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Sport

La montagne saisie par le culte de la performance

De l’ultra-trail à l’escalade, les pratiques sportives de montagne semblent balancer entre des tendances contradictoires : contemplation et dépassement de soi, dépouillement et consumérisme. Les chercheurs observent, depuis les sommets, les évolutions de notre rapport complexe à la performance.

Par Cléo Schweyer
Images : © Visée.A (sauf mention contraire)

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L’image a agité le petit monde de l’ultra-trail, ces courses en plein air de (très) longues distances. En mai 2019, plus de 9 000 coureurs s’élançaient pour la Maxi-Race du Lac d’Annecy. Pas moins de 2 000 d’entre eux avaient pris un dossard pour la distance reine de l’événement : quatre-vingt-cinq kilomètres autour du lac en passant notamment par le sommet du Semnoz ou le mont Veyrier. Partis d’Annecy-le-Vieux vers trois heures du matin, il n’est pas rare que les coureurs touchent le sommet du Semnoz (1 699 mètres d’altitude) au lever du jour. Mais cette fois-ci, il leur aura fallu patienter un peu : l’affluence était telle qu’un véritable embouteillage s’est produit, obligeant les concurrents à ralentir tout au long des dix-sept premiers kilomètres, jusqu’à ces incroyables images, prises par un participant, d’une foule digne des meilleurs jours du métro parisien, à l’arrêt dans la montée vers le sommet.

© Instagram – dorian_normalrunner

Si les premiers mécontents ont évidemment été les « runners » de la Maxi-Race eux-mêmes, la presse s’est fait le relais des commentaires mordants des « montagnards »2, présentés comme des puristes affrontant une invasion de coureurs des cimes ignorant l’esprit de l’alpinisme. Premier montré du doigt, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) et ses 10 000 doux dingues avalant chaque année 171 kilomètres (l’équivalent de quatre marathons). Des performances hors norme presque banalisées et qui amènent en montagne des pratiques inédites. Montagnards contre « trailers », une querelle des anciens et des modernes ? Pas si simple.

 

Les sports extrêmes, nouveaux sports de masse

« La supposée opposition entre contemplation et performance date du début du XXe siècle« , nuance Éric Boutroy, sociologue et anthropologue au L-Vis (laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport, Université Claude Bernard Lyon 1). De nouvelles formes de pratiques très rapides, inspirées de l’univers du trail, investissent aujourd’hui les marches hautes de la montagne (comme le fast hiking, à mi-chemin entre la randonnée et la course) avec un nombre de pratiquants jamais vu auparavant. L’inaccessible paraît à la portée de tous, ce qui se traduit d’ailleurs dans l’évolution des statistiques d’accidents. Cette popularité n’enchante pas tous les « montagnards » qui défendent un rapport respectueux et contemplatif à l’environnement. Ce que notait dès 1948 le célèbre alpiniste Pierre Allain dans un ouvrage qui a fait date, Alpinisme et compétition.

Cela fait au moins un siècle, raconte le sociologue, que les « vrais montagnards » moquent ceux qui viennent en montagne l’été après s’être exercés ailleurs toute l’année. Dans l’Entre-Deux-Guerres, ils étaient dédaigneusement qualifiés de « gymnastes » pour leurs entraînements en intérieur ou sur les rochers de Fontainebleau près de Paris. Aujourd’hui, le narquois « collants-pipette » les désigne comme des sportifs du dimanche bardés d’équipements techniques fluos et hors de prix. « Ces oppositions renvoient à des jeux de distinction entre des pratiques considérées comme légitimes et d’autres non. »

Depuis les années 1980, la montagne est saisie par le « culte de la performance » décrit par le sociologue Alain Ehrenberg dans un ouvrage du même nom paru en 1991. À l’image de Christophe Profit et ses ascensions express et en solo de sommets alpins (Jorasses, Eiger et Cervin en hivernale), ou de Jean-Marc Boivin, disparu en 1991 et pionnier des sports extrêmes : il a notamment été le premier à descendre l’Everest en parapente. Une démarche qui a fait école, de nombreux alpinistes aujourd’hui grimpant seuls et vite pour redescendre à ski ou en voile. « Les évolutions amenées par des gens comme Boivin ont créé des tensions à l’époque« , raconte Éric Boutroy.

