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Sous le regard des chercheurs, la faune égyptienne se révèle | Un article Pop’Sciences

SSous le regard des chercheurs, la faune égyptienne se révèle | Un article Pop’Sciences

Plusieurs dizaines de millions de momies d’animaux sacrifiés aux dieux égyptiens ont été découvertes dans les catacombes de la vallée du Nil. 2500 d’entre elles ont trouvé refuge à Lyon, au sein des collections du musée des Confluences. Depuis huit ans, elles sont le sujet d’études atypiques de physiciens et de chimistes qui, en collaboration avec les archéologues, cherchent à mieux comprendre le culte dont ces animaux ont fait l’objet. Enquête au pays des thanatopracteurs, point de départ : la réserve Lortet.

Un article rédigé par Caroline Depecker, journaliste,

pour Pop’Sciences – 11 décembre 2020

Le bruit sourd du ventilateur, chargé d’assécher l’air de la pièce, étouffe quelque peu celui des feuilles de papier de soie. De ses mains gantées, Didier Berthet extirpe délicatement un ibis brunâtre du tiroir blanc : il semble dormir paisiblement, d’un sommeil vieux de presque 3000 ans. L’oiseau a les ailes repliées sur son ventre, la tête tournée sur le côté. « Emmaillotés dans leurs bandelettes, certains de nos ibis momifiés prennent alors une forme qui ressemble à celle d’un gros « cornet de glace » », commente le conservateur du musée des Confluences. Il sourit : « C’est ainsi, qu’entre nous, on désigne ce type de momies ».

Ibis sacré momifié, momie « cornet de glace » / © Romain Amiot/LGL-TPE/CNRS

Pénétrer la « réserve Lortet », c’est faire un grand bond dans le temps et l’espace. Arpenter, non les pyramides des Pharaons, mais leur environnement naturel et aller à la rencontre de la faune de l’époque. Crocodiles, chats, chiens, gazelles, musaraignes, poissons, faucons… Rangées soigneusement le long des murs ou dans des étagères, figées, les momies semblent dans l’attente de renaître. Une expérience troublante. Elles sont près de 2500, ramenées d’Égypte au début du 20e siècle par Louis Lortet, alors directeur du Muséum de Lyon. Cette collection est, hors son pays d’origine, la plus importante au monde. Qualifiée d’un point de vue zoologique par le scientifique lyonnais, elle a donné lieu récemment à un vaste programme de recherche associant sciences humaines (égyptologie, archéozoologie) et sciences de la vie ou de la matière. De 2013 à 2018, à travers le projet MAHES, de nombreux experts se sont penchés sur les momies, et ont levé un coin du voile sur le culte dont leurs animaux ont fait l’objet. Les études se poursuivent aujourd’hui, livrant des informations précieuses.

L’industrie funéraire des momies sacrées et ex-votos

Dans les croyances de l’Égypte ancienne, les divinités peuvent s’incarner sous forme animale : l’esprit divin anime le corps de son animal totem, lequel est reconnaissable à certains traits distinctifs. Sacré, celui-ci est élevé et choyé dans un temple avec toutes les attentions dues à un dieu (offrandes, visites des fidèles). Mort, son corps est préservé par momification pour que l’esprit puisse évoluer dans l’au-delà. Associé à une divinité zoomorphe, sans pour autant être son incarnation, un animal momifié aurait pu aussi être offert à un dieu en guise d’ex-voto, c’est-à-dire dans l’espoir qu’une prière soit entendue. « A la différence d’une momie sacrée, dans le cas de la momie votive, l’animal devient important après sa mort, explique Camille Berruyer, archéozoologue doctorante au laboratoire Archéorient1 de Lyon et à l’ESRF2. C’est le médium-cadavre, frais ou pas, qui est utilisé pour certains rites dont on ne sait pas grand-chose en réalité. » Cette différence de statut jouait-elle sur les pratiques liées à la momification ? Pour la chercheuse, « la question est complexe et reste largement ouverte ». Et elle n’est pas la seule.

