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Cerveau & émotions

Les raisons de nos peurs

Des images chocs diffusées par L214 sur la souffrance animale, l’inscription « Fumer tue » sur les paquets de cigarettes, des discours sécuritaires, ou encore des alertes climatiques… La peur est depuis longtemps mobilisée pour susciter un sentiment de crainte, pour choquer les récepteurs face à ce qui est identifié comme une menace pour la santé ou la sécurité publique. Mais la peur est-elle un bon levier d’action ? Sommes-nous capables le manipuler la peur ou, au contraire, de la contrôler à titre préventif ?

Par Matthieu Martin

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Le cœur qui palpite et la respiration qui s’accélère, des tremblements dans les mains, les poils qui se hérissent… La peur n’est généralement pas considérée comme une émotion positive. Elle nous place dans une situation de stress et d’inconfort que l’on préférerait éviter. Mais comme toute émotion, il s’agit avant tout d’un état temporaire. « Il faut bien différencier cette émotion de peur d’un état permanent de stress, ou de l’angoisse. La notion de durée est très importante. Il s’agit d’un état passager. Les effets pouvant résulter d’états de stress permanent ne relèvent pas du domaine de l’émotion » nous explique Olivier Koenig, Professeur de neurosciences et psychologie cognitive à l’Université Lumière Lyon 2 et chercheur au Laboratoire d’Étude des Mécanismes Cognitifs (EMC). Comment alors caractériser cette émotion ? Quels en sont les circuits comment module-t-elle nos comportements ?

 

Un système de boucles dites « sensori-motrices »

La peur a d’abord pour origine un événement déclencheur et ponctuel. Par exemple, à la vue d’un revolver pointé sur soi, c’est l’ensemble de notre état physiologique qui se modifie, envoyant ainsi un message d’alerte au cerveau. Celui-ci procède parallèlement à une évaluation cognitive, qui opère sur le plan conscient et non conscient afin de dicter une réponse appropriée : s’immobiliser, fuir, attaquer…. Dans le cas de la peur, cela passe par la libération des hormones du stress : la noradrénaline et l’adrénaline. Une fois relâchées dans le cerveau et dans le sang, elles entraînent la modification des paramètres physiologiques du corps, le préparant à agir. « La peur, comme les autres émotions, implique à la fois le corps et le cerveau dans un système de boucles dites ‘’sensori-motrices‘’ », résume Olivier Koenig.

Les manifestations de la peur se retrouvent pratiquement dans tout le règne animal. Chez les Vertébrés, par exemple, malgré une certaine diversification au cours de l’évolution, certains systèmes cérébraux très anciens et particulièrement impliqués dans la survie ont été conservés. « Nous sommes génétiquement programmés pour détecter et réagir face à certains événements » explique Olivier Koenig. De la même façon qu’un chat bombe le dos et hérisse le poil à la vue d’un chien, certaines de nos réactions de peur relèvent d’un processus inné. On parle alors de pertinence phylogénétique.

"L'amygdale qui était jusqu’à très récemment vue comme la structure cérébrale de la peur, serait aussi impliquée dans d’autres émotions."
Olivier Koenig Professeur de neurosciences et psychologie cognitive (Université Lumière Lyon 2, Laboratoire d’Étude des Mécanismes Cognitifs).

Des peurs instinctives …

La notion de « pertinence » est un élément central des théories de l’évaluation (appraisal en anglais), qui décrivent les mécanismes opérant au niveau cognitif entre la détection d’un stimulus et la réponse du corps. L’évaluation cognitive à laquelle procède le cerveau permet de déterminer de la dangerosité ou de l’intérêt de l’objet ou de l’événement. Or, certaines structures cérébrales dont nous avons hérité nous permettent de détecter automatiquement certaines pertinences : un serpent, une araignée, un objet se rapprochant rapidement… La vision consciente nous permet de déterminer la forme et la position d’un objet dans l’espace, puis de l’identifier. Mais certaines pertinences activent une voie dite sous-corticale plus rapide, allant de la rétine à l’amygdale par un circuit plus rapide. Ces réactions extrêmement rapides orientent automatiquement notre attention vers l’objet pertinent.

