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Alimentation

Le repas évolue mais il résiste !

Le repas n’a pas vécu la révolution qu’on lui prédisait quand, dans les années 1970, on imaginait qu’une pilule vite avalée le réduirait à une affaire purement fonctionnelle. Il résiste au contraire, et tout particulièrement en France ! S’il est certes touché par des évolutions, il continue d’occuper des fonctions centrales dans nos vies. De fait, la commensalité, soit le fait de manger ensemble, porte des rôles éducatifs, sociaux et même politiques qui se maintiennent. Et c’est tout l’apport de la sociologie et de l’anthropologie que de relier la diversité des dimensions du repas à la variété de ses formes.

Par Ludovic Viévard, rédacteur

 

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© Visée.A

Dans l’imaginaire contemporain, la forme traditionnelle du repas aurait vécu. Certes, la mondialisation a favorisé la diversification des denrées et l’agro-industrie a intensifié leur transformation. Mais à entendre les grincheux, chacun mangerait désormais de son côté, souvent devant son écran, un plat individuel réchauffé. Faux, répondent les études. La dernière enquête Emploi du temps de l’INSEE (2010) montrait déjà l’attachement des Français aux trois repas quotidiens, auxquels ils consacraient en moyenne 2 h 22 par jour – un record parmi les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Plus récemment, le CREDOC indique que l’on mange encore majoritairement à table (75 % des enquêtés) et souvent plusieurs plats (87 %)[1]. « Bien que l’on manque de données récentes, prévient Maxime Michaud, socio-anthropologue au Centre de recherche et d’innovation de l’Institut Lyfe, les évolutions existent, mais en France, elles ne sont pas majeures. Le repas continue d’occuper une place relativement importante. On apprécie toujours de manger ensemble et les trois repas par jour restent la norme ». Une tradition tenace puisqu’elle puise son origine dans le rythme monastique !

« Les évolutions existent, mais en France, elles ne sont pas majeures. Le repas continue d’occuper une place relativement importante. »
Maxime Michaud - Socio-anthropologue au Centre de recherche et d’innovation de l’Institut Lyfe.

Le repas reste une institution sociale qui organise une réponse collective et synchronisée au besoin biologique et individuel de se nourrir. Le chercheur explique ainsi que l’individualisation de l’alimentation, que certains sociologues avaient senti s’esquisser dans les années 1980, n’a finalement pas eu lieu. Maxime Michaud souligne que, « derrière l’adoption de modes de faire, que l’on pensait singuliers et relevant de l’individualisation, comme le végétarisme ou le véganisme, on trouve en réalité des mouvements plus sociaux et collectifs et parfois à des échelles géographiques très vastes ». En d’autres termes, les personnes inscrivent leurs choix individuels dans des offres collectives qui les dépassent, même si elles n’en ont pas toujours conscience. Les pratiques se transforment, mais le repas partagé tient. Et si l’assiette contient d’autres mets que celle de nos grands-parents, elle occupe toujours sa place à table.

Famille à table entre 1890 et 1910. © Fonds Raulin-Wittorski / Bibliothèque municipale du Havre

Les Petites cantines, réseau de restaurants participatifs, à Lyon Perrache en 2018.© DR

On ne parle pas la bouche pleine ! 

Ce constat est aussi celui de Fairley Le Moal, docteure en sociologie, chercheuse associée au laboratoire RESHAPE. À partir de l’étude ethnographique qu’elle a menée au sein de familles lyonnaises et australiennes[2], elle note « à quel point la commensalité domestique ordinaire demeure remarquablement ancrée dans la vie des familles observées ». Celles-ci maintiennent les formes traditionnelles du repas (i.e. manger au même moment, à table, et sensiblement la même chose), en particulier pour le repas du soir qui, en semaine, est souvent le seul pris en famille. Si sa place est centrale, c’est qu’il joue un rôle majeur dans la transmission : « Manger ensemble, c’est faire famille autour du repas, et cela passe par la parole », explique-t-elle. La manière dont on se tient à table, ce qu’on mange, pourquoi et comment ; ce dont on parle et la manière de le raconter ou d’argumenter ; l’humeur adéquate qu’on tente de cultiver ; les émotions qu’on partage, etc., tout concourt à socialiser les enfants aux normes familiales. « Le repas, insiste Fairley Le Moal, c’est le moment privilégié de la transmission du capital social, culturel et économique de la famille, et ce dès le plus jeune âge des enfants. »

« Manger ensemble, c’est faire famille autour du repas, et cela passe par la parole. »
Fairley Le Moal - Docteure en sociologie, chercheuse associée au laboratoire RESHAPE.

