.

50 ans après la publication de cet ouvrage, le contexte urbain a changé mais la notion de “droit à la ville n’est pour autant pas moins d’actualité. Les villes ont grossi et concentré de plus en plus de richesses, les centres-villes se sont patrimonialisés ce qui a engendré une gentrification des quartiers connexes, la compétition métropolitaine a entériné les pouvoirs urbains comme espaces décisionnels, la participation institutionnelle a mis en avant la figure du citoyen et du débat public mais a aussi suscité quelques frustrations, les vagues de migration ont mis en défaut les capacités d’accueil de métropoles pourtant vantées comme espace du cosmopolitisme… Se sont renforcées les ségrégations sociales, les exclusions territoriales, les inégalités environnementales…

Si l’on se penche sur le travail de nombreuses associations et collectifs œuvrant dans divers domaines comme la place des femmes dans l’espace public, le droit au logement, les formes d’appropriations de l’espace public par les citadins, ou la reconnaissance des “invisibles” de la ville  (SDF, minorités, etc.), l’ancrage du “droit à la ville” dans notre époque actuelle apparaît bien réelle. Nous pourrions même dire que certains font du droit à la ville sans le savoir : afin de mettre en avant toute l’actualité de cette notion, nous proposons une carte collaborative d’associations et de collectifs qui, selon nous, agissent selon les principes du droit à la ville tel que nous avons pu le définir dans ce dossier.

Consulter la carte

 

La publication de ce dossier thématique naît conjointement d’une initiative de l’association étudiante de la Mention de master VEU, Urbagora 2.0, qui a réalisé courant mars plusieurs événements visant à faire connaitre cette notion et débattre de son actualité. Ces événements seront rapportés par la suite dans ce dossier.

Les articles

Le droit à la ville, une théorie portée à tous ?  – Johanna Lubineau

Créer du commun par l’habiter : le cas de trajectoires militantes dans le squat officiel bruxellois « 123 » – Khrystyna Gorbachova

La monotonie paysagère comme aliénation moderneEya Naimi

Le son comme révélateur des inégalités sociales – Lucas Hurstel

 

Iris Huneau

Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir portant la référence ANR-17-CONV-0004.

Café pression urbaine #6 | Comment négocier la fabrique de son quartier ?

CCafé pression urbaine #6 | Comment négocier la fabrique de son quartier ?

Rencontre – débat entre étudiants, citoyens et praticiens Sur le thème de la concertation pour l’aménagement des espaces publics.

La concertation citoyenne avant les projets d’aménagement est un droit en pleine expansion. Pourtant, la façon dont elle est pensée et mise en place aujourd’hui suscite de nombreuses insatisfactions. Cette 6e édition des Cafés Pression Urbaine cherchera à comprendre ce qui fait que la concertation publique pose problème, avant d’imaginer ensemble le futur de la négociation de la fabrique de nos quartiers.

Rues, places, parcs… la ville offre à ses usagers une multitude d’espaces et de structures dits “publics”. Si leur vocation est d’être ouverts à tous, la fabrique de ces lieux est en perpétuelle négociation entre les habitants et des acteurs aux enjeux spécifiques (élus, aménageurs, investisseurs, promoteurs…etc). Les contestations citoyennes régulièrement faites face à certains projets d’aménagement urbain et plus généralement en réaction aux phénomènes de gentrification, privatisation et marchandisation de l’espace public montrent cette divergence d’intérêts.

La participation citoyenne est de plus en plus affichée comme un principe démocratique fondamental dans la conception des projets d’aménagement des villes. C’est à cet effet que s’est développée l’obligation faite aux décideurs de mener des processus de concertations, donnant ainsi la parole aux habitants. Pourtant, l’exemple du quartier de la Croix-Rousse et des aménagements qui y mobilisent les conseils de quartiers montrent que la voix des usagers n’est pas encore assez entendue dans les décisions.


Ce 6ème Café Pression Urbaine interrogera cet écart entre la volonté d’inclure les habitants dans la fabrique de leur quartier et les pratiques actuelles, de questionner l’efficacité réelle de la concertation et d’explorer des alternatives à ce mécanisme pour intégrer la volonté citoyenne à l’aménagement urbain.

Exilé en sursis

EExilé en sursis

Comprendre les phénomènes migratoires contemporains, c’est également s’intéresser aux parcours, au rapport à l’espace et aux circulations des exilés dans nos villes. Une nouvelle lecture de nos espaces quotidiens s’offre alors à nous – et nous permet de mieux comprendre la lourde réalité de l’ultime étape du parcours souvent périlleux des migrants.

