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Alimentation

Alimentation : les conditions d’un accès égalitaire

Derrière nos assiettes, les inégalités persistent. Revenus, territoires, normes sociales : manger « bien » n’est pas à la portée de tous. Face à ces limites, de nouvelles formes de solidarité émergent — esquissant les contours d’une démocratie alimentaire encore en construction.

Par Marie Privé, journaliste.

 

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© Visée.A

Manger équilibré, privilégier le bio, consommer local… À première vue, nos choix alimentaires relèveraient avant tout de décisions individuelles. Une affaire de goût, de volonté. Mais cette vision résiste mal à l’épreuve du réel. Derrière l’assiette, les contraintes sont nombreuses. « On présente souvent l’alimentation comme un choix individuel, mais en réalité, les individus évoluent dans un environnement qui structure fortement leurs pratiques », souligne Stéphanie Verfay, maîtresse de conférences en sciences de gestion à l’Université Lumière Lyon 2 et membre de la chaire TrALIM[1]. Revenus, niveau d’éducation, accès aux commerces, normes sociales ou connaissances nutritionnelles : autant de facteurs qui orientent et limitent la marge de manœuvre des mangeurs. Ces contraintes se traduisent par des inégalités d’accès à une alimentation de qualité. « Plus on dispose de ressources – économiques mais aussi culturelles –, plus on est en capacité de faire des choix éclairés », poursuit la chercheuse. À l’inverse, certaines populations cumulent les obstacles : budget restreint, éloignement des circuits d’approvisionnement, manque d’informations ou encore fatigue liée à des conditions de vie précaires.

Depuis quelques années, ces inégalités sont devenues plus visibles. C’est le cas notamment des étudiants, de plus en plus nombreux à recourir à des dispositifs d’aide alimentaire : un sur cinq y a eu recours pendant la pandémie de Covid-19, soit deux fois plus que dans l’ensemble de la population française[2]. La crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur, révélant une précarité jusque-là invisibilisée. « On a vu apparaître de nouveaux profils dans les files d’attente des distributions alimentaires », observe Stéphanie Verfay.

« On ne peut pas demander à tout le monde de manger de la même manière quand les ressources disponibles ne sont pas les mêmes. »
Stéphanie Verfay, Maîtresse de conférences en sciences de gestion à l’Université Lumière Lyon 2 et membre de la chaire TrALIM.

Cette situation met en lumière l’ampleur des difficultés d’accès à l’alimentation pour une partie de la population. Derrière l’apparente liberté de choisir ce que l’on mange se dessine ainsi une réalité plus complexe : les décisions individuelles s’inscrivent dans un ensemble de contraintes sociales, économiques et territoriales. Ces contraintes ne se répartissent pas de manière uniforme. L’accès à une alimentation de qualité reste marqué par de fortes inégalités économiques et sociales. Le coût des produits frais, biologiques ou issus de circuits courts constitue un frein majeur pour une partie de la population. Les travaux de Nicole Darmon, directrice de recherche honoraire INRAE, montrent qu’en dessous d’un certain budget, il devient très difficile de respecter les recommandations nutritionnelles[3]. « On ne peut pas demander à tout le monde de manger de la même manière quand les ressources disponibles ne sont pas les mêmes », rappelle Stéphanie Verfay.

Au-delà du porte-monnaie

Mais ces inégalités ne sont pas uniquement financières. Elles sont aussi culturelles et cognitives. Les chercheurs parlent de « littératie alimentaire » pour désigner les connaissances permettant de faire des choix éclairés : comprendre les étiquettes, identifier les produits, connaître les enjeux nutritionnels ou environnementaux. Or, cette littératie varie selon les milieux sociaux. « Plus on est sensibilisé à ces questions, plus on est en capacité de s’orienter dans l’offre alimentaire », souligne la chercheuse. Ainsi, certaines personnes savent, par exemple, que les marchés peuvent offrir des produits locaux ou biologiques à des prix parfois plus accessibles que les grandes surfaces — encore faut-il en avoir les codes.

 

« L’alimentation est profondément territoriale : elle dépend des lieux dans lesquels on vit, de l’offre disponible et des politiques locales. »
Claire Delfosse, Professeure de géographie à l’Université Lumière Lyon 2 et co-responsable de la chaire TrALIM.

Ces inégalités s’inscrivent aussi dans l’espace. Dans certains territoires ruraux, les difficultés de mobilité limitent l’accès à une offre diversifiée. De plus, dans certains quartiers populaires urbains, les commerces de proximité proposent une offre plus restreinte, parfois plus chère et de moindre qualité. « L’alimentation est profondément territoriale : elle dépend des lieux dans lesquels on vit, de l’offre disponible et des politiques locales », rappelle Claire Delfosse, professeure de géographie à l’Université Lumière Lyon 2. Ces dimensions – économiques, sociales et territoriales – s’entrecroisent et se renforcent, dessinant un paysage alimentaire inégalitaire, dans lequel les marges de choix des individus restent étroitement dépendantes de leur environnement.

