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Océans

Les Étrusques, des marins sans port d’attache ?

Jusqu’au 1er siècle avant notre ère, les Étrusques étaient des navigateurs puissants. Leurs flottes de guerre et de commerce ont permis à ce peuple de prendre pied sur une grande partie du bassin méditerranéen. Pourtant, aucun port étrusque n’a jamais été retrouvé. Pour lever ce mystère, des chercheurs lyonnais vont déchiffrer un objet archéologique pas comme les autres : le paysage littoral.

Par Cléo Schweyer

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« Les Étrusques étaient de très bons marins, pour le commerce comme pour la guerre. Pourtant, on n’a jamais retrouvé leurs ports, bien qu’on ait localisé les cités étrusques et retrouvé des navires ! » Jean-Philippe Goiran, chercheur en archéogéographie à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée de Lyon (MOM)[1], coordonne un ambitieux projet de recherche[2] autour des ports « perdus » des Étrusques. Une véritable énigme archéologique. « Les Étrusques sillonnaient la Méditerranée : ils contrôlaient par exemple le commerce du vin », confirme Gilles Van Heems, spécialiste des Étrusques à la MOM (Laboratoire HiSoMa) et maître de conférence à l’Université Lumière Lyon 2. « L’historien grec Diodore de Sicile utilise, pour parler de l’ Étrurie, le terme de thalassocratie : une puissance économique et militaire fondée sur la domination de la mer ». Cette civilisation raffinée a fleuri dans le centre de la péninsule italienne du IXe au Ier siècle avant Jésus- Christ. Elle a fondé de nombreux comptoirs, en Languedoc, en Provence ou en Corse. Comment est-il possible qu’aucun de ses ports n’ait été retrouvé ou ne soit connu ?

« C’est d’autant plus étonnant que les Étrusques étaient des ingénieurs de talent, qui ont laissé des fortifications, des aqueducs, des nécropoles », souligne Jean-Philippe Goiran. Avec ce projet, le chercheur s’entoure de spécialistes aux compétences variées, pour explorer une hypothèse de travail inédite : et si les ports étrusques ne ressemblaient pas aux ports que l’on connaît ? Il serait alors inutile de chercher de lourds aménagements, semblables aux ports romains (bâtis plus tardivement) ou à nos ports modernes. Pour percer le mystère, il faudrait commencer par réapprendre comment les peuples de cette période vivaient avec la mer.

 

Une civilisation résolument tournée vers la mer

Les Étrusques auraient-ils tout simplement pu se passer de ports ? Non, répond l’archéologue de la MOM Pascal Arnaud, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et spécialiste d’histoire maritime : « Dans l’Antiquité, le commerce est fondé sur l’exclusion : vous pouvez faire du commerce chez moi si, et seulement si, je vous en ai donné le droit. » Il faut donc être puissant sur mer pour faire valoir son droit : « Une thalassocratie implique des infrastructures pour peser et stocker les marchandises, pour régler les litiges, pour exercer le contrôle fiscal et, bien sûr, décharger les bateaux. Sans oublier une marine de guerre ! »

« Les Étrusques étaient de très bons marins, pour le commerce comme pour la guerre. Pourtant, on n’a jamais retrouvé leurs ports, bien qu’on ait localisé les cités étrusques et retrouvé des navires ! »
Jean-Philippe Goiran. Chercheur en archéogéographie à la Maison de l'Orient et de la Méditerranée de Lyon

Or, la puissance commerciale et maritime des Étrusques ne fait aucun doute : « C’est avéré à travers de nombreuses sources » confirme Gilles Van Heems. Des sources littéraires d’abord, qui rassemblent les récits d’historiens grecs et romains (Hérodote, Diodore de Sicile) ou des fictions comme le mythe grec de Dionysos : le jeune dieu, enlevé par des pirates qualifiés de Tyrrhéniens (nom qui en grec peut désigner les Étrusques), fait pousser la vigne sur le mât du navire pour les effrayer. Ce mythe, connu et apprécié par les Étrusques eux-mêmes, est parfois interprété comme une référence au monopole étrusque sur le vin. On dispose également de sources archéologiques : navires, amphores. Il est possible de retracer la provenance de ces dernières, car elles avaient une forme spécifique à chaque cité. Les Étrusques ont enfin laissé de nombreuses sources épigraphiques. Des écrits gravés ou peints sur des objets ou des bâtiments, et dont certains témoignent de l’importance de la mer pour eux, des contrats, des inscriptions religieuses… On a ainsi retrouvé une ancre marine en pierre, offerte à Apollon par Sostratos d’Egine, un marchand du VIe siècle qu’Hérodote présente comme l’homme ayant réalisé le plus important profit jamais connu dans le commerce maritime.