A l’arrivée, il faut nouer des relations, s’informer, survivre, se déplacer, tuer l’ennui … en même temps que l’administration publique acte une destinée : légal ou illégal … recevable ou irrecevable … ?

Autant d’étapes et de réalités auxquelles de nombreuses personnes sont confrontées chaque jour et depuis très longtemps.

 

 Exilé en sursis. Aux aurores d'une belle journée d'été, X arrive en gare. Voie C, il sort du TGV 9240 en provenance de Modane. Un large panneau bleu indique : GARE DE LYON PART-DIEU. Il y a encore 15 jours il s'asseyait au fond d'un zodiac surchargé, fuyant trois années d'enfer libyen. Parcours. Une fiction interactive produite par l'Université de Lyon dans le cadre des 13e rencontres Et si on en parlait. [Direction Culture, Sciences Société : Samuel Belaud] [Master VEU : Johanna Lubineau ; Eya Naimi ; Lucas Hurstel]

@Myrelingot

TTerminus ?

En arrivant en gare, X entre dans la ville par la grande porte. Cet espace est autant pour lui l’aboutissement d’un long déplacement, qu’un lieu de passage où il va commencer à éprouver une nouvelle et particulière phase : l’attente.

C’est aussi une étape dans son projet migratoire où, comme tout au long de son déplacement, il fera appel à une logistique des relations, sollicitera de la ressource financière et des connaissances pratiques et pragmatiques sur les infrastructures que X va rencontrer. Ici, les migrants trouvent à la place de lieux d’accueil moins présents que par le passé (cafés et hôtels), le centre commercial et la bibliothèque. L’historienne Manuella Martini explique* que longtemps près des gares (ces “portes de la migration”), on trouvait des bâtiments dédiés aux visites administratives, médicales que devaient passer les nouveaux arrivants. Aujourd’hui ces structures font toujours parties du bâti, mais sont intégrées à la ville et non plus clairement présentes dans les lieux d’arrivée.

Pour X, les gares ne semblent pas tournées vers l’accueil des populations et il fait face à une « vitrine ».

* M. Martini – Université Lumière Lyon 2 – LARHRA ; lors de la balade urbaine Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [org. : Université de Lyon – Association Pas de côté].

La gare est la première image que X a de son lieu d’arrivée. Elle fait la transition entre l’échelle large du chemin de l’exil qui couvre plusieurs pays et celle, plus restreinte, de la seule ville où vont se concentrer ses démarches administratives, ses relations sociales et ses espoirs de construire un nouveau projet de vie.

S’organiser dans l’espace

X doit rapidement s’organiser pour s’adapter à l’espace, souvent contraint (par des barrières par exemple), et tirer parti de ce que les lieux autour de la gare peuvent lui offrir comme éléments de confort. Utiliser un espace qui ne lui est pas destiné de prime abord, c’est devoir interagir avec d’autres migrants pour s’insérer dans le fonctionnement des lieux. Le centre commercial revient plus souvent dans ses pratiques que la bibliothèque (située à côté), car paradoxalement plus accueillant, sans sas d’accès ni barrière.

Il offre la possibilité d’accéder à des sanitaires, de recharger son téléphone, d’accéder à internet dans un espace aux fonctionnalités très lisibles et que X n’est pas seul à utiliser.

Lyon_Gare_Part-Dieu_migration_Pour lui, recréer avec d’autres migrants une organisation pratique, pour la surveillance des biens de chacun par exemple, ou bien élaborer un gouvernement fictif, c’est aussi commencer à reconstituer sa citoyenneté.

 

Les migrants arrivant en gare se heurtent aussi aux imaginaires que nous projetons (dans l’espace et à propos des migrants eux-mêmes).

De façon concrète, X peut ainsi faire face à une diversité d’aménagements destinés aux voyageurs, par exemple les espaces d’attente, qui ordonnent, sans injonction directe, leurs mouvements dans l’espace, mais qui ne permettent pas à X de les utiliser sur un temps long (Sauget, 2009).

