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Microplastiques, maxi-risques ? Une approche systémique à privilégier

La preuve scientifique d’un risque sanitaire ou environnemental lié aux microplastiques n’est, aujourd’hui, pas établie. Pourtant, le traitement médiatique de ce sujet suggérerait l’inverse. D’après les chercheurs, l’écho donné à leurs travaux témoigne d’abord d’une montée en puissance de notre conscience environnementale.

Par Caroline Depecker, journaliste

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Les dernières années ont été marquées par une augmentation importante des actions de recherche sur les microplastiques en dehors du milieu marin. Le volume annuel de publications scientifiques traitant de ces fragments de polymères, d’une taille inférieure à 5 millimètres, a en effet triplé au cours des 10 dernières années. À la lecture d’une récente revue de ces articles[1], un constat s’impose : les microplastiques sont ubiquistes, autrement dit on les retrouve partout. De l’Arctique aux abysses, en passant par les glaciers alpins ou l’étal du poissonnier, où que le regard du chimiste se pose pour les chercher, il les trouve, moyennant quelques précautions. Grâce à des modes de transport variés, les microplastiques contaminent tous les compartiments de la planète : l’eau salée et l’eau douce, la neige, la glace, les sols, les sédiments et l’atmosphère. Quid des risques qu’ils représentent pour les écosystèmes et la santé humaine ?

Des millions de microplastiques libérés dans les biberons, Les microplastiques, véritable danger pour le cerveau et les défenses immunitaires, Alerte aux microplastiques. En guise d’exemple, ces titres accrocheurs, extraits de papiers journalistiques ou de campagne d’associations, témoignent du caractère anxiogène des informations données sur le sujet. L‘affaire serait pliée : les risques sont avérés.

« C’est un fait. Il y a aujourd’hui une accélération de la recherche et de la communication, autour des problématiques environnementales, des plastiques en particulier, observe Rémy Bayard, enseignant-chercheur spécialiste du traitement des déchets pétro-sourcés au laboratoire DEEP de l’INSA Lyon[2]. La façon dont la société s’en empare, impacte en retour notre travail ». Au sein de cette grande école lyonnaise, une thèse a débuté en 2021, qui vise à comprendre les processus à l’œuvre lors du transport des microplastiques dans le réseau d’assainissement. Le travail repose sur l’emploi de billes synthétiques modèles, placées dans des conditions reproduisant l’écoulement des eaux de pluie et des eaux usées. L’objectif : comprendre comment les microparticules s’échappent dans l’environnement à partir de certains compartiments clés (les déversoirs d’orage, par exemple). « C’est un enjeu majeur pour réduire la dissémination des microplastiques, notamment ceux issus des territoires urbains », souligne Rémy Bayard.

L’évaluation des risques diffère de leur perception

« Il apparaît important d’amener un regard circonstancié sur les conclusions à venir dont certaines intéresseront directement les gestionnaires de l’eau. Aussi, avec nos collègues des sciences sociales du S2HEP[3] nous avons lancé une étude sur la perception des risques associés aux microplastiques », complète le chercheur. Dans quelle mesure les usagers et les décideurs ont-ils une vision juste des propos scientifiques en lien avec cette pollution ? De mauvaises interprétations des rapports d’experts existent-elles ? Les résultats de l’étude devraient être connus fin 2022.

Évaluer les risques environnementaux d’une substance est un processus scientifique qui repose sur deux étapes essentielles : d’une part, caractériser les dangers liés au produit ; puis, d’autre part, estimer le degré d’exposition des organismes vivants audit produit, notamment en le quantifiant. Or, ces deux phases sont loin d’être résolues. En 2020, dans son rapport Pollution plastique : une bombe à retardement ?, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques effectue un bilan des connaissances sur les microplastiques. Il souligne le manque « d’informations chiffrées précises » sur les flux de polluants, ainsi que « les lacunes » à ce sujet. Le document relève toutefois une quantité minimale de microplastiques perdus dans l’environnement : entre 1,8 et 5 millions de tonnes par an au niveau mondial.

« Les microplastiques sont invisibles à l’œil nu. Cependant, si on arrive à documenter leur présence où que l’on creuse, c’est qu’il y a un problème. »
Brice Mourier. Chercheur au laboratoire LEHNA.