À cette époque, on n’écrivait pas sur les ports car c’était un sujet trivial

Malheureusement, la langue étrusque est aujourd’hui encore mal comprise, ce qui rend difficile l’exploitation de ces sources épigraphiques. Et aucune source connue ne renseigne sur l’organisation des ports. « À cette époque, on n’écrivait pas sur les ports car c’était un sujet trivial », rappelle Gilles Van Heems. Pascal Arnaud confirme : « Il faut lire les récits de batailles navales pour imaginer les ports, à partir d’éléments comme le nombre de navires saisis ou la manière dont la prise de la ville s’est déroulée. » Les chercheurs réunis autour de Jean-Philippe Goiran font le pari que pour retrouver un port, il faut chercher une fonction avant de chercher un objet matériel. Comment s’y prendre ?

 

À Pyrgi, on analyse les archives sédimentaires

Pour comprendre la démarche adoptée par l’équipe de Jean-Philippe Goiran, arrêtons nous un instant à Pyrgi, cité balnéaire de la côte tyrrhénienne, à soixante kilomètres au nord de Rome. Pyrgi, avec ses plages et son château médiéval juché sur des remparts qui plongent dans la mer, est un site étrusque avéré. C’était, estiment les archéologues, l’un des ports de la métropole étrusque de Caeré, à une quinzaine de kilomètres de là. Pyrgi était sans doute composée d’une zone portuaire, d’une zone résidentielle et, à plusieurs centaines de mètres au sud-est, d’une zone sacrée comprenant au moins deux temples dont les traces sont encore visibles aujourd’hui.

Pyrgi est au centre du projet coordonné par Jean-Philippe Goiran. Deux démarches d’enquête sont mises en œuvre : une démarche archéologique, qui consiste à rechercher des traces matérielles d’un éventuel port, et une démarche paléo-environnementale, qui consiste à reconstituer le paysage du VIe siècle pour déterminer s’il était compatible avec la présence d’un port. Dans les deux cas, aucune fouille ne sera menée : toutes les méthodes de recherche employées sont non-destructrices. « On a commencé par pratiquer des carottages : prélever des échantillons de terre de 30 centimètres de diamètre sur plusieurs mètres de profondeur », expose Jean-Philippe Goiran. L’analyse des sols livre, en effet, de précieuses informations sur l’histoire d’un site. Ils contiennent des sédiments, dépôts laissés au cours du temps par l’érosion, les vents et l’écoulement des eaux et qui forment des couches « en millefeuille » : plus on creuse profond, plus on remonte dans le temps. Ils sont les témoins de l’activité humaine et de l’évolution de l’environnement : on parle d’archives sédimentaires.

À lire : Des villes portuaires qui épousent le paysage

Illustration du port et de la lagune de Pyrgi – ©Solène Rebière

Un port à Pyrgi serait ainsi signalé par la présence dans les sédiments de vases noires, de traces de métaux lourds comme le plomb, de fragments d’amphores ou d’outils de pêche. Mais les archives sédimentaires permettent également de reconstituer l’endroit où se situait le bord de mer (la « ligne de côte »). « À cause de la déforestation, la terre a progressé sur la mer d’environ 1,3 kilomètres par siècle pendant l’Antiquité », rappelle Pascal Arnaud. Les carottages déjà réalisés ont permis aux scientifiques de formuler une hypothèse sur l’emplacement de la ligne de côte au VIe siècle, repéré grâce aux différences entre les sédiments récoltés. Il y aurait eu à Pyrgi une lagune suffisamment profonde pour que les Étrusques y construisent un bassin portuaire !

 

Un nouvel objet archéologique, le paysage

Pour confirmer cette hypothèse, il faut pouvoir analyser les sédiments sur une vaste surface grâce à la prospection géophysique. L’archéologue et géophysicien Christophe Bénech et ses équipes à la MOM, sont capables de « voir » l’intérieur du sol en laissant la surface intacte. Différentes techniques de prospection géophysique existent. Pour reconstituer un paléo-environnement, la prospection électrique est la plus efficace : le principe est de faire dans le sol une ligne de 80 électrodes et d’y envoyer du courant électrique. Plus les électrodes sont écartées, plus la prospection est profonde. « On mesure les propriétés électriques du sol : sables et argiles sont très conducteurs, les roches beaucoup moins », éclaire Christophe Bénech.

Le paysage de l’époque a pu être proche de celui de la Camargue actuelle

En quadrillant méthodiquement le terrain, il sera en mesure de détecter un éventuel bassin lagunaire ou la trace d’une ancienne rivière : « Le paysage de l’époque a pu être proche de celui de la Camargue actuelle », propose-t-il. En complément de cette lecture en sous-sol, l’architecte et chercheur Renato Salieri, spécialiste de la visualisation urbaine en 3D, effectuera des survols de la zone avec un drone : c’est la photogrammétrie : « On prend des centaines de photographies aériennes, puis on les traite avec une chaîne logicielle conçue dans notre laboratoire, le MAP[3] », détaille l’expert. Au terme d’un long processus de calcul, des images du site en 3D sont extraites à partir de ces images. La 3D sera utilisée pour présenter les résultats, mais aussi pour tester les hypothèses au fur et à mesure qu’elles se préciseront.

Le travail qui commencera à Pyrgi à l’automne 2020 devrait nous amener à porter un regard nouveau sur l’histoire de la Méditerranée, si familière et pourtant si mystérieuse encore. Et c’est en étudiant un objet encore inhabituel, le paysage, qu’une énigme archéologique majeure pourrait bien être résolue.


Bibliographie

  • Pascal Arnaud. Entre mer et rivière : les ports fluvio-maritimes de Méditerranée ancienne. Modèles et solutions.
  • Jean-Philippe Goiran. Le port perdu d’Ostie.

Références

[1] CNRS – Université Lumière Lyon 2 -Université Claude Bernard Lyon 1 – Université Jean Moulin Lyon 3 – Université Jean-Monnet Saint-Étienne – ENS de Lyon

[2] Projet “Des thalassocraties sans port : mythe ou réalité ?” (2020-2022),doté de 1,2 millions d’euros dans le cadre de l’appel à projets IDEX Scientific Breakthrough de l’Université de Lyon.

[3] Laboratoire Modèles et simulation pour l’architecture et le patrimoine (CNRS, Ministère de la Culture, Ecoles Nationales Supérieures d’Architecture de Lyon, Nancy et Paris).

Des villes portuaires qui épousent le paysage

Les villes portuaires de l’époque étrusque (6e-4e siècles avant J.-C.) étaient fréquentées par des commerçants de tout le pourtour méditerranéen. Elles leur offraient des services variés : chargement et déchargement des marchandises, entretien des bateaux, douanes et temples. Elles devaient aussi garantir leur sécurité et celle des habitants de la cité. Le tout, sur un littoral en évolution constante… Les scientifiques estiment actuellement que le meilleur modèle pour répondre à toutes ces exigences est une ville organisée en différentes zones séparées, et un port aux infrastructures légères et mobiles.

Aux 6e-4e siècles, les Étrusques vivaient dans un paysage de lagunes, sans doute proche de l’actuelle Camargue. Tous les ports de l’Antiquité accueillaient des temples et du personnel religieux. Avant de prendre la mer ou au retour d’une expédition, marins et commerçants accomplissaient rites, offrandes et sacrifices. Les Étrusques étaient réputés pour leur art de la divination.

©Solène Rebière

 

La cité proprement dite est à l’écart du port, derrière des enceintes ou bout d’un chenal permettant de la défendre contre d’éventuels assaillants.

©Solène Rebière

Le chargement et le déchargement des bateaux est assuré par des navettes. Pour le mouillage des bateaux « plats », une simple plage aménagée suffit. La galère de commerce est le bateau majoritaire : propulsée par voiles et par rames, son faible tirant d’eau lui permet de s’approcher des plages et remonter les rivières.

©Solène Rebière

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L’épineux compromis du partage des océans
NUMERO 6 | JUIN 2020