Pop'sciences Mag

Top
Portail Popsciences
Retour

Cerveau & émotions

La fascination grandissante des scientifiques pour les émotions

Avant Charles Darwin, le champ affectif de nos vies ne relevait pas d’un objet d’étude très pertinent pour les scientifiques. Désormais omniprésentes, les émotions font l’objet de très nombreux travaux de recherche, notamment en neurosciences, qui cherchent à mieux les définir, à en comprendre les origines et les dérèglements.

Par Rémi Gervais, référent scientifique de la Semaine du Cerveau 2020, chercheur et Professeur des Universités au Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (Inserm – CNRS – Université Claude Bernard Lyon 1 – Université Jean Monnet Saint-Étienne)

Téléchargez le magazine en .pdf

 

Les émotions représentent un domaine d’étude laissé pendant longtemps à l’introspection philosophique, puis à la psychanalyse et la psychologie. Pendant des siècles, de Platon à Descartes, l’Homme est considéré comme un être essentiellement raisonnable et les émotions représentent alors plutôt une menace, parfois associée au péché » ou au « mal ».

Pour Descartes, les émotions sont tout bonnement l’apanage de l’espèce humaine. Les animaux ne pourraient alors ressentir ou exprimer quelque émotion que ce soit : ils réagiraient de façon réflexe aux signaux de l’environnement. Les travaux de Charles Darwin au XIXe siècle viennent contredire de façon frontale ce point de vue. L’observation de nombreuses espèces animales, dont l’espèce humaine, amène le célèbre naturaliste à conclure que toutes éprouvent certaines émotions communes qui découlent d’un processus évolutif. Pour Darwin, chaque émotion s’exprime chez toutes les espèces étudiées par des mouvements similaires de la face et du corps. Avec son ouvrage L’expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872), il met l’accent sur les manifestations comportementales des émotions. La peur, par exemple, se traduit par une expression faciale particulière associée à une immobilité parfaite, ou au contraire par une fuite éperdue. Ces travaux, repris plus tard par Paul Ekman dans les années 1980, définissent ainsi six émotions primaires : la joie, la peur, la colère, la tristesse, la surprise et le dégout.

 

L’expression interne de nos émotions

Si les premiers travaux ont mis en évidence les expressions corporelles des émotions, les recherches de la fin du XXe siècle ont caractérisé les réponses « internes » de l’individu, invisibles à l’œil de l’observateur. Il s’agit par exemple des réponses hormonales comme la décharge d’adrénaline, de corticostéroïdes, ou d’endorphines. D’autres réponses ont été identifiées, comme celles du système nerveux autonome, qui entrainent des variations de la pression artérielle et du rythme cardiaque. Ces réactions physiologiques déterminent l’état émotionnel que nous ressentons. Par exemple, la « boule au ventre » et le malaise que l’on ressent en présence d’un événement effrayant, ou la sensation de plénitude suite à l’annonce d’une très bonne nouvelle.

Le célèbre neuropsychologue Antonio Damasio a fortement contribué à développer ce concept selon lequel les émotions s’expriment, certes par des comportements visibles, mais aussi par des réactions internes non-conscientes et automatiques, appelées marqueurs somatiques. En d’autres termes, les émotions sont une réaction globale du corps dans laquelle le cerveau joue un rôle important, en tant que capteur des signaux corporels et environnementaux. Mais comment peut-on différencier émotions et sentiments dans cette histoire ? À ce jour, on s’accorde sur le fait que les sentiments sont d’une autre nature. Le regret, l’ennui, le mépris, la crainte et autres sentiments sont considérés comme des pensées, le seul fruit de l’activité cérébrale, sans effet somatique évident. Le débat reste en revanche ouvert pour le sentiment amoureux, à la frontière entre sentiment et émotion. Ne voit-on pas proliférer les ouvrages sur la biologie de l’amour ?

 

La peur, l’émotion la mieux étudiée chez l’animal

Les travaux de recherche sur la neurobiologie des émotions se sont particulièrement développés depuis les années 1970, d’abord à l’aide de modèles animaux et plus récemment chez l’Homme. Mais comment peut-on étudier les émotions chez l’animal ? Comment savoir s’il est joyeux ou s’il est triste ? En pratique, les recherches se sont focalisées sur une émotion facile à objectiver : la peur. Celle-ci s’exprime chez les rongeurs par des comportements comme l’immobilité, la fuite, les poils qui se redressent, l’accélération du rythme cardiaque et parfois des vocalisations.

Un chat effrayé par un chien. Figure extraite de L’expression des émotions chez l’homme et les animaux. Charles Darwin (1872)

Le paradigme classique est celui de « la peur conditionnée au son ou à l’odeur« . Il s’agit de présenter à quelques reprises un son associé à une stimulation somatique désagréable sur la patte de rongeurs. Le lendemain, ou plusieurs jours plus tard, la seule présentation du son à l’animal provoquera l’expression de la peur.

Ce paradigme permet aux neuroscientifiques de tenter de répondre à deux questions fondamentales. Lors de l’apprentissage, à quel endroit du cerveau se fait l’association entre le signal sonore et le signal douloureux ? Lors du rappel, comment le son peut-il à lui seul induire la réaction de peur, dans ses composantes comportementales et somatiques ? Les travaux de nombreux chercheurs dont ceux de Joseph Ledoux et ses collaborateurs ont permis de répondre à ces deux questions. La connaissance des voies nerveuses et des mécanismes cellulaires mis en jeu ouvre la porte à de nouvelles approches thérapeutiques.

 

Darwin avait-il raison ?

Chez l’Homme, le développement des méthodes d’imageries cérébrales comme l’IRM fonctionnelle à partir des années 1990 a permis de valider ces travaux. La présentation de stimulus à caractère émotionnel, comme un visage qui exprime la peur ou la joie, active fortement l’amygdale. Ainsi, Darwin avait raison. Du moins chez les mammifères, nous partageons les mêmes circuits à l’origine de nos émotions. Les études d’imagerie révèlent également la participation d’autres structures au développement de nos émotions. Comme le cortex frontal, dont l’action a pour effet de moduler l’activité de l’amygdale et de nous permettre, dans une certaine mesure, de contrôler nos réactions émotionnelles. La dérégulation de ce contrôle néocortical est ainsi souvent associée aux syndromes posttraumatiques comme le montre une étude récente chez les sujets ayant été témoins d’une attaque terroriste comme celle du 13 novembre 2015 à Paris. Le syndrome post-traumatique souligne à quel point émotions et mémoires sont étroitement liées, pour le meilleur et pour le pire !

Toujours est-il que les émotions ne sont pas qu’une affaire individuelle : elles sont particulièrement contagieuses. C’est un trait essentiel de notre vie sociale. La psychologie cognitive, les neurosciences cognitives, ou encore la psychiatrie, sont autant de disciplines qui permettent d’en étudier les ressorts. Ce numéro de Pop’Sciences Mag vous présente quelques éclairages qui, au vu des récentes recherches, vous permettront de mieux comprendre vos émotions et celles que nous partageons avec les autres.

 

Pour les plus passionnés, rendez-vous aux événements offerts dans le cadre de notre Semaine du Cerveau 2020.

06'
Chapitres
Cerveau & émotions
Ce que nos décisions doivent à nos émotions
HORS-SÉRIE | MARS 2020
Cerveau & émotions
Sous l’emprise des émotions
HORS-SÉRIE | MARS 2020