Pourtant il est indispensable pour X de parvenir à s’approprier l’espace, matériellement et sensiblement, afin de ne pas tomber dans le “chaos”. Pour Vincent Veschambre l’appropriation de l’espace n’est pas seulement son occupation mais est porteuse de la “dimension spatiale des rapports sociaux”. X s’approprie donc autant l’espace de la gare qu’un voyageur quotidien, parce qu’il marque l’espace, le détourne et le valorise en lui donnant un autre sens. Un sens qui amène X a être stigmatisé, puisque l’appropriation de la gare en espace habité n’est pas envisagé par le reste de la population.

“L’appropriation de l’espace, définie de manière générale comme une mise en sens de l’espace, est indispensable au migrant pour qu’il ne tombe pas dans le chaos. Sa double dimension idéelle et matérielle a été soulignée par Di Méo (1998) et rappelée par Ripoll et Veschambre (2005 : 10) pour qui « penser en termes d’appropriation de l’espace conduit à envisager l’occupation ou l’usage de l’espace, mais aussi sa production et son détournement, son marquage, sa valorisation ou inversement sa stigmatisation »” (BRUSLE, 2010)

<captation sonore > témoignage

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

 

Contacts et premières relations

La gare n’est pas seulement un lieu de passage, elle peut aussi être considérée comme un espace de relations et de ressources pour X.

Parfois hiérarchisés, les groupes humains qui s’établissent aux abords de la gare permettent bien souvent de rencontrer des personnes issues d’un même pays ou d’une même aire géographique. Dès lors l’arrivée solitaire prend une autre dimension et se transforme au contact de ces personnes ressources, permettant de s’orienter plus facilement dans la vie d’arrivant. Grâce à leur retour d’expériences, les migrants anciennement arrivés peuvent apporter des conseils qui facilitent l’entrée dans le territoire.

Ainsi la gare devient un lieu de “contact” majeur pour les populations migrantes. Roger Béteille qualifie ce genre d’espace d’“humain”. Il le divise entre l’espace géographique et l’espace relationnel. Le premier revient à considérer les espaces – au sens de leur spatialité – de départ, d’arrivé et d’étape (s’il y en a). Le second correspond aux “ […] liens complexes, concernant à la fois les groupes migrants et l’espace géographique dans lequel s’est développé le mouvement migratoire”.

En fait, on peut assimiler l’espace relationnel à un lieu où se nouent des relations avec des personnes émigrées ou autochtones. Dans le cas d’X, la gare Part-Dieu est bien un espace relationnel puisque lui comme les autres migrants ont des relations avec des semblables ou avec des travailleurs “locaux”.

Les personnes ressources peuvent être aussi bien elles-mêmes migrantes (plus ou moins avancées dans les démarches administratives), issues du monde associatif, administratif, etc.  En ce sens, la solidarité joue à plein dans le cadre des migrations de longue durée. Tout un tissu d’acteurs, dont de nombreux non-institutionnels, se met en place pour assurer un accueil aussi digne que possible des populations migrantes.

Finalement on pense bien souvent à la gare comme un lieu public de passage, le plus souvent associé à un espace vécu où la foule domine. Pour X, cela peut aussi être un espace qu’il s’approprie et où il peut établir des premières relations sociales avec les autres usagers ou travailleurs.

<captation sonore > témoignage

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

Cet espace du quotidien que l’on qualifie parfois de non-lieu*, représente autre chose pour un public d’émigrés. La gare et en particulier ses abords représente un espace riche en ressources sociales. La fréquentation de la gare par des personnes dans des situations similaires, parfois d’aires géographique semblables, fait que cet espace constitue à lui seul un espace humain riche.

« D’après la définition de Marc Augé, un non-lieu est un espace interchangeable où l’être humain reste anonyme. Il s’agit par exemple des moyens de transport, des grandes chaînes hôtelières, des supermarchés, des aires d’autoroute, mais aussi des camps de réfugiés. L’homme ne vit pas et ne s’approprie pas ces espaces, avec lesquels il a plutôt une relation de consommation. » (AUGE, 1992)

VVille nouvelle  //  ville hostile

Les migrants sont surexposés dans l’espace public, du fait de leurs circulations urbaines caractéristiques (du squat des jardins publics à l’appréhension nouvelle du mobilier urbain, par exemple). Chacun s’approprie l’espace à sa manière, selon sa situation personnelle et ses conditions matérielles. Selon aussi les caractéristiques du territoire urbain et de son environnement (protection des intempéries), selon ses motivations (raisons du départ, représentations de l’espace d’arrivée et de ses habitants…), sa trajectoire biographique (migration solitaire, familiale, en groupe, etc.) et enfin selon les politiques locales à destination des migrants.