Paul Tafforeau, scientifique ESRF, paléontologue et Camille Berruyer, doctorante, sur la ligne BM05 de l’ESRF, lors de l’étude d’une autre momie.
/ © Pierre Jayet

Plusieurs dizaines de millions de momies animales ont été mises au jour dans des catacombes de la vallée du Nil et témoignent d’une intense ferveur religieuse. Pendant les 1000 ans qu’a duré cette véritable « industrie » funéraire (du 7e siècle av. J.-C. jusqu’à l’époque romaine, 1er-3e siècle ap. J.-C.), comment les Égyptiens se sont-ils approvisionnés en matière première ? Des traces archéologiques témoignent du recours à l’élevage intensif pour certaines espèces dont les animaux domestiques : les « fermes à chats » en sont un bon exemple. Pour la faune sauvage, la réponse s’avère plus délicate.

Sur les traces des oiseaux migrateurs

Publiée en septembre, une étude confirme ce que suggèrent des fresques murales : les Égyptiens pratiquaient de façon massive la chasse aux ibis et aux rapaces afin d’honorer, respectivement, Thot (dieu de la science et inventeur de l’écriture) et Horus (dieu protecteur des pharaons). Une pratique qui a dû exercer une pression écologique forte sur l’avifaune de l’époque. Pour arriver à cette conclusion, des scientifiques de l’Université Claude Bernard Lyon1 et du C2RMF3 ont effectué des mesures sur des fragments de plumes et d’os, prélevés sur onze momies d’ibis et neuf de rapaces. Ils en ont déterminé les compositions isotopiques, c’est-à-dire l’abondance relative en différentes versions (« lourdes ou légères ») d’éléments chimiques comme l’oxygène, le carbone, l’azote ou le strontium, et les ont comparées à une même analyse faite sur des momies d’Égyptiens contemporains des oiseaux. Leur hypothèse de travail : si les volatiles – migrateurs à l’état sauvage – étaient issus d’élevage, leur alimentation devait être homogène et d’origine locale. Cette homogénéité devrait transparaître alors dans la composition isotopique des restes d’animaux momifiés et être similaire, ou inférieure, à celle des humains. « Or, la variabilité isotopique, et donc alimentaire, observée chez les oiseaux est supérieure à celle des hommes, explique Romain Amiot, paléontologue et géochimiste au laboratoire de géologie de Lyon (LGL-TPE4) qui a participé à l’étude. Cette observation est compatible avec un environnement changeant où les oiseaux picorent ce qu’ils trouvent sous leur bec. Certaines signatures « exotiques » évoquent le comportement migratoire des rapaces sur de longues distances, les ibis voyageaient, eux, le long du cours du Nil ». Le scénario probable ? Les oiseaux étaient chassés, puis embaumés peu de temps après leur capture. « Nous n’avons pas trouvé, en effet, d’éléments suggérant une captivité prolongée, précise Romain Amiot. Mais nous ne pouvons être catégoriques, vu le peu d’échantillons prélevés afin de préserver la valeur patrimoniale des objets étudiés ».

Momie-ossement d’ibis à la patte cassée / © Caroline Depecker

 