Une étude publiée en 1998 dans la revue The Journal of Neuroscience, illustre particulièrement ce concept. Les chercheurs ont soumis des individus au visionnage répété d’un visage neutre. L’image d’un visage effrayé était parfois intercalée pendant 33 millisecondes entre deux images neutres, comme une image subliminale. Une durée trop courte pour permettre la détection consciente du visage de peur. Pourtant, d’après les mesures par IRM fonctionnelle de leur activité cérébrale, l’amygdale, une structure impliquée dans l’émotion de peur, s’activait à la projection du visage apeuré. Un traitement beaucoup plus rapide s’opère donc avant même la perception consciente d’un potentiel danger, déclenchant une réaction de peur. Notre corps est en quelque sorte capable de réagir à la présence d’une araignée avant même de l’avoir perçue consciemment. La voie consciente agit aussi sur l’amygdale, mais plus lentement, permettant la prise en compte d’informations complémentaires qui vont moduler notre comportement. Pas de quoi alors se sentir ridicule lorsque l’on sursaute devant une araignée, avant de se rendre compte qu’elle est en peluche. C’est le signe au contraire que votre cerveau fonctionne correctement.

Olivier Koenig rappelle également que ces mécanismes sont valables pour d’autres émotions qui vont, par exemple, provoquer un comportement d’approche. Si j’ai faim ou soif, mon attention va automatiquement être attirée par les objets permettant de subvenir à mes besoins.

C’est un autre point intéressant de l’étude : la même expérience réalisée avec des visages exprimant des émotions comme la joie ou le dégoût active également l’amygdale. « Cela fait partie des découvertes contemporaines. L’amygdale qui était jusqu’à très récemment vue comme la structure cérébrale de la peur, serait aussi impliquée dans d’autres émotions. Les chercheurs commencent maintenant à considérer l’amygdale non plus comme un module  spécifique de la peur mais un module de traitement de la pertinence » s’enthousiasme le chercheur.

 

Aux peurs acquises

À côté de ces peurs innées ou instinctives, il existe également des peurs apprises, que nous avons développées  depuis les premiers mois de notre vie suite à des situations bien particulières. Par exemple, si nous avons été mordu par un chien, la vue d’un chien pourra probablement désormais nous faire peur.

Un lien fort est observé entre l’amygdale et l’hippocampe, structure cérébrale impliquée dans la formation de notre mémoire épisodique

Les recherches menées notamment sur des rongeurs ont montré depuis plusieurs années  comment certains conditionnements peuvent entraîner des réactions de peur en faisant appel à notre mémoire. « Joseph Ledoux, qui a beaucoup oeuvré pour la compréhension des circuits de la peur chez l’animal, parle, dans ses travaux, de ‘’mémoire de peur’ » explique Anne-Marie Mouly, chercheure au Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon. Le protocole le plus utilisé pour étudier les mémoires de peur chez le rat est le conditionnement de peur. En présentant un son à un rat, suivi d’une légère stimulation somatique, après quelques répétitions l’animal associera automatiquement ce son à la sensation désagréable qui l’accompagnait, déclenchant ainsi une réponse de peur. C’est le fameux conditionnement pavlovien. Il s’agit d’une peur acquise qui fonctionne sur la base d’associations. Suite à un stimulus extérieur, le cerveau enregistre aussi bien notre état physiologique, que le contexte sensoriel dans lequel l’événement s’est produit : la texture du plancher de la cage, la couleur de ses parois, son odeur. Notre souvenir se construit ainsi à partir d’associations entre ces différents éléments à un moment donné. Les émotions, en particulier la peur, agissent comme des catalyseurs de la mémoire. « Un lien fort est observé entre l’amygdale et l’hippocampe, structure cérébrale impliquée dans la formation de notre mémoire épisodique » explique Anne-Marie Mouly.