Dans tous les cas et nous l’avons constaté avec la gare ou le centre commercial, de nombreux arrivants passent la majeure partie de leur journée dans les espaces publics. Ces lieux constituent des endroits de pause, d’attente, d’échanges d’information. Des lieux-ressources et de sociabilité en somme. Pour tout nouvel arrivant au sein d’un espace social organisé, c’est une négociation de sa présence au sein de cet espace qui est à l’œuvre :

“Des stratégies de distinction s’engagent à l’intérieur d’un même espace-temps résidentiel [ici, une partie de l’espace public urbain lyonnais] entre les partenaires d’origines différentes que sont devenus les “entrants” et les “vieux nationaux” qui résistent à la pression des nouveaux venus”. (BASTENIER, 1993)

Reprenons le parcours de  X. Après une arrivée tumultueuse, solitaire et sans repère, il observe un paysage urbain bien différent de sa ville natale et il commence à identifier les fonctions sociales des différents lieux environnants. Il relève en face de lui une grande tour vers laquelle tout le monde semble se diriger.

 

Espace de repli

C’est le centre commercial « La Part-Dieu ». Nous l’avons évoqué précédemment, ce lieu devenu pour lui un refuge diurne, le protège des rigidités du climat et lui offre un sentiment de sécurité… Ce lieu a « augmenté » sa fonction principale de commerce avec celle de « refuge » pour certains néo-arrivants. Juste à côté du centre commercial, se situe la bibliothèque municipale, un autre espace d’abri dans lequel X trouvera plus tard (une fois évaporées les appréhensions d’un lieu “pas pensé pour lui”) de nouvelles fonctions de repos et de sécurité. Ce sera aussi pour lui l’occasion de se réinscrire dans des pratiques sociales et culturelles, avec un accès aux ouvrages et à internet.

Ces habitudes créent un sentiment de sécurisation du quotidien : les journées sont rythmées, les lieux sont connus et identifiés à certaines pratiques. Cela atténue un sentiment pesant d’insécurité et de solitude.

Mais l’ensemble des besoins d’X ne seront pas satisfaits dans le seul quartier de la Part Dieu. Pour trouver un point d’eau aisément accessible, un soutien psychologique, une aide et une information sur les droits qu’il peut faire valoir, pour engager les premières démarches administratives , …. X va opérer de nombreux déplacements fonctionnels qui constitueront le fil rouge de sa découverte de la ville.

 

Espaces de socialisation

Dans de nombreux récits les lignes de métro et de tramway constituent dans une trajectoire migratoire, la trame spatiale de la compréhension du territoire urbain.

Elles représentent le fil rouge que suit le migrant, parfois à pied, pour découvrir la ville. C’est un repère spatial primordial. Pour X,  c’est la ligne de tramway T1  qui a permis l’ouverture au territoire urbain. Reliant les stations « Debourg » et  « IUT Feysine », elle passe près des grandes institutions publiques de la ville, notamment la préfecture où  va déposer sa demande d’asile et la gare de La Part-Dieu qui constitue son lieu d’entrée à Lyon .

bahadourian, Université, balade, trace, migration, exil, sociabilisation, sociologie

Place D. Bahadourian – Lyon @Université de Lyon
Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17 [Association Pas de côté]

À l’instar du centre commercial, d’autres espaces publics deviennent pour les migrants (en particulier les nouveaux arrivants) des espaces de socialisation*. La place Djebrail Bahadourian, renommée en hommage au fondateur l’épicerie éponyme en fait partie. Située dans le troisième arrondissement, près de la préfecture, plus précisément au sein du quartier de la Guillotière, elle est au cœur d’un espace d’accueil et de socialisation historique de différentes populations immigrantes. Cette place a été baptisée en hommage à l’épicerie arménienne de Djebrail Bahadourian : né en Anatolie turque, il est arrivé à Lyon, après une longue aventure de migration. Il a monté son premier magasin en 1929 juste en face de la place.