Autopsies virtuelles de sauriens

La découverte d’ibis momifiés, à l’état d’œuf ou de juvénile, suggère que les échassiers ont pu aussi avoir été élevés. Ce que confirme Didier Berthet : « Nous avons, en section ostéologie, le squelette d’un ibis dont la patte cassée s’est ressoudée. En milieu sauvage, un oiseau blessé de la sorte n’aurait pu survivre : on a donc pris soin de lui ». Pareil schéma peut être brossé pour les crocodiles. On estime qu’une quarantaine de sauriens sacrés ont été entretenus en même temps dans des temples afin d’honorer Sobek, le dieu de l’eau et de la fertilité. On sait encore que des éclosoirs et nurseries destinés aux reptiles existaient. Cependant, en 2019, une équipe de chercheurs, dont Camille Berruyer faisait partie, a apporté la preuve que des crocodiles sauvages étaient chassés pour confectionner les momies. Une première. En utilisant la micro-tomographie à rayons X, une technique d’imagerie non destructive disponible à l’ESRF, la chercheuse et ses collaborateurs ont reconstitué l’image 3D d’une momie de crocodile vieille de 2000 ans. L’autopsie virtuelle du saurien, âgé de 3 ou 4 ans, a révélé que l’animal était mort d’un coup unique porté à la tête et qu’il avait mangé, pour dernier repas, une souris et plusieurs insectes. Un faisceau d’indices suggérant une vie sauvage au moment du décès.

Momies de bébés crocodiles rassemblées en « brochettes »
/ © Caroline Depecker

 

Élevage, chasse… Les Égyptiens n’hésitaient pas enfin à recourir aux charognes pour confectionner les momies votives. C’est l’éclairage nouveau qu’a apporté la chercheuse sur les crocodiles, en février dernier. « L’aspect extérieur d’une des momies prévues à l’étude nous avait alertés, relate-t-elle. Très mal conservée et sans bandelette, elle semblait réduite à l’état de peau tannée. On devinait un début d’incision sous la gorge. Tout cela nous indiquait que son mode de préparation était anormal ». Les images 3D révèlent que, de façon inhabituelle, tous les organes, les muscles et la majorité des os du saurien ont été retirés. La cavité interne du crâne, difficilement accessible, n’a pu être aussi bien nettoyée que le reste du corps.

En prêtant attention aux micro-détails de la membrane crânienne toujours présente, la chercheuse observe la présence d’insectes nécrophages, de 3e escouade, restés collés. « C’est à partir d’un cadavre putréfié depuis plusieurs semaines que cette momie a été préparée. Toutes les opérations qu’a subi l’animal lors de sa momification visaient à ce qu’il ne pourrisse pas davantage », conclut Camille Berruyer.

Insectes nécrophages radiographies dans un crane de crocodile (adulte en vert, larves en brun et œufs en bleu), rendus 3 D / © ESRF

La signature en carbone des baumes

Les momies « démaillotées » de Lyon sont de couleurs différentes : certaines sont brun clair, d’autres plus sombres. Des différences de coloration associées aux baumes utilisés pour les fabriquer. A partir d’une vingtaine de spécimen d’espèces variées, issus de la collection, la composition générale de ces pâtes a été déterminée. Comme pour les humains, elle renferme de la résine de pin, aux propriétés antimicrobiennes, ainsi que de la cire d’abeille, des graisses animales ou des gommes végétales. Pourrait-on aller plus loin ? Dans le cadre des travaux de Romain Amiot, les fragments d’oiseaux investigués ont dû être « lavés » avant analyse, donnant lieu à des fractions liquides enrichies en baume et isolées. Une étude préliminaire, portant sur quatre d’entre elles (associées à un ibis et trois rapaces issus de sites différents) a montré des variations intéressantes dans la formulation des baumes. « Au contraire des rapaces, l’ibis a été embaumé sans résine de pin, commente Vincent Grossi, géochimiste au LGL-TPE4 qui a encadré l’étude. Et, d’après nos observations, le taux de carbone 13 (un des isotopes du carbone) de certaines molécules contenues dans ces baumes pourrait constituer un indicateur traduisant différentes recettes ou ateliers de momification. Ce sont de premiers résultats, mais ils nous motivent pour en savoir davantage ». La suite est prévue au printemps 2021.

Sous le regard curieux des chercheurs, les momies animales de Lyon continueront donc à nous relater leur histoire. En attendant, qu’un jour, elles puissent faire l’objet d’une exposition à la mesure de leur valeur au musée des Confluences.