 

 

"La supposée opposition entre contemplation et performance date du début du XXe siècle."
Eric Boutroy. Sociologue et anthropologue au L-Vis (laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport, Université Claude Bernard Lyon 1)

« Avec la mode du trail, on voit que s’accélère quelque chose qui était déjà à l’œuvre. Mais la principale nouveauté reste la massification de ces pratiques extrêmes. » Une des évolutions du sport aujourd’hui, dont l’ultra-trail est la manifestation la plus visible.

 

« Champion du monde de sa rue« 

Pour Alain Ehrenberg, la montée en puissance des valeurs de la concurrence économique dans la société française a « propulsé un individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommé de se dépasser« . Dans ce contexte, le sport est l’un des passages obligés pour écrire sa propre légende : « L’UTMB est la quintessence de ce grand cirque où chacun joue son égo« , sourit Éric Boutroy. « Tout le monde est héros de son propre parcours : certains cherchent le temps, d’autres souhaitent seulement terminer la course« . C’est la différence entre performance absolue, celle des records enregistrés dans les circuits professionnels, et performance relative, où le seul point de référence est soi-même.

Dans ce « championnat du monde de ma rue » se jouent des mécanismes de distinction et de méritocratie, qui composent un imaginaire sportif où recherche de plaisir et recherche de performance ne l’opposent pas, mais sont deux points sur une même ligne. Attention toutefois à ne pas résumer la montagne aux embouteillages sur les pentes du Mont-Blanc. « Le sport de montagne est un univers très vaste« , rappelle Éric Boutroy. « Avec des pratiques nécessitant un entraînement important et d’autres aucun, certaines pratiques sont très sportivisées et d’autres plus libertaires« . Sportivisées, c’est-à-dire organisées et réglementées par des institutions, comme le ski et ses dérivés, passés à la moulinette olympique. Là encore, la montagne illustre la variété de tendances à l’œuvre dans les évolutions actuelles du sport, que le cas de l’escalade incarne particulièrement bien. Longtemps un peu en marge, les grimpeurs feront leur entrée dans l’olympisme aux JO de Tokyo en 2020. Une consécration qui fait débat, comme le raconte Augustin Rogeaux, actuellement en thèse à l’Université Rennes 2 sur les transformations organisationnelles de l’escalade en France : « L’olympisation a amené de nouveaux formats de compétition qui combinent difficulté et vitesse, alors que la vitesse était plutôt décriée jusque-là« , résume-t-il.

 

« La principale nouveauté reste la massification de ces pratiques extrêmes. » (Éric Boutroy)

 

Mais cette méfiance face à une olympisation qui répond à des enjeux de développement et de financement, révèle aussi une autre conception de la performance : « Pendant longtemps l’escalade a été synonyme de milieu naturel. Et en milieu naturel, on ne grimpe pas seulement une cotation de difficulté : l’intégration de la beauté de la voie dans l’appréciation de la performance fait vraiment partie de la culture de ce sport« , analyse Augustin Rogeaux. Or, son développement passe actuellement par la création de salles : « Il me semble que le boom de la pratique indoor, avec des grimpeurs qui viendront au plein air dans un deuxième temps ou pas du tout, fait que cette dimension qualitative sera moins importante dans le futur« , estime le jeune chercheur. La mesure de ses performances ainsi est désormais bien ancrée dans les habitudes avec des sites Internet comme 8a.nu (pour l’escalade) ou des applications mobiles comme Runtastic (pour la course à pied) permettant d’enregistrer et d’afficher ses réalisations sportives. Suivre son évolution et la mesurer à celle des autres pour cultiver une identité sportive en ligne ont intégré le quotidien des sportifs de loisir comme celui des professionnels.