Face à ces inégalités, l’aide alimentaire reste la réponse la plus visible. Si elle permet de répondre à l’urgence, ce modèle fondé sur le don fait l’objet de critiques croissantes. La sociologue Bénédicte Bonzi parle ainsi de « violences alimentaires »[4] pour désigner ses effets parfois délétères. « L’aide alimentaire ne répond pas à l’ensemble des besoins liés à l’alimentation, indique Albane Berneuil-Fouiller, doctorante en sociologie à l’Université Lumière Lyon 2. Elle s’inscrit dans un régime d’exception qui tend à maintenir les inégalités alimentaires, en enfermant les bénéficiaires dans une alimentation largement subie, peu choisie et dépendante des dons disponibles. »

Au-delà de l’accès à la nourriture, c’est la manière même de penser l’alimentation qui est en jeu. « L’alimentation ne remplit pas uniquement une fonction biologique : elle est aussi hédoniste, sociale et identitaire[5]», rappelle la chercheuse. Or, les dispositifs d’aide d’urgence peinent à prendre en compte ces dimensions, proposant une alimentation imposée, parfois standardisée, éloignée des pratiques culturelles ou religieuses – ou tout simplement des préférences – des personnes concernées.

 

L’aide alimentaire n’est pas une solution suffisante pour répondre à l’ensemble des besoins. © Pressmaster

Réinventer les solidarités alimentaires

Ces limites ont favorisé l’émergence d’autres formes de solidarité. « L’enjeu est de sortir d’une logique de charité pour aller vers un accès plus démocratique à l’alimentation », poursuit Albane Berneuil-Fouiller. Dans ce paysage en recomposition, les associations jouent un rôle central. « Elles montrent qu’il est possible de faire autrement, souligne Béatrice Maurines, professeure en sociologie à l’Université Lumière Lyon 2. Elles expérimentent des dispositifs fondés sur la participation des publics, la qualité des produits et la dignité des personnes. »

Dans la métropole lyonnaise, ces initiatives prennent des formes concrètes : des groupements d’achats comme VRAC[6], des marchés de produits frais aux prix adaptés selon les revenus, des ateliers de cuisine participative ou encore des jardins partagés. Albane Berneuil-Fouiller a étudié ces dispositifs dans plusieurs quartiers populaires. « Ces espaces permettent d’améliorer l’accès à l’alimentation, mais aussi de recréer du lien social et de redonner une place aux personnes dans les décisions qui les concernent », explique-t-elle. Les participants ne se contentent plus de recevoir une aide : ils choisissent, discutent et définissent collectivement leurs critères alimentaires. Certaines initiatives vont plus loin encore, comme les caisses alimentaires locales. Les participants cotisent selon leurs moyens et accèdent à un budget dédié, utilisable dans des lieux qu’ils ont eux-mêmes contribué à définir. Depuis 2021, plusieurs dizaines d’expérimentations ont vu le jour en France, notamment à Lyon[7], Montpellier, Nantes et Bordeaux. Ces expériences dessinent les contours de ce que les chercheurs qualifient de « nouvelles solidarités alimentaires », à la croisée de la justice sociale et de la transition écologique.

Mais ces initiatives suffisent-elles à lever les contraintes ? Certaines expérimentations cherchent à agir directement sur les conditions économiques. En 2023, Stéphanie Verfay a ainsi mené une expérimentation auprès d’étudiants[8], reposant sur trois groupes : un groupe témoin, un groupe bénéficiant d’une aide financière, et un groupe combinant aide financière et accompagnement (ateliers de cuisine, visites de fermes, conférences sur l’agriculture biologique). « Lorsqu’on redonne des ressources aux étudiants, leurs pratiques alimentaires évoluent », observe-t-elle. Mais c’est surtout l’accompagnement qui fait la différence : les étudiants ayant bénéficié d’un soutien financier couplé à des ateliers se montrent plus attentifs à l’origine des produits, à leur impact environnemental et au soutien des producteurs locaux. L’expérimentation montre que les choix alimentaires ne relèvent pas uniquement de préférences individuelles, mais dépendent fortement des conditions matérielles et sociales. Donner les moyens de choisir apparaît ainsi comme un levier central. Pour autant, ces pistes restent encore à l’état de tests. Entre initiatives concrètes et ambitions politiques, la démocratie alimentaire apparaît ainsi moins comme un modèle déjà en place que comme une transformation encore en cours.

 

Depuis 2024, une caisse de l’alimentation est mise en place sur le territoire du 8e arrondissement de Lyon. Sur la photo, le comité des habitants, Calim8, visite le jardin des Courtines dans les Monts du Lyonnais, une des fermes maraichères du dispositif. © Hugo Jamard

 

 

« Il s’agit de redonner du pouvoir aux citoyens sur leur alimentation, et de ne plus les considérer uniquement comme des consommateurs, mais comme des acteurs du système alimentaire. »
Albane Berneuil-Fouiller, Doctorante en sociologie à l’Université Lumière Lyon 2.

Un enjeu éminemment politique

Les initiatives observées sur le terrain s’inscrivent dans une réflexion plus large autour de la démocratie alimentaire. « Il s’agit de redonner du pouvoir aux citoyens sur leur alimentation, et de ne plus les considérer uniquement comme des consommateurs, mais comme des acteurs du système alimentaire », résume Albane Berneuil-Fouiller. Mais cette ambition se heurte à une question centrale : comment garantir un accès égal à une alimentation de qualité ? C’est dans ce cadre que se développe la notion de droit à l’alimentation, de plus en plus discutée dans les milieux académiques et politiques, certains plaidant pour sa reconnaissance dans la Constitution[9].

Dans cette perspective, des propositions comme la sécurité sociale de l’alimentation cherchent à apporter des réponses, en imaginant un accès universel à une alimentation de qualité financée collectivement, par exemple sous la forme d’un budget mensuel attribué à chacun, comme dans certaines expérimentations locales de caisses alimentaires. « Ces initiatives locales montrent qu’il est possible de faire autrement, mais elles restent encore fragiles et peinent à changer d’échelle », souligne Béatrice Maurines. En effet, leur capacité à transformer durablement le système alimentaire reste aujourd’hui limitée. Leur développement dépend en grande partie des politiques publiques. « Les collectivités locales ont un rôle majeur à jouer dans l’organisation des systèmes alimentaires », souligne Claire Delfosse. Soutien aux circuits courts, développement de marchés, politiques foncières ou encore financement de projets locaux : autant de leviers pour faire émerger des systèmes alimentaires plus justes.

« On voit notamment, dans certaines communes, y compris rurales, des politiques très volontaristes, poursuit-elle. À Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes), par exemple, la commune a racheté des terres agricoles et embauche un agriculteur pour approvisionner la restauration collective. À Chaponost, près de Lyon, la collectivité s’implique dans la préservation et la mise à disposition de terres agricoles. » Une démarche qui participe, en amont, à démocratiser l’accès à une alimentation de qualité. Mais ces dispositifs reposent encore largement sur des financements temporaires. « On est face à des initiatives qui fonctionnent, mais dont la pérennité n’est pas assurée », observe Albane Berneuil-Fouiller. La participation des habitants, pourtant centrale dans ces dispositifs, reste elle aussi inégale. « Entre contraintes matérielles, freins sociaux et sentiment d’illégitimité, certains publics peinent encore à s’impliquer », souligne-t-elle. La démocratie alimentaire : des avancées réelles, mais encore dispersées et difficiles à généraliser.


Notes

[1] : La Chaire partenariale TrALIM : Transitions Alimentaires est portée par l’Université Lumière Lyon 2 et le Centre de recherche de l’Institut Lyfe.

[2] :  Accardo, J., et al., La précarité étudiante renforcée par la crise sanitaire (2022).

[3] :  Voir notamment Darmon N., et al., travaux sur le coût d’une alimentation saine. Une estimation réalisée en 2016 situait ce seuil autour de 3,85 € par personne et par jour, sur la base des prix observés entre 2006 et 2010.

[4] :  Bonzi, B., La France qui a faim, Seuil (2023).

[5] : Référence aux travaux de Dominique Paturel : Paturel, D., Vous avez dit démocratie alimentaire ?, Sesame : Sciences et sociétés, alimentation, mondes agricoles et environnement, 4 (2018).

[6] : L’association VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun) organise des achats collectifs de produits souvent bio ou locaux, dans des quartiers populaires ou sur des campus.

[7] :  L’expérimentation « Territoires à VivreS Grand Lyon » développe des caisses locales de l’alimentation portées par des collectifs d’habitants, notamment dans le 8e arrondissement depuis 2024.

[8] : Recherche-action « Tester l’efficacité de dispositifs pour lutter contre la précarité alimentaire étudiante », menée dans le cadre de la chaire TrALIM, 2023.

[9] : Voir notamment : Pauthe, N., Constitutionnaliser le droit à l’alimentation : de quoi parle-t-on ?, The Conversation (2024).

 

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