Grandes momies animales (crocodiles, béliers …) conservées dans la réserve Lortet
/ © Caroline Depecker

 

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Notes :

1 Laboratoire Archéorient, environnements et sociétés de l’Orient ancien

2 ESRF – European Synchrotron Radiation Facility : installation européenne de rayonnement synchrotron située à Grenoble

3 LGL-TPE – Laboratoire de Géologie de Lyon : Terre, Planètes, Environnement

4 C2RMF – Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France

PPour aller plus loin

Diversité d’acteurs pour préserver la biodiversité des pollinisateurs | Un article Pop’Sciences

DDiversité d’acteurs pour préserver la biodiversité des pollinisateurs | Un article Pop’Sciences

Le constat est sans appel : les insectes pollinisateurs(1) tendent à disparaître, or ce déclin a des conséquences importantes sur nos vies : à l’échelle mondiale, près de 90 % des plantes sauvages à fleurs dépendent du transfert de pollen par les insectes. A l’échelle de l’Europe, ce sont 84% des cultures qui dépendent de la pollinisation. Les pollinisateurs jouent un rôle indispensable dans la production alimentaire et donc la subsistance des populations humaines. Préserver les insectes c’est avant tout prendre soin de leur habitat. CQFD : sauver les pollinisateurs, c’est œuvrer pour préserver la biodiversité du vivant et le bien-être de tous…

Un article rédigé par Nathaly Mermet, Docteur en Neurosciences,

journaliste scientifique & médicale, Lyon, pour Pop’Sciences – 30-11-2020

Tout un chacun a pu le constater en roulant en rase campagne au crépuscule : alors qu’il y a encore 10 ans en arrière le pare-brise ou la visière du casque était crépi d’insectes … cette « nuisance » n’est plus d’actualité ! Une observation assez basique, mais témoin de la diminution importante des insectes dans notre environnement.

Un modèle scientifique et poétique : le champ de lavande

©Pixabay

Ah … les champs de lavandes, teintés des couleurs de la Provence, aux parfums enivrants et égayés par le chant de ses habitants.

« Mon terrain d’expérimentation, ce sont les champs de lavandes. Été après été, j’ai été littéralement subjuguée par l’environnement sonore qui règne au milieu d’un champ quand je prélève les odeurs de fleurs » se rappelle le Dr Florence Nicolè, enseignante-chercheure au sein du Laboratoire de Biotechnologies Végétales appliquées aux Plantes Aromatiques et Médicinales – LBVpam à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne (UJM).

« Mes recherches portent sur l’étude des Composés Organiques Volatils (COVs) des lavandes, qui deviennent, après distillation, ce que l’on nomme huile essentielle de lavande. Ces composés émis par les plantes constituent une sorte de langage que nous cherchons à comprendre.»

Terrain expérimental à Chenereilles (Loire) en juillet 2020. Au premier plan, ce que l’on nomme la « pieuvre » (du fait de ces nombreuses « tentacules ») est un dispositif expérimental qui permet de capturer les odeurs émises par les inflorescences de 6 plantes différentes en même temps. Au deuxième plan, le laboratoire mobile que l’on protège du soleil et qui permet de stocker les échantillons de nectar à -78°C. / ©Florence Nicolè

« Plus de 200 molécules ont été identifiées chez la lavande. Certaines de ces molécules sont destinées à attirer les pollinisateurs. Récemment, nous avons lancé un projet de recherche multidisciplinaire et collaboratif pour faire le lien entre cette diversité de la chimie des lavandes et la diversité des insectes que l’on entend. » révèle-t-elle, soulignant que jamais personne n’a évalué le potentiel d’hébergement de la biodiversité des insectes et des araignées au sein d’un champ de lavandes, alors que ce dernier présente une réelle valeur écologique en tant qu’hébergeur d’une communauté d’arthropodes très diversifiée !