 

 

« S’approprier l’espace ne signifie pas uniquement maîtriser les lieux, c’est aussi apprendre à tisser un réseau relationnel dans les lieux : dans le capital spatial des hommes se loge un capital social. Ce dernier, thésaurisé, entretenu chaque année, prend progressivement de l’importance. Si les réseaux sociaux sont des facteurs de perpétuation des migrations (Massey, Arango et al., 1998), ils sont aussi attachés aux lieux dans lesquels ils s’inscrivent. L’ensemble des relations interpersonnelles que les migrants créent dans les lieux participe de la construction et de la valorisation de ces lieux. » (BRUSLE, 2010)

 

Les “espaces de socialisation” sont sans cesse remis en question et renouvelés (dans leurs usages), au fur et à mesure des passages de personnes qui n’y sont pas nécessairement attendues.

Il est rare de voir une place portant le nom d’un commerçant. la volonté de la ville de Lyon à sans doute été de faire reconnaître une certaine capacité d’accueil historique de la ville, de lui attribuer des valeurs de solidarité et d’ouverture à l’altérité. Peut-être s’agit-il aussi de mettre en avant un parcours migratoire d’intégration… Arrivera-t-il un jour où Monsieur X aussi aura une place à son nom ?

 

iimmigré catégorisé

Arrivé en France sans le sous ni hébergement, X doit entamer des démarches administratives s’il veut séjourner dans la légalité. Ne sachant pas vers qui se tourner, la police pourra être un intermédiaire pour lui. S’il rencontre des personnes ayant déjà été dans une situation similaire, X pourra se faire conseiller d’aller à la préfecture. C’est tout un processus d’apprentissage autour de la gestion légale des migrations auquel il va s’initier à partir de son arrivée.

X se rend en préfecture pour commencer les démarches d’obtention d’un titre de séjour ou pour déposer une demande de droit d’asile. Une file d’attente devant l’édifice public se dessine. A la fin, il se verra demandé de choisir entre deux directions : « étudiant étranger, rendez-vous asile, naturalisation par mariage » (à gauche) et « titre de séjour sauf étudiant étranger, titre de voyage » (à droite).

C’est à partir de ce moment-là que le jeu de la catégorisation commence.

La réduction des migrants à une catégorie traduit en fait un processus double. Premièrement, il conduit à « [mettre] en forme [le] monde social » (Martiniello, Simon 2005). On peut comprendre par cette formule que le fait de rationaliser l’environnement social par le classement de chaque individu dans une catégorie bien définissable, permette de “mieux” l’administrer, le quantifier et l’évaluer. Deuxièmement, la catégorisation est le moyen de distinguer des groupes qui seraient plus légitimes que d’autres à « participer à la vie démocratique et revendiquer éventuellement des droits » (Martiniello, Simon 2005).

L’usage des catégories ne se limite pas au champ politique. On peut citer le rôle des statisticiens qui en usent pour quantifier le type de répondants à une enquête, pour étudier les effets de telle ou telle politique sur un ou plusieurs catégories de population, etc. Le chercheur en sciences sociales peut lui aussi être convoqué dans l’ensemble des acteurs qui définissent, classent et séparent des groupes de personnes «homogènes» (Ibid.).

À l’inverse, on peut se poser la question de la construction de l’identité par les individus eux-mêmes. D’après Martiniello et Simon, la construction de l’identité est le fruit de rapports sociaux à plusieurs échelles (2005). Se jouent ici autant les rapports entre individus (interaction sociale entre deux personnes), l’échelle des représentations (collectives par rapport aux images personnelles) et plus largement le rapport au pouvoir (étatique et académique).

En somme, l’identité correspond à un questionnement sur plusieurs niveaux : à quel point je suis proche et je peux reproduire certaines actions de membres de ma famille ou de mes amis, comment j’adhère ou non à des croyances collectives et comment je me situe par rapport au débat politique ou scientifique. Pour élargir le débat sur l’utilisation des catégories, il parait judicieux de mettre en regard des événements historiques ou législatifs liés aux flux migratoires à partir de la fin du XXe siècle.

<captation sonore

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

Au cours de la crise économique des années 1970 est apparue la notion de « clandestinité » dans le débat législatif.

Ce terme opère une distinction nouvelle entre deux migrants. Le clandestin est le migrant qui est dans une situation irrégulière sans pouvoir être régularisé immédiatement, qui ne peut donc prétendre de façon durable à l’accès au séjour régulier (Spire, 2005, p. 245 cité par Le Courant 2016, p. 24). Il est donc plus négatif que « l’irrégulier » qui lui a des chances d’être régularisé, en particulier à l’embauche. Dès lors, le champ politique s’est servi du clandestin comme bouc émissaire, il devient « source de menaces diverses, pour l’économie nationale et son système de protection sociale ou pour l’ordre public » (Le Courant ,2016, p. 24).