La performance par l’image

Ce qui ne va pas sans paradoxe : ainsi dans l’escalade professionnelle, c’est la pratique en milieu naturel qui est la plus valorisée par les sponsors, car elle offre de belles images, quand l’olympisation passerait plutôt par l’indoor… Pour l’anthropologue Guillaume Dumont, professeur à l’EM-Lyon et qui a étudié l’usage des réseaux sociaux numériques chez les grimpeurs professionnels (voir encadré), la maîtrise de son image fait désormais partie des compétences attendues chez les sportifs professionnels, imités en cela par les non-professionnels. « Vrais montagnards » ou « collants-pipette », Instagram les met tous d’accord.

 

Paroles de sportifs. Avec quoi tu cours, toi ?

Lancée en 2010, la Run In Lyon est une institution lyonnaise.

 

Plus de 30 000 coureurs de tous niveaux et tous horizons étaient au départ quai Romain-Rolland le 6 octobre 2019, pour quatre parcours (10 kilomètres, semi-marathon, marathon et marathon-relais) à travers la ville, parc de la Tête d’Or inclus.

Nous avons demandé à quelques-uns de ces sportifs, sur la ligne de départ, quel était leur objet fétiche et de quelle manière il contribuait à leur effort.

Philippe et son bandeau :*

« Je cours le semi-marathon aujourd’hui mais je me considère comme un sportif du dimanche ! Je cours toujours avec ce bandeau, pour éviter que la transpiration ne me gêne. Avec le temps c’est devenu un peu ma marque de fabrique. »

Jessica et son étui à smartphone :

« Avec Perrine, nous avons commencé par de petites distances avant de nous donner de plus grands défis. J’ai toujours mon smartphone avec moi, ça me permet d’enregistrer mes temps dans une application et de me voir progresser. Ça motive ! »

Les Auvergnats du cœur et leur t-shirt :

« On a créé cette association il y a quelques mois pour venir en aide aux enfants porteurs de pathologies cardiaques. Le sport est un symbole, car quand on souffre du cœur, le moindre effort devient insurmontable. Alors on porte ce t-shirt pour vous encourager à aller visiter notre page Facebook et soutenir notre association ! »

Florent et son gant-gourde :

« C’est mon 2e marathon et je suis zen ! Pas d’enjeu pour moi, j’espère juste améliorer un peu mon temps. Je cours avec 50 centilitres d’eau dans cette petite gourde, c’est très pratique ! Avec le temps, j’ai appris à doser ce que je bois. Pas besoin de plus. »

Ella et sa casquette :

« C’est ma 5e course de l’année et je porte toujours ma casquette ! C’est d’abord pour des raisons pratiques bien-sûr, ça protège aussi bien de la pluie que du soleil. Mais c’est devenu un rituel : mettre ma casquette signifie queje suis entrée dans la course. »

Sylvaine et Sophie et leur t-shirt :

« C’est la 2e fois que je cours à Lyon et j’ai remis la même tenue que la première fois. J’espère que ce clin d’œil me portera chance ! Et Sophie court avec un t-shirt de la Fondation des Hospices Civils de Lyon. Elle est soignante au CHU de Lyon, porter les couleurs de la santé est une évidence. »

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Bibliographie

  • Dumont G. (2018), Grimpeur professionnel. Le travail créateur sur le marché du sponsoring, éd. EHESS.
  • Ehrenberg A. (2014). Le Culte de la performance, Calmann-Lévy.
  • Boutroy E. ; Vignal, B. (2018). Conserver mieux pour consommer loin : techniques de conservation alimentaire en itinérance sportive (randonnée, alpinisme himalayen). In Techniques & culture. P. 202-205.
  • Boutroy E. ; Bodet, G. (2017). La proximité des usagers : innovation et co-création dans le secteur du trail.
  • Hallé J. ; Vignal B. ; Boutroy E. ; Lefèvre B. ; Soule B. (2014). L’allègement de l’équipement dans les pratiques sportives outdoor : pluralité des processus d’innovation. In Revue Européenne de Management du Sport. N° 42.
Notes
  • 1 : Voir le Monde du 23 août 2019
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