Les recherches du LBVpam visent globalement à mieux comprendre les mécanismes de production, de sécrétion et le rôle des composés organiques volatils chez les plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM), et une attention toute particulière est portée parmi ces COVs aux composés terpéniques. Ainsi les trois groupes « fétiches » de PPAM des chercheurs sont-ils les roses (dont le parfum subtil est émis par les cellules épidermiques des pétales), les pelargoniums ou géraniums dont l’huile essentielle est utilisée en parfumerie et la grande famille odorante des lamiacées, parmi lesquelles les lavandes et la sauge (qui émettent des COVs grâce à des trichomes glandulaires).

Prélèvement d'insectes

Pour recenser les insectes dans les champs de lavandes, on effectue 15 minutes de prélèvements avec deux filets fauchoir. Les bourdons, certaines abeilles et les papillons sont directement comptés et relâchés. Les filets sont ensuite vidés dans une cage adaptée qui permet d’observer, de trier et de recenser les différentes espèces. La majorité des insectes sont relâchés dès qu’ils sont comptabilisés. / ©Hugues Mouret

« Notre projet de recherche actuel a deux finalités : trouver des méthodes et indicateurs plus simples pour évaluer la biodiversité des insectes et relier cette biodiversité avec celle des molécules émises par les plantes » déclare-t-elle, évoquant les fastidieux recensements de biodiversité qui impliquent chaque année beaucoup de temps, d’énergie et mobilisent de nombreuses personnes (dont des étudiants du master Éthologie de l’UJM dans le cadre de projets pédagogiques), et sont jusqu’à présent l’unique recours. L’idée développée en ce moment par les chercheurs vise à définir un indice de biodiversité acoustique des insectes, mis au point sur le modèle expérimental de la lavande. Auparavant emblématiques de la Drôme et des Alpes de Haute-Provence, les cultures de lavande « remontent vers le nord » et sont désormais de plus en plus étendues en Rhône-Alpes-Auvergne et jusque dans la Beauce. La Provence aux portes de Paris en lien avec le changement climatique ? Une « opportunité » pour les chercheurs stéphanois, à l’instar de Florence Nicolè, chercheure de terrain avec un goût prononcé pour la recherche appliquée qui affirme « on ne peut comprendre son modèle biologique sans sortir du laboratoire ; un travail d’écologue de terrain et un bon sens de l’observation sont nécessaires ».

Paysage sonore

Sandrine Moja, enseignante-chercheure au LBVpam impliquée dans ce projet, effectue des prélèvements de nectar sur les fleurs de lavande avec des microcapillaires en verre d’une contenance de 1 à 20 uL. C’est un travail de précision qui nécessite de la concentration. Certaines plantes ont été ensachées alors que les fleurs étaient encore en bouton pour éviter tout contact avec des pollinisateurs. Cela permet d’étudier l’influence de l’absence de pollinisateurs sur la composition du nectar. / ©Florence Nicolè

La recherche d’un « indice de biodiversité acoustique » implique de facto une certaine multidisciplinarité, pour ne pas parler de « biodiversité de chercheurs » ! A la poésie du paysage visuel se mêle ainsi celle du paysage sonore. Aussi, la complémentarité des compétences des laboratoires de biologie animale – Equipe de Neuro-Ethologie Sensorielle, ENES – et végétale – LBVpam –  de l’UJM s’impose-t-elle afin de créer des outils innovants utilisables par les industriels et les collectivités. Centrée sur la bioacoustique, à savoir la science des signaux sonores (animaux et humains), l’activité de l’ENES s’ancre dans l’éthologie (soit l’étude des comportements) à travers une longue tradition à la fois en neurosciences, focalisée sur les mécanismes des communications acoustiques, et en écologie. Le développement d’outils bioacoustiques pour évaluer la biodiversité s’inscrit donc naturellement au cœur de ses compétences, lesquels permettent également les mesures d’impact des environnements abiotiques et biotiques sur l’évolution des communications. « L’analyse de la complexité des profils sonores enregistrés permet de calculer des indices de diversité du signal sonore. Cette diversité sonore constitue un indicateur de la diversité des organismes qui génèrent le son » explique Florence, indiquant qu’il sera possible de comparer ses indices de diversité sonores entre des milieux ou avant/après l’application de mesures de gestion. A plus long terme, une perspective serait de réussir à identifier certaines espèces à partir d’un paysage sonore complexe. Un catalogue de sons reliant une espèce à un profil sonore sera créé et grâce au machine learning les chercheurs espèrent qu’il sera possible d’isoler un signal sonore spécifique à partir d’un profil complexe où se mêlent des dizaines d’espèces, comme un instrument de musique est repéré dans un orchestre.