Cela ne fait cependant pas du repas un temps formel et rigide. Au contraire, beaucoup de choses s’y négocient. Entre contraintes et liberté, la chercheuse constate des ajustements constants, comme la personnalisation du dessert ou l’adaptation de certaines recettes aux goûts des enfants et même jusqu’à l’organisation de soirées pizzas ou burgers à la maison. « Ces repas bonus, observés dans la plupart des familles, permettent de lâcher autant sur les règles que sur ce qu’on mange. Mais, assure la sociologue, transgresser la norme, avec la conscience de ce qu’on fait et pourquoi, reste un apprentissage et un moyen de maintenir la norme commensale. »

Des repas à la carte

C’est qu’il n’existe pas un repas unique ! Le repas se fait aussi à la carte. Celui de midi n’est pas celui du soir ou du dimanche. Seul, on mange différemment qu’à plusieurs et il est constaté encore des écarts de pratiques selon les classes sociales, les cultures, les saisons ou même les âges. Ainsi les pratiques des adolescents sont souvent en rupture avec celles de leurs parents, mais prévient Maxime Michaud, « il y a toujours un moment où l’on se remet à suivre des normes qui, si elles ne sont pas exactement celles de nos parents, sont moins transgressives que celles qu’on a pu suivre en étant jeune adulte ».

Il n’en reste pas moins que le repas est pluriel et la question de qui mange avec qui est l’une des plus centrales pour le comprendre ! Dans Commensality and Social Morphology: an Essay of Typology[3], article publié en 2001 qui a fait date, le sociologue Claude Grignon a élaboré une série d’oppositions structurant une typologie des repas. Il sépare, d’abord, la commensalité domestique – soit le repas familial – de la commensalité institutionnelle, à la cantine, à l’hôpital, etc. La seconde opposition s’établit entre les commensalités ordinaires et celles plus exceptionnelles et festives. Vient enfin un dernier couple : commensalité ségrégative et commensalité transgressive. La première favorise un « nous » quand la seconde, au contraire, ouvre l’espace du repas aux « autres ». Ces différentes catégories ne sont pas mutuellement exclusives, mais se combinent. Ainsi, la commensalité domestique peut, par exemple, être festive et ségrégative. Reste que toutes ces formes de commensalité ont en commun de reposer sur la partition des groupes sociaux et leurs rapports mutuels. Ainsi, écrit Claude Grignon, « la commensalité permet d’abord de redéfinir les limites du groupe, de rétablir ses hiérarchies internes et, si nécessaire, de les redéfinir ». Aucun repas n’est figé. Insistons sur ce point : il est toujours la scène de négociations, même inconscientes.

De la commensalité à la convivialité

C’est bien cette dimension presque transactionnelle que la notion de convivialité permet de comprendre. Sociologue et anthropologue au Centre de recherche et d’innovation de l’Institut Lyfe, Raúl Matta explique que, « contrairement à la commensalité, qui est un fait, celui de manger ensemble, la convivialité se définit comme un projet qui est à élaborer. La convivialité, c’est une intention qui agit comme une modération du temps du repas pour structurer, mais sans contraindre l’échange entre des participants qui confrontent des points de vue différents ». Sans hôte, pas de convives et il faut souligner à quel point ce rôle est décisif. Tel un maître de cérémonie, c’est lui qui institue le cadre du repas. « Cela suppose d’être attentif à ses convives, précise Raúl Matta, et notamment à ce qu’ils mangent ou non, car il y a des dimensions qui ne sont pas négociables. Par exemple, s’il ne tient pas compte de leurs régimes alimentaires, il ne pourra pas installer le cadre nécessaire. » De fait, les interdits alimentaires, religieux ou éthiques, peuvent restreindre le cercle des convives et constituent parfois des obstacles au partage. Ainsi la convivialité est-elle un projet toujours incertain, qui repose sur la volonté de faire une place à chacun et de s’accorder au-delà de ses différences.

« Montrer ce que l'on mange, comment l’on mange, inviter l’autre à partager un plat ou la table… c’est une manière privilégiée de se faire connaître. »
Raúl Matta - Sociologue et anthropologue au Centre de recherche et d’innovation de l'Institut Lyfe.

En ce sens, la convivialité relève du politique, entendu comme structuration des choix régissant la vie en commun. Raúl Matta, qui a enquêté en contexte d’interculturalité, rapporte combien le repas peut être un outil de découverte de l’altérité. « Montrer ce que l’on mange, comment l’on mange, inviter l’autre à partager un plat ou la table… c’est une manière privilégiée de se faire connaître. » À l’appui, il évoque des initiatives observées en Allemagne, dont RefuEat, permettant à des migrants syriens de parcourir la ville dans des vélo-cuisines pour faire découvrir leur culture et faciliter la rencontre. Parce que c’est aussi le support des identités culturelles – le fameux plat national ! –, ce que l’on mange va ainsi jouer un rôle clé dans les modalités de l’hospitalité ou du rejet.[4]

En Allemagne, avec RefuEat, des migrants syriens parcourent la ville à vélo pour faire découvrir leur cuisine. © www.refueat.de

Du rituel à la charge mentale

Ces dimensions sociales et politiques permettent de comprendre toute la complexité et la ritualité du repas. Parmi celles-ci, les rapports sociaux de genre éclairent en partie le repas domestique. Fairley Le Moal a ainsi observé « que les mères étaient celles qui assuraient la plus grosse part du travail émotionnel. À table, constate-t-elle, elles exprimaient leurs émotions, de manière parfois théâtrale et positive, pour générer de la bonne humeur chez les autres. Elles font ce travail de la convivialité, s’assurent que la parole soit équitablement distribuée, encouragent les enfants à manger et à prendre part à la conversation ». Les pères y participent, mais davantage sur le mode de l’humour et souvent avec une patience moindre et plus d’autorité. Et s’ils cuisinent de plus en plus, y compris pour le repas quotidien, la sociologue pointe que la charge mentale du repas pèse majoritairement sur les mères.

Si le repas évolue dans ses formes, il conserve donc une étonnante capacité de résistance. C’est qu’il est loin de se réduire à un simple moment de consommation alimentaire. En effet, il structure nos relations, transmet des normes, organise des appartenances et des différences… Ainsi, au-delà de sa dimension biologique, il s’enracine dans des construits politiques, sociaux, anthropologiques et symboliques. C’est cette complexité que Claude Fischler, précurseur de la sociologie du repas, soulignait lorsqu’il écrivait : « Réciprocité, dépendance, hiérarchie, inclusion et exclusion : le partage de la nourriture est l’enjeu social premier et central »[5]. Objet d’étude riche et transdisciplinaire, le repas est en constante mutation, mais il est loin d’être une pratique révolue.


Notes

[1] Les dîners des Français : représentation & opinions, Étude réalisée pour Quitoque (2019).

[2]  Publiée dans À table en famille, APICIL, Institut Paul Bocuse, en collaboration avec l’Université Lumière Lyon 2, Flinders University et Mars Food (2023).

[3]  Dans Food, Drink and Identity. Cooking, Eating and Drinking in Europe Since the Middle Ages, Berg Publishers (2001).

[4] À Paris, en 2007, par exemple, une distribution de « soupe au cochon » aux sans-abris avait été interdite par la préfecture de police.

[5] Fischler, C., Manger : qu’est-ce que cela veut dire ?, Sciences Humaines, 251 (2013).

 

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