MMal-être : essais de reconnaissance | Encart Dossier Pop’Sciences « Santé mentale : entre pathologies et bien-être » ©PexelsNous faisons tous l’expérience de moments où « ça ne va pas ». Fatigue persistante, perte d’élan, inquiétude diffuse, impression de ne plus être tout à fait en état. Tant que ces états restent ordinaires, ils n’appellent aucune intervention particulière. Mais lorsqu’une personne cherche à comprendre ce qui lui arrive, elle peut, ou non, entrer dans un circuit de jugements : une suite d’essais de reconnaissance qui transforment progressivement une expérience vécue en situation de santé mentale. L’enjeu politique est là : savoir à quelles conditions une difficulté devient dicible, recevable, puis traitable, et à quelles conditions elle reste sans réponse.Un article de Samuel Lézé, Maître de conférences en anthropologie, rédigé pour Pop’Sciences –20-01-2026S’éprouver en difficultéLe premier essai est intime. Une personne se sent moins en état, plus fragile, moins capable de faire face. Le jugement sur soi porte sur un seuil incertain : est-ce passager ? est-ce supportable ? La plupart des situations s’arrêtent là. Le mal-être existe, mais il ne devient pas une demande. Cette impuissance silencieuse est fréquente et souvent durable.Oser demander de l’aideDemander de l’aide n’est ni automatique ni évident. Il faut pouvoir nommer ce qui arrive, identifier un interlocuteur légitime et accepter d’exposer sa vulnérabilité.Cette demande peut prendre des formes très diverses : parler à un proche, contacter un service de santé étudiante, appeler une ligne d’écoute, consulter un médecin généraliste, un psychologue ou un professionnel de prévention.Beaucoup de situations n’entrent jamais dans le circuit parce que cette étape échoue, est différée ou jugée impossible. La non-demande constitue l’un des angles morts majeurs de la santé mentale.Être évaluéLorsqu’une demande a lieu, elle est d’abord évaluée dans ces lieux d’aide de première ligne. Cette étape consiste à apprécier la situation : comprendre ce qui se passe, estimer l’urgence, orienter vers une réponse possible.Par exemple, déterminer s’il s’agit d’une difficulté passagère liée à une période de vie, d’une détresse nécessitant un soutien rapide, ou d’une situation appelant un suivi spécialisé.À ce stade, le jugement vise surtout à orienter : écouter, conseiller, rassurer, proposer une consultation ou réorienter vers un autre dispositif. Toutes les évaluations ne débouchent pas sur un soin.Être reconnu cliniquementLa reconnaissance clinique intervient lorsque la situation est stabilisée dans un cadre de soin. Elle ne se limite plus à orienter, mais à nommer et suivre. Par exemple, poser un diagnostic, engager un suivi régulier, définir un projet thérapeutique. Le mal-être devient alors un objet clinique, inscrit dans une temporalité et des attentes partagées. Cette étape peut soulager, mais elle transforme aussi le rapport à soi : on ne se pense plus seulement en difficulté, mais comme personne accompagnée.Être contraintDans certaines situations de crise, la question du consentement, de la responsabilité ou de la dangerosité s’impose. Une décision peut alors être prise à la place de la personne.Cet essai de reconnaissance engage le droit : hospitalisation sans consentement, mesures de protection, décisions substitutives. Il introduit une contrainte jugée légitime au nom de la protection ou de la sécurité.Être pris en charge collectivementEnfin, certaines situations individuelles sont agrégées dans des catégories collectives : indicateurs, priorités, programmes. Le mal-être devient alors un objet d’action publique.À cette échelle, le jugement ne porte plus sur des expériences singulières, mais sur leur mise en forme collective. Il s’agit de rendre gouvernable une pluralité de situations hétérogènes à travers une offre de soin nécessairement limitée, standardisée et hiérarchisée. Cette organisation collective vise à rendre possible la prise en charge : définir des seuils, des parcours, des priorités. Mais elle ne peut jamais épouser la diversité des expériences vécues. C’est pourquoi certaines demandes ne trouvent pas de place, d’autres sont redirigées, reformulées ou retardées, et certaines ne sont jamais exprimées. La tension est constitutive : comment rendre possible la demande sans la provoquer, comment orienter sans réduire, comment soigner sans assigner, comment protéger sans stigmatiser.Parcourir le circuit, un enjeu politiqueCes essais de reconnaissance ne sont ni linéaires ni nécessaires. On peut entrer dans le circuit, en sortir, y rester bloqué ou n’y entrer jamais. Une même expérience peut rester intime, devenir une demande, être évaluée sans être médicalisée, être reconnue cliniquement ou faire l’objet d’une décision juridique. L’enjeu politique est de savoir comment ce circuit déjoue l’organisation de la prise en charge. Les offres de soin, de soutien ou de protection sont structurées, hiérarchisées et limitées. Le circuit de jugements, lui, est informel : il dépend des rencontres, des seuils de tolérance, des possibilités de dire, d’être entendu ou non. Il ne recouvre jamais exactement l’organisation prévue. Comprendre ce décalage permet de saisir pourquoi certaines demandes restent sans réponse, pourquoi d’autres se déplacent d’un lieu à un autre, et pourquoi l’extension de l’offre ne suffit jamais à elle seule à résoudre les difficultés. C’est dans cette perspective que l’équipe « Dire la santé mentale » analyse la santé mentale comme un circuit de jugements, reliant expériences vécues, lieux d’aide, décisions cliniques, cadres juridiques et politiques publiques, afin d’expliquer comment une société aide, soigne ou protège, mais aussi ce qu’elle ne parvient pas à prendre en charge. Pour aller plus loin :Santé mentale : des hauts et des bas de la vague à l’âme, AOC, 7 octobre 2021.Étude générale de la DREES / EpiCov, pratiques de soins et recours (2025)Ressources en santé mentale, Psycom : vue d’ensemble des dispositifs, des aides et de leurs divers usages.>> Revenir au dossier :Santé mentale : entre pathologies et bien-être