 

Les traces indélébiles de nos frayeurs

Sans la peur et cette capacité d’association, nos chances de survie seraient grandement  réduites. Mais dans des cas extrêmes, une réaction de peur trop intense peut entraîner des complications à long terme chez un individu et créer ce qu’on appelle un état de stress post-traumatique. Suite à un événement bouleversant, comme une tentative d’assassinat, un viol, une situation de guerre…, l’émotion extrêmement forte provoquée va marquer notre mémoire. Le souvenir traumatique peut alors ressurgir régulièrement, interférer avec les activités en cours, et instaurer un état de stress permanent chez la personne souffrante. « Une porte qui claque sera, par exemple, associée au bruit d’un coup de feu. La personne se trouve dans un état d’hyper-vigilance permanente » explique Anne-Marie Mouly. Un suivi thérapeutique est alors généralement indispensable et de nombreuses recherches sont actuellement en cours pour comprendre les mécanismes impliqués dans ces mémoires traumatiques.

Des scientifiques s’interrogent notamment sur les facteurs influençant le développement d’un syndrome post-traumatique. Pourquoi, face à une même situation vécue, certaines personnes vont développer ce syndrome tandis que d’autres personnes seront résilientes ? Pour l’expliquer, soulignons qu’il existe des différences individuelles en termes d’activités cognitives, qui sont d’origine génétique. De plus, les conditions environnementales peuvent entraîner des modifications de l’expression de certains gènes. Il s’agit de facteurs épigénétiques. Des études sur le suivi de descendants des survivants de l’holocauste indiquent qu’ils présenteraient des risques accrus de développer des troubles de l’anxiété ou des états dépressifs.

Il y aurait ainsi un héritage biologique de la peur explique Anne-Marie Mouly. Pour la chercheure, se pose également la question de l’environnement social. « Des populations marginalisées, se retrouvent parfois dans des situations isolées ou qui ne favorisent pas la communication ou l’expression des sentiments avec des proches… Ces cas-là peuvent se révéler être des terrains propices au développement de pathologies liées au stress et à l’émergence d’un syndrome posttraumatique« . Cependant, les recherches actuelles ne permettent pas encore de déterminer précisément la part génétique, épigénétique ou sociale dans l’émergence d’un syndrome post-traumatique, explique la chercheure.

Lorsque je fume, j’éprouve du plaisir et je peux l’associer inconsciemment au message ‘’Fumer tue’’. L’objectif de dissuasion devient alors au fil du temps de moins en moins efficace.

Jouer sur la peur : une mauvaise idée ?

Pour autant, ces associations liées à des situations émotionnelles fortes sont pour les deux chercheurs difficiles à mobiliser de façon utile à des fins sanitaires ou sociales. Si la peur est un vecteur puissant de l’action, son utilisation dans le cadre de campagnes de prévention laisse sceptiques Anne-Marie Mouly et Olivier Koenig. Les mécanismes mobilisés, même s’ils répondent à un message choquant, ne relèvent pas de la peur. Par exemple, une campagne publicitaire pour une assurance, qui se base sur l’insécurité de la personne, les risques encourus, n’active pas les circuits de la peur. « Cela se situe dans le domaine du raisonnement conscient plutôt que dans celui de la réaction de peur » résume Olivier Koenig.

D’après le chercheur, l’utilisation d’images chocs comme sur les paquets de cigarettes comporte un autre risque : la création d’associations contre-productives. « Lorsque je fume, j’éprouve du plaisir et je peux l’associer inconsciemment au message « Fumer tue ». L’objectif de dissuasion devient alors au fil du temps de moins en moins efficace« . Plutôt que d’utiliser l’effet « choc », qui peut par ailleurs provoquer une réaction de rejet, une campagne de sensibilisation appropriée passerait par un traitement plus profond. Un traitement conscient, qui impliquerait de la part d’un individu un raisonnement sur une situation à laquelle il peut s’identifier personnellement. C’est donc d’abord en amenant l’individu à réfléchir sur ses actions et leurs conséquences que l’on peut espérer influencer son comportement.


Bibliographie

  • J. Lejoux (2000) Emotion circuits in the brain. Annu Rev Neurosci n°23, pp. 155-184
  • A. Mary et al. (2020) Resilience after trauma: The role of memory suppression, Science, vol. 367, art. 6479.
  • PJ. Whalen et al. (1998) Masked Presentations of Emotional Facial Expressions Modulate Amygdala Activity without Explicit Knowledge. Journal of Neuroscience pp. 411-418
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