D’après une étude citée dans ce rapport, le Rhône charrierait annuellement 22 tonnes de microplastiques jusqu’à la Méditerranée, qualifiée de « mer la plus polluée au monde » au vu des concentrations rencontrées. Le LEHNA[4], basé sur le campus de Vaulx-en-Velin, mesure les teneurs en particules plastiques qui s’accumulent dans les sédiments du fleuve. « Nous disposons d’informations robustes depuis seulement 2 ans », explique Brice Mourier, chercheur au laboratoire.

Inventorier les principales zones émettrices en microplastiques

Des prélèvements sédimentaires ont été réalisés en plusieurs endroits de l’agglomération lyonnaise, en amont, en aval et en plein cœur de ville. Les teneurs varient fortement selon l’endroit considéré, l’ordre de grandeur est de 1 000 à 30 000 particules par kilogramme de sédiment. « Même si le calcul est délicat à faire, cela représente quelques milligrammes de plastique par kilo, voire le gramme à certains endroits, précise Brice Mourier. Les teneurs les plus importantes sont celles relevées dans les bassins de rétention des eaux pluviales ».

Dans ces derniers convergent les eaux de pluie qui, ruisselant sur le bassin versant urbain, collectent sur leur passage tous les déchets environnants. Ceux fabriqués en plastique se fragmentent naturellement en micro-débris. Les ouvrages mentionnés constituent ainsi logiquement une des sources principales susceptibles d’émettre des microplastiques. Dans le cadre d’une thèse menée avec le laboratoire DEEP, un inventaire des zones produisant le plus de ces polluants est en cours. Il identifiera, quand c’est possible, les activités anthropiques induisant ces pollutions. Les métaux et les polluants organiques persistants bénéficient d’un suivi réglementaire qui permet de retracer l’historique de leur émission dans l’environnement. Ce n’est pas le cas pour les microplastiques.

« Nous manquons de recul par rapport à nos données d’observation actuelles, souligne Brice Mourier. Ces teneurs sont-elles importantes au vu de celles du passé ? Si elles augmentent, ou diminuent, avec quelle vitesse le font-elles ? » Pour pallier ce problème, des carottes sédimentaires sont en cours de prélèvement en différents points du Rhône. Grâce à elles, il sera possible de voir comment a évolué cette pollution lors des 40 dernières années. Brice Mourier souligne : « Quels que soient nos résultats futurs, une chose est sûre : les microplastiques sont invisibles à l’œil nu. Cependant, si on arrive à documenter leur présence où que l’on creuse, c’est qu’il y a un problème ».

Interroger le rôle du chercheur dans le discours des médias

Les microplastiques ont été détectés dans de nombreux aliments de consommation courante comme l’eau potable, le lait, le miel ou encore les fruits de mer. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) pilote, depuis 2015, plusieurs études afin d’en qualifier la toxicité. L’observation révèle des concentrations élevées en microplastiques chez les poissons, non dans leur chair, mais surtout dans leurs estomacs et intestins. Des morceaux qui ne sont pas consommés généralement. En 2019, l’Anses a confirmé qu’en mangeant des moules, nous pouvions ingérer des microplastiques en quantités extrêmement faibles[5]. Les effets qu’elles pourraient avoir sur notre système digestif restent à clarifier.

« Les fuites de microplastiques dans l’environnement représentent moins de 1 % de cette production, mais les volumes émis sont énormes. »
Johnny Gaspéri, Rachid Driss, Romain Tramoy et Bruno Tassin, chimistes au Laboratoire eau et environnement (LEE - Université Gustave Eiffel)

Des données récentes obtenues chez les souris, montrent qu’en cas d’ingestion majeure de microplastiques, le microbiote intestinal des mammifères est perturbé et le tissu recouvrant la surface interne des intestins lésé. De quoi envisager des effets similaires chez l’humain ? Interrogé, Guillaume Duflos, chef de l’unité physico-chimie des produits de la pêche et de l’aquaculture de l’Anses précise : « La littérature est pour l’instant insuffisante sur le devenir des microplastiques dans notre organisme. Nous ne pouvons réaliser une évaluation complète de leurs risques pour notre santé ».

Faute de données, il n’y a pas de preuve scientifique, aujourd’hui, indiquant qu’un risque sanitaire ou environnemental associé aux microplastiques existe. Alors comment expliquer le traitement médiatique plutôt alarmiste ? L’absence de preuve n’est pas preuve de l’absence, ce qui laisse la place à la suspicion et aux craintes.

Le choix des mots pour aborder le sujet des microplastiques est important. En 2021, dans la revue Natures Sciences Sociétés[6], une équipe de chercheurs en sciences de l’environnement, parmi les premiers à s’être intéressés à la quantification de ces polluants sur le continent, mettent en perspective les travaux de recherche sur leur dissémination. Ils s’interrogent sur le rôle du chercheur dans le discours médiatique et sur la prise en compte de sa parole dans la société.

L’émergence d’une conscience environnementale

« Notre mission première, c’est avant tout d’exposer les faits, commente Johnny Gaspéri, l’un des auteurs de l’article et chimiste au Laboratoire eau et environnement (LEE)[7]Lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi sensible, sans doute devrions-nous nous engager davantage dans le processus de communication pour porter un message plus clair auprès des non-scientifiques. » La pertinence des informations relayées auprès du grand public et leur visée sensationnaliste lui semblent parfois critiquables, pour autant il se félicite de l’élan médiatique donné autour des microplastiques. « C’est un bon signe, ajoute-t-il. Celui qu’une conscience environnementale est en train d’émerger au sein de la société et de s’amplifier ».

Réfléchir en termes de toxicité, ou d’écotoxicité, correspondrait à une vision étriquée des risques associés aux microplastiques, selon Bruno Tassin, autre co-auteur et directeur de recherches au Laboratoire eau, environnement et systèmes urbains (Leesu). Il explique : « le vrai problème, à mon sens, c’est de retrouver ces produits partout dans l’environnement alors qu’ils sont en dehors des cycles biogéochimiques. Ils n’ont rien à faire là. Au même titre que toutes les substances qui entrent dans la composition des plastiques et qui sont renouvelées en continu par l’industrie ». L’enjeu des microplastiques est donc avant tout systémique et reflète plus globalement la pollution chimique à l’échelle de la planète. Avec une production annuelle de l’ordre de 460 millions de tonnes en 2019, le plastique est le troisième matériau le plus consommé au monde. Au rythme actuel, cette valeur devrait doubler d’ici à 2050. « Les fuites de microplastiques dans l’environnement représentent moins de 1 % de cette production, mais les volumes émis sont énormes » pose Johnny Gaspéri. « Cette observation témoigne d’un dysfonctionnement manifeste de nos modes de consommation et de notre modèle de société ».

Ainsi, pour ce collectif de chercheurs, l’enjeu des microplastiques ne se situe pas dans la compréhension des risques qui leur sont associés. Celle-ci arrivera, mais nécessitera un temps qui nous fait défaut. Les scientifiques insistent sur la mise en œuvre du principe de précaution. Et ils nous invitent, chacun d’entre nous, à dépasser l’idée fataliste selon laquelle la présence des plastiques dans l’environnement est une donnée à accepter comme une autre. Dans cet élan, il s’agit à la fois de trouver des solutions alternatives aux plastiques et d’y sensibiliser le citoyen, de légiférer pour diminuer leur production, de mettre au point des technologies visant à limiter leurs impacts, de changer les comportements. Un enjeu de société.


NOTES

[1] Allen, S., et al., Micro(nano)plastics sources, fate, and effects: what we know after ten years of research, Hazardous Materials Advances6 (2022).

[2] Laboratoire DEEP, déchets, eau, environnement, pollutions est un laboratoire de l’Institut national des sciences appliquées de Lyon.

[3] Laboratoire S2HEP (Sciences, Société, Historicité, Éducation, Pratiques) est sous tutelle de l’Université Claude Bernard Lyon 1 (UCBL), avec un engagement fort de l’INSA Lyon.

[4] Laboratoire d’Écologie des Hydrosystèmes Naturels et Anthropisés (LEHNA) est sous tutelle de l’ENTPE, de l’UCBL et du CNRS.

[5] Hermabessiere, L., et al., Microplastic contamination and pollutant levels in mussels and cockles collected along the channel coasts, Environmental Pollution, 250 : 807-819 (2019).

[6] Blot, D., et al., Le continent oublié. Lumières et zones d’ombre des recherches sur la dissémination des plastiques, Natures Sciences Sociétés, 29 (4) : 469-78 (2021).

[7] Université Gustave Eiffel.

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