Si vous pouviez avaler une pilule qui subvienne à tous vos besoins journaliers, le feriez-vous ? Les exemples de mets simplifiés et rationalisés à l’extrême inondent les œuvres de science-fiction dès les années 1970, parfois plus tôt. Et pour autant, 50 ans après, nos repas sont encore très éloignés d’une unique absorption de pilules. Pourquoi cet imaginaire semble-t-il ainsi si différent ? Quelles dissemblances et ressemblances avec notre réalité actuelle ? Pour y voir plus clair, Patrik Engisch, chercheur en philosophie à Culinary Mind, centre de recherche en philosophie de l’alimentation basé à l’Université de Milan, analyse avec nous cet imaginaire autour de notre alimentation et ses projections dans l’avenir.
Propos recueillis par Samantha Dizier, journaliste
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Pourquoi la cuisine du futur est-elle très souvent représentée par des plats épurés à l’extrême, telles des pilules ou des poudres ?
Patrik Engisch : Notre rapport historique à la nourriture a toujours été anxiogène : nous avons peur de manquer. Ce qui est tout naturel, car sans nourriture, nous ne pouvons pas survivre. Nous en avons moins conscience aujourd’hui, surtout en Occident, mais les générations qui nous ont précédés ont toutes connu soit la famine, soit le rationnement. Cela crée nécessairement une conscience aigüe du fait que l’accès à la nourriture et la comestibilité des aliments sont limités et soumis à des facteurs pouvant facilement nous en priver. De la domestication des plantes et des animaux jusqu’à la nourriture industrielle, l’humain a ainsi cherché au travers des siècles à optimiser ses ressources alimentaires. Dans ce contexte-là, l’imaginaire est une expression de cette angoisse et une tentative de régulation de celle-ci. Se projeter dans une représentation du futur est un moyen de connaître par anticipation, de se familiariser avec le futur. Dans la science-fiction, on imagine qu’à l’avenir, l’accès à la nourriture sera simplifié. Avec des pilules, on sera capable d’avoir accès à des apports caloriques suffisants, peu importe la saison et le contexte. Cette forme d’alimentation est donc, en partie du moins, une réponse à cette anxiété historique.
Comment caractériser la valeur d’une nourriture et définir les repas dont nous aurions besoin, mais aussi envie, dans le futur ?
P.E. : Quand on imagine quelque chose de neuf, cela nécessite de la créativité. Un produit créatif est un objet qui est qualitativement nouveau, différent de ce qui se fait déjà et qui a de la valeur. Quelle valeur peut-on alors attribuer à la nourriture ? Si on prend l’exemple de la science-fiction, les aliments représentés sont des gels, des poudres, des pilules. On cherche à simplifier notre assimilation de calories et à produire des denrées qui se conservent longtemps. Dans ces contextes-là, la valeur attribuée à la nourriture est essentiellement nutritionnelle. Il s’agit d’une valeur instrumentale. Telle une nouveauté technologique – ordinateur, smartphone, voiture, etc. – , on peut la percevoir comme une amélioration : on optimise notre gestion de l’alimentation. Ces pilules sont donc créatives si on considère leur valeur instrumentale.
Pour autant, cette forme de créativité est-elle attractive ? A-t-on envie de manger des pilules ? Peut-être pas. Car l’attrait pour un aliment ne se fait pas uniquement grâce à cette valeur nutritionnelle, mais aussi pour ses aspects esthétiques et sensoriels. Il s’agit alors d’un autre imaginaire, basé sur une valeur non-instrumentale. Entre la cuisine contemporaine et la cuisine de nos grands-parents, il y a des changements techniques et technologiques qui permettent d’autres esthétiques et de faire de nouvelles choses. Mais ce n’est pas pour autant que l’une est meilleure que l’autre, ou a plus de valeur, ici non-instrumentale. Si on se place d’un point de vue économique, cette valeur non-instrumentale est incarnée par la cuisine gastronomique. Tandis que la valeur instrumentale correspond, elle, à l’industrie agro-alimentaire. Ainsi, notre rapport à l’alimentation et nos choix culinaires résultent d’une négociation permanente entre ces deux types de valeur.
Est-il possible de faire rentrer dans les usages une nourriture à valeur strictement fonctionnelle (ou instrumentale) ? Ou comment « faire passer la pilule » ?
P.E. : Dans les œuvres de science-fiction et dans l’imaginaire collectif, les représentations de la cuisine du futur apparaissent essentiellement instrumentales, désincarnées : il est question de produits toujours plus transformés, qui deviennent de plus en plus opaques. Seraient-ils ainsi acceptés par les populations ? Il peut être intéressant de faire un parallèle historique avec l’apparition de la boîte de conserve dès le début du 19e siècle. Il s’agissait alors d’une révolution, car elle permettait d’augmenter la durabilité des aliments, et donc de répondre, elle aussi, à l’angoisse de manquer de ressources. Pour autant, elle a eu beaucoup de mal à s’implanter dans les foyers. La nourriture y est cachée : on ne peut pas la sentir, on ne peut pas la voir, on ne peut pas la toucher. Il a fallu créer de la confiance et de l’intérêt dans ce nouveau produit. Et cela passe par la construction d’un imaginaire, développé alors par les industriels de l’agro-alimentaire.
Si on se replace dans le présent, le parallèle est également possible avec la nourriture ultra-transformée. Les pilules annoncées dans les films des années 1970 ne semblent pas avoir atteint nos rayons de supermarchés. Mais il faut y regarder de plus près. Beaucoup de denrées proposées ont une forme familière : un jambon industriel ressemble à un jambon artisanal. Pourtant, leurs contenus peuvent être extrêmement différents. Certains procédés industriels déconstruisent les aliments jusqu’au niveau moléculaire. Ils sont, ensuite, assemblés en un produit sous une forme qui nous est familière : le jambon. Dans les productions de l’industrie agroalimentaire, souvent, ce qui ressemble à du jambon est très éloigné du jambon dans son contenu. Les pilules, poudres, gels, toutes ces formes futuristes d’alimentation sont encore très marginales. Mais les procédés de transformation des ingrédients, qui pourraient mener à ces produits, sont en fait largement actuels et utilisés. La nourriture du futur est à la fois très loin, dans sa forme, et déjà très présente, dans son contenu.
POUR ALLER PLUS LOIN
- Plongée au cœur de la matrice alimentaire, par Grégory Fléchet, Pop’Sciences Mag #17, juillet 2026.