Des collaborations multiples pour créer de nouveaux indices de mesure de la biodiversité

« La collaboration étroite avec des spécialistes de la reconnaissance des insectes, en l’occurrence à travers l’association Arthropologia qui réunit des entomologistes professionnels et passionnés, nous est par ailleurs indispensable » indique F. Nicolè. Agissant au quotidien pour le changement des pratiques et des comportements en menant des actions pédagogiques en faveur des insectes (auxiliaires, pollinisateurs, décomposeurs), Arthropologia est une association naturaliste qui œuvre pour la connaissance et la protection des insectes et de la biodiversité.

Scaeva pyrastri / © Hugues Mouret – Arthropologia

Issoria lathonia / © Hugues Mouret – Arthropologia

« Depuis plusieurs années nous collaborons avec Veolia sur un ancien site de stockage de déchets pour la réalisation d’inventaires de biodiversité effectués par les étudiants du master Éthologie de l’UJM. Ce projet de recherche innovant est le prolongement de cette collaboration pédagogique » déclare Florence. Ce projet vise à permettre à l’industriel de valoriser des sites de gestion des déchets et de disposer d’un indicateur simple et innovant de biodiversité des insectes pour évaluer l’effet de différentes mesures de gestion [encart 1].

Au-delà de l’expérimentation avec le partenaire industriel, « les indices de biodiversité sonores que nous allons définir dans ce projet pourront trouver des applications au sein de tous les sites industriels et auprès des communes qui souhaitent mettre en place des actions en faveur des pollinisateurs » appelle de ses vœux Florence Nicolè.

Comprendre les interactions chimiques pour développer des moyens de lutte biologiques

Cicadelles, Hyalesthes obsoletus, sur une tige de sauge sclarée (le plus etit est le mâle) / ©Florence Nicolè

Outre le phénomène de réchauffement climatique qui impacte sa physiologie et sa distribution géographique, est apparue chez la lavande une maladie qui dessèche la plante : des bactéries se développent dans le phloème, le tissu conducteur de la sève élaborée qui transporte l’eau et les nutriments. Les bactéries se multiplient et créent des bouchons, provoquant un stress hydrique à l’origine du dépérissement de la plante. La bactérie responsable, le phytoplasme du Stolbur, a pour principal vecteur un insecte piqueur suceur de la famille des hémiptères et qui ressemble à une petite cigale : la cicadelle (Hyalesthes obsoletus). Ce dépérissement à phytoplasme touche massivement les cultures de lavande et de lavandin, aussi bien en plaine qu’en montagne et tant en agriculture conventionnelle que biologique.

Florence, en collaboration avec l’Institut de chimie de Nice, le CRIEPPAM et le Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive de Montpellier (CEFE), a montré que les plantes infectées par les bactéries ont une odeur différente et qu’une molécule caractéristique des plantes infectées attirent préférentiellement l’insecte vecteur.

