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Cerveau & émotions

Les émotions dans la mécanique des addictions

De l’euphorie suscitée par les premières expériences à l’angoisse causée par le manque, les émotions sont un élément-clé des processus addictifs. Comment les neurosciences et la neuropsychologie peuvent-elles caractériser ces phénomènes ? Quels sont les liens entre addiction et émotions ? Les explications à ces interrogations se retrouvent au cœur de notre organe le plus complexe, le cerveau.

Par Vanessa Cusimano,

Images : © Visée.A (sauf mention contraire)

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Accro, dépendant, addict… Nous comptons de nombreux termes à employer pour désigner un ado qui passe trop de temps « scotché » à son téléphone, une amie pratiquant le sport à haute dose ou encore un membre de la famille dont on a remarqué une consommation d’alcool jugée excessive. L’abus de langage est courant lorsqu’on pense détecter une dépendance à une substance ou une activité dans notre entourage. La réalité de la pathologie addictive est cependant plus complexe : au-delà d’un comportement compulsif, ce sont les conséquences délétères de ce comportement sur la vie de l’individu qui permettent véritablement de qualifier une addiction.

 

L’addiction, une « pathologie des rituels de vie »

Preuve de cette complexité, les débats intenses ayant cours au sein des communautés scientifique et médicale pour caractériser l’addiction. Les spécialistes s’accordent sur un certain nombre de critères permettant d’établir un diagnostic, comme le besoin impérieux et irrépressible de consommer ou pratiquer, ou encore la perte de contrôle. Ceci étant, les méthodes d’évaluation utilisées et les typologies d’addictions considérées varient au sein de deux classifications internationales qui coexistent. L’Europe s’attache à la classification proposée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), tandis que l’approche élaborée outre-Atlantique par l’American Psychiatric Association ne retient pas les mêmes critères. Obstacle supplémentaire à l’élaboration d’une définition universelle de l’addiction, elle est considérée comme une pathologie multifactorielle : si ses symptômes peuvent avoir des expressions similaires, les causes et les éléments déclencheurs peuvent être différents d’une personne à l’autre, voire chez un même individu selon le contexte.

Pour tenter de caractériser l’addiction en intégrant cette complexité, Benjamin Rolland, psychiatre et addictologue1, la qualifie de « pathologie des rituels de vie« .  La dépendance peut survenir lorsque certaines habitudes sociales, certains rituels de groupe se transforment jusqu’à devenir envahissants, par exemple à la suite d’une dérégulation émotionnelle majeure.

 

Émotions et addictions, liaisons dangereuses ?

Les émotions, aussi bien positives que négatives sont au cœur des processus addictifs. Toute perturbation de notre équilibre émotionnel peut constituer un facteur important de déclenchement d’un comportement à risque, puis de basculement vers une pathologie addictive. Qu’il s’agisse d’une tentative de soulager un stress intense, d’oublier une déception
amoureuse ou de la volonté de s’octroyer un moment de plaisir, pour Benjamin Rolland « les addictions surviennent quand les habitudes comportementales ou affectives se détraquent, quand plusieurs facteurs se cumulent pour concourir à un basculement, et que tout retour en arrière devient impossible ou très difficile sans aide médicale« .

Plus largement, le lien étroit entre émotion et addiction s’illustre tout au long du processus : au départ, la pratique s’installe bien souvent parce qu’elle nous procure des effets plaisants, que l’on cherche à reproduire par la répétition. C’est le « renforcement positif ». Quand ce phénomène s’amenuise et que l’addiction s’installe, on bascule alors dans le « renforcement négatif ». Celui-ci nous engage à reproduire le comportement addictif afin de pallier le tsunami d’émotions négatives qui nous submerge dès l’apparition des premiers symptômes liés au manque.

 

Un peu, beaucoup, passionnément… Quand le cerveau nous rend accro

On l’aura compris, la pathologie addictive résulte d’une combinaison de facteurs biologiques, psychologiques et sociétaux. Un cocktail désormais bien identifié et décrit par les spécialistes sous le terme de modèle « bio-psycho-social ». Parmi ces facteurs biologiques, le mécanisme clé réside dans le circuit de la récompense, un réseau de connexions faisant intervenir notamment des molécules liées à la motivation, comme la dopamine. Là encore, nos émotions sont donc au cœur du processus. Nourriture, drogue, sexe, jeu de grattage ou verres de vin, des plaisirs différents, mais un schéma identique : nous mettons en place une action pour satisfaire une envie ou un désir et en retirer une satisfaction.

Toute perturbation dans cette mécanique bien huilée, qu’il s’agisse d’un déséquilibre lié à la prise d’une substance, ou d’un autre dysfonctionnement, peut conduire à une addiction. Le coupable serait donc bien identifié ?

Les addictions surviennent quand les habitudes comportementales ou affectives se détraquent, quand plusieurs facteurs se cumulent pour concourir à un basculement, et que tout retour en arrière devient impossible ou très difficile sans aide médicale.
Benjamin Rolland. Psychiatre et addictologue au Service Universitaire d'Addictologie de Lyon du Centre Hospitalier Le Vinatier.

Pas si simple d’après Guillaume Sescousse2, qui résume la situation ainsi : « beaucoup de recherche, peu de consensus !« . En effet, c’est un phénomène encore mal compris : les personnes souffrant d’addiction ont-t-elles un système de récompense hypo ou hyper actif ? Ce dysfonctionnement est-il une cause ou une conséquence de l’addiction ? Plus largement, une mauvaise connectivité entre certaines régions du cerveau, parfois éloignées, pourrait tout à fait expliquer des comportements impulsifs voire compulsifs. Enfin, les scientifiques soupçonnent un problème, encore mal identifié, du côté de la production et de la libération de dopamine. Il s’agit là d’un domaine de recherche en plein essor qui fait l’objet de toutes les attentions dans la communauté neuroscientifique.

En 2010, une étude menée par Guillaume Sescousse et Jean-Claude Dreher3 montrait que les récompenses primaires comme le sexe, lié inconsciemment au besoin vital de reproduction, n’activaient pas tout à fait les mêmes zones du cerveau que les récompenses secondaires comme le gain d’argent. Une découverte surprenante et une réelle avancée dans la compréhension des mécanismes cérébraux impliqués dans les addictions.

 

La gestion des émotions, élément clé dans le traitement des addictions ?

Si la difficulté à gérer ses émotions est  un facteur de risque, de déclenchement et de maintien de troubles addictifs, elle peut évidemment constituer un élément important dans la thérapie. Pour Benjamin Rolland, « l’approche à privilégier réside dans la réalisation d’un bilan complet sur les plans clinique, fonctionnel et neuropsychologique afin repérer et qualifier les dysfonctionnements, et de les prioriser pour planifier un schéma de prise en charge personnalisé« . Une prise en charge qui peut s’appuyer sur un arsenal thérapeutique varié : au-delà du traitement médicamenteux parfois indispensable, les praticiens peuvent avoir recours à des techniques complémentaires de remédiation cognitive (voir le reportage photo) ou puiser dans la neuropsychologie ou la psychologie. À Lyon, les équipes d’Éric Peyron, psychiatre et addictologue au centre ambulatoire AddiPsy, mettent en place des protocoles mixtes associant des techniques dites de « pleine conscience » (relaxation, méditation, etc.) dans le cadre de la prise en charge de patients alcoolo-dépendants. Autant de moyens qui peuvent se combiner pour permettre au patient d’avoir conscience de ses émotions, de reprendre le contrôle et de développer des réflexes comportementaux. L’idée : ne plus se laisser submerger par ses émotions négatives et disposer d’armes pour combattre son addiction.

La réalité virtuelle au secours des addicts ?

Julie Gasnier est neuropsychologue et engagée dans la production d’une thèse CIFRE avec l’entreprise C2Care, sous la direction de Benjamin Rolland.

Doctorante à l’Université Claude Bernard Lyon 1, Julie est rattachée à l’équipe PSYR2 du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon. Le logiciel développé par C2Care est déjà utilisé dans le traitement des phobies. Les travaux de thèse de Julie Gasnier visent à adapter cet outil de remédiation en réalité virtuelle pour les patients souffrant d’une addiction à l’alcool, et à travailler sur la prévention de la rechute.

Le patient est équipé d’un casque de réalité virtuelle et de manettes.

Simple à utiliser, cet équipement limite le risque d’interférences des outils pendant l’expérience. Pour le moment, le logiciel encore en phase de conception n’est pas encore proposé aux patients. Ici, des étudiantes ont accepté de se prêter à l’expérience.

La mise en situation débute sur le parking d’un supermarché.

Le patient peut, s’il le souhaite, explorer l’environnement extérieur avant d’entrer. L’exercice consiste à mémoriser une liste de produits, puis à effectuer ses courses et régler les produits choisis en caisse. Derrière cette situation apparemment banale, les scientifiques tentent d’agir sur les fonctions exécutives du patient, par exemple sa capacité à s’organiser, à gérer le temps et l’espace ou ses facultés d’attention.

Autant de clés à fournir au patient comme ressources pour affronter les situations de la vie quotidienne et, dans le futur, lutter contre son addiction.

Les chercheurs sont en effet convaincus que l’amélioration des fonctions exécutives permet de réduire le risque de rechute.

Julie Gasnier cherche à adapter le dispositif pour le rendre utilisable chez les patients alcoolo-dépendants, en prévention du risque de rechute.

Après une phase de mise en place du logiciel et de rédaction des protocoles, sa deuxième année de thèse sera consacrée notamment à des tests auprès de patients, au sein du Service Universitaire d’Addictologie de Lyon.

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Bibliographie

Notes
  • 1 > Responsable du Service Universitaire d'Addictologie de Lyon, Centre Hospitalier Le Vinatier, Hospices Civils de Lyon, Université de Lyon
  • 2 > Chercheur au Centre Hospitalier Le Vinatier, membre du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (CNRS/Université Claude Bernard Lyon 1/Université Jean Monnet/Inserm)
  • 3 > Directeur de recherche CNRS à l’Institut des Sciences Cognitives (Université Claude Bernard Lyon 1/CNRS)
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