Une nouvelle crise économique secoue la planète à partir de 2007-2008 et le président de la République de l’époque (N. Sarkozy) institue un ministère de « l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire » (2007-2010).

Le débat médiatique a été intense durant cette période sur la façon dont l’immigration était pensée au sommet de l’Etat. La politique migratoire s’est principalement axée sur la notion d’immigration «choisie» comparée à l’immigration caractérisée jusqu’alors de «subie» par le gouvernement. Le sociologue Eric Fassin dans un article du monde diplomatique paru novembre 2009 souligne un paradoxe lié à cette rhétorique politique. Il y voit derrière le qualificatif de « choisie » la cohorte de migrants économiques, tandis que celui dit « subi » fait référence aux migrations pour raison familiale. Le paradoxe tient dans l’idée le fait que le migrant de travail a des logiques sociales et affectives qui entrent aussi en ligne de compte dans le choix de la migration, la rationalité n’est pas seulement économique. Inversement, les regroupements familiaux n’excluent pas les logiques économiques. Ainsi les politiques migratoires ont-elles tendance à se durcir lors de crises économiques.

Aujourd’hui, nous pouvons nous interroger à propos de la sémantique employée dans le débat public sur les migrations et le sens que revêtent les mots « migrants » et « réfugiés ». Selon Claire Rodier, directrice du GISTI (Groupe d'Information et de Soutien des Immigré.e.s) et co-fondatrice du réseau euro-africain Migreurop, cette « distinction […] vise à établir une hiérarchie entre les migrants dit économiques auxquels les États pourraient refuser l'accès à leur territoire, et les bons réfugiés qui méritent protection et accueil » (Foegle, Bourdier 2015, p. 2).

@Pizzettaro

La difficulté à employer un terme adéquat peut encore s’accentuer lorsqu’on considère les trajectoires biographiques des individus.

Ainsi nous ne pouvons pas penser les catégories de façon durable. Par exemple on peut être clandestin lors de la traversée de la mer Méditerranée, refuser la prise des empreintes digitale à l’arrivée en Grèce  (et éviter d’être “dubliné”), devenir irrégulier en passant par la France et déposer une demande d’asile une fois arrivé en Allemagne.

<captation sonore

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

En somme, plusieurs acteurs utilisent des catégories pour décrire des groupes de personnes dans une logique de rationalisation du paysage social (essentialisation des groupes sociaux) et de reconnaissance de certaines minorités (assortie d’une légitimité et de droits sociaux).

Aussi, la construction d’une identité n’est pas que donnée. Elle s’affirme naturellement à des degrés divers d’interaction sociales.

LL’aTTENTE

Depuis qu’il a posé le pied sur le quai, X a cherché à pérenniser son séjour dans l’objectif d’obtenir une régularisation de sa situation. D’abord en s’appropriant des espaces (de repli, de confort, d’échanges, …); puis en les fréquentant assidûment et répétitivement. Alors, au moment d’entamer les démarches auprès des services administratifs, X sait qu’il sera encore davantage confronté à cet espace-temps où s’entremêlent les sentiments de désir, de frustration, de peur, d’ennui ou encore d’impatience : l’attente.

 « Les séquences interstitielles, ou temps d’arrêt, ou temps morts, qui s’insèrent dans les parcours migratoires et qui sont plus largement consubstantiels au mouvement lui-même, pour, de là, interroger les vécus, les socialisations labiles qui se mettent en place dans l’attente » (Kunth).

<captation sonore – Témoignage

Balade urbaine « Traces des migrations dans la ville » – 25.11.17  [Université de Lyon – Antoine Dubos – Association Pas de côté]

L’attente en situation migratoire est ce que Carolina Kobelinsky qualifie de « temps dilaté et espace rétréci ». Un moment où se confrontent d’un côté le sentiment d’ « inutilité sociale » (Giorgio Agamben), de l’autre la création d’effets de socialisation (solidarité, amitiés, loisirs, échanges économiques, entraide, démocraties de groupes) décrites au début de cet article.

Après la période d’arrivée et de prise de repère sur le lieu où il souhaite se fixer, X va devoir s’armer de patience au moment de procéder à la première étape officielle, l’enregistrement. Douze à quinze mois en moyenne, le sépare d’une décision définitive de l’État : titulaire ou débouté du droit d’asile. L’administration publique jalonne cette attente par de nombreuses étapes de procédures suivantes

“La confrontation de temporalités contradictoires, conjuguant temps longs et vides d’une part, et accélérations brutales d’autre part (lors des expulsions notamment). Privés de la maîtrise du présent et du futur, dépendants des temporalités institutionnelles, ces voyageurs n’ont d’autre choix que de vivre dans cette « double crainte temporelle ».” (VIDAL, MAKAREMI, MICHALON, 2015)

L’attente, c’est aussi pour X la précarité de celui qui a peur, qui n’est pas maître de son projet d’épanouissement personnel et professionnel.  Cette incertitude apparaît à la fois comme une cause d’instabilité psychique ou physique (fruits de l’inactivité) et une conséquence de logiques temporelles que seule l’administration maîtrise.

Balade urbaine sur les traces des migrations en ville. [Université de Lyon – Association Pas de côté]

 

Plus d’informations et de ressources issues des 13è rencontres Et si on en parlait « Migrations. Hommes et cultures en mouvements« 

Bibliographie

AUGE M., 1992, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil.

BACON L., PENICAUD M., 2015, « Penser la migration depuis les espaces de l’attente ». Compte-rendu du séminaire « Sources et méthodes ». En ligne : http://migrinter.hypotheses.org/2267

 

BASTENIER A., 1993, Immigration et espace public : La controverse de l’intégration, Paris, L’Harmattan.

BÉTEILLE R., 1981, « Une nouvelle approche géographique des faits migratoires : champs, relations, espaces relationnels », dans L’Espace géographique, n° 10, vol. 3, pp. 187‑197.

BRUSLE T., 2010, « Rendre l’étranger familier. Modes d’appropriation et de catégorisation de l’espace par les migrants népalais en Inde », Revue Européenne des Migrations Internationales, n° 26, vol. 2, pp. 77 – 94.

HENNION A., 2012, « La gare en action. Hautes turbulences et attentions basses », Communications, n° 90, vol. 1, pp. 175-195. En ligne : https://www.cairn.info/revue-communications-2012-1-page-175.htm

MARTINIELLO M. & SIMON P., 2005, « Les enjeux de la catégorisation : Rapports de domination et luttes autour de la représentation dans les sociétés post-migratoires », Revue européenne des migrations internationales, n° 21, vol. 2, pp. 7 – 18. En ligne : https://www.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2005-2-page-1.htm

MAZZELA S., 2004, « Belsunce, laboratoire urbain de la migration ? (note critique) », n° 7, vol. 2, Terrains et Travaux : Revue de Sciences Sociales, pp.19-24.

POLINO M.-N., 2010, « Note de lecture » de l’ouvrage de SAUGET S., 2009, À la recherche des pas perdus. Une histoire des gares parisiennes (Paris, Tallandier, 241 p.), parue dans Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 40. En ligne : http://journals.openedition.org.bibelec.univ-lyon2.fr/rh19/4010

________________________________________________________

Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir portant la référence ANR-17-CONV-0004.

La Nuit des idées – Imaginer la ville anthropocène

LLa Nuit des idées – Imaginer la ville anthropocène

Grand rendez-vous dédié à la pensée contemporaine et au partage international des idées, La Nuit des idées, initiée et coordonnée par l’Institut français partout dans le monde réunit – pour sa 3e édition intellectuels, chercheurs, artistes ou encore responsables internationaux autour d’un même thème : « L’imagination au pouvoir ».

La Nuit des idées se décline dans plus de 50 lieux à travers la France.

A Lyon, La Nuit des Idées : Imaginer la ville anthropocène, propose une série de rencontres publiques qui permettront d’approcher la question de l’urbain anthropocène par les prismes de l’écologie, de l’hospitalité et de la créativité. Le public aura l’occasion d’écouter, d’interpeller et de rencontrer des personnalités d’horizons très différents : philosophes, romancier.e.s, politologues, scientifiques, artistes…

Cet événement inédit à Lyon proposera trois temps de réflexion et de rencontre :

  • L’imagination au pouvoir : ateliers participatifs ouverts à tous (écriture créative, design fiction, peinture…)
  • Imaginer la ville anthropocène : des entretiens, tables-rondes, projections et performances
  • L’école de l’anthropocène  : une série de master class dans de nombreux domaines

Un événement proposé par l’Ecole urbaine de Lyon – Université de Lyon

En savoir plus