« Nous pensons que les bactéries modifient la chimie de la plante et lui font produire des composés qui vont attirer l’insecte vecteur, favorisant ainsi la dispersion de la bactérie. On parle de théorie de manipulation de l’hôte et c’est un phénomène qui a déjà été démontré dans d’autres cas de maladie à phytoplasme transmis par des insectes vecteurs. Dans notre cas, la démonstration expérimentale reste à mener mais nous faisons face à des verrous méthologiques (la difficulté à contrôler l’infection des plantes). »

Alors qu’il n’existe à ce jour pas de moyens de lutte biologique efficace contre cette maladie, l’idée est née de détourner la communication chimique des plantes pour contrôler les populations d’insectes vecteurs. Par exemple, utiliser des composés chimiques de plantes infectées pour créer un piège olfactif (à l’image de nos plaquettes collantes pour piéger les mites alimentaires !) qui déroutent les cicadelles des champs de lavandes. Autre possibilité : planter en bordure de champs des plantes “sacrifice” qui produisent des composés très attractifs pour les cicadelles et jouent le rôle de « paratonnerre » pour les lavandes. Tout un pan de recherche consiste à comprendre les voies de biosynthèse de ses composés chez les lavandes, ainsi que les régulations qui se mettent en place en cas de stress hydrique ou d’infection bactérienne.

« D’autres COVs fortement émis par la plante malade sont le lavandulyl acétate et le linalol, de la famille des terpènes, qui participent à l’attraction des pollinisateurs » indique Florence, précisant qu’il est donc nécessaire d’étudier l’effet des conséquences du dépérissement et de la mise en place de pièges olfactifs sur la biodiversité des communautés d’arthropodes présents dans les champs de lavandes.  Ce qui est déjà clairement établi c’est que les pesticides de synthèse décriés depuis près de 40 ans ne peuvent être utilisés pour lutter contre la maladie du dépérissement de la lavande. En effet, le pic de vol des cicadelles correspond à la pleine floraison des lavandes et donc à une abondance maximale de pollinisateurs. C’est aussi la période de transhumance des abeilles domestiques dans les champs de lavande pour la production du miel de lavandes. Il est donc inenvisageable de tuer toute la biodiversité des insectes présents sur la lavande alors qu’on ne cible que les cicadelles.  De plus, plus globalement, les pesticides de synthèse ont un impact néfaste sur la biodiversité, la qualité de l’eau, des sols et la santé, et que les actions politiques internationales[encart 2] et locales[encart 3] doivent défendre la biodiversité.

Prairie fleurie

©Piqsels

« Nous avons choisi le champ de lavandes comme terrain expérimental, car c’est un terrain que nous connaissons très bien. Cependant, nous savons qu’une communauté de plantes diversifiées permet une plus grande diversité de pollinisateurs » insiste Florence, fascinée par le langage des plantes et qui avoue rêver de trouver la pierre de rosette de la communication des plantes et de disposer d’un traducteur ! Elle souligne que les abeilles domestiques sont la partie émergée de l’iceberg, mais qu’il reste à comprendre et évaluer la valeur écologique d’un champ. Ce qui nous amène à la conclusion « évidente » : la biodiversité doit appeler la biodiversité dans une spirale vertueuse qui est une transposition de l’Évolution.

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Note :

(1) Pollinisateurs… les acteurs de la pollinisation ! Rappelons que la pollinisation consiste au transport d’un grain de pollen d’une étamine (soit l’organe reproducteur mâle de la plante) vers un pistil (soit l’organe femelle) d’une autre fleur de la même espèce, assuré par le vent ou les animaux, dont essentiellement les insectes.

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          Encart 1

         Cas d’école : comment Veolia bénéficie de recherches menées à l’UJM

Plantations par les employés de Veolia, volontaires, des plants de lavandes et de lavandins. Ces plants serviront en 2021 à mesurer l’indice de biodiversité sonore des insectes qui pourra être comparer aux autres sites étudiés (Chenereilles, CRIEPPAM, Site Explora au cœur de la ville de Saint-Etienne). / ©Veolia

« Un projet innovant, en collaboration avec l’Université Jean Monnet (Saint Étienne) est actuellement mené sur notre site de Montbrison, qui est un centre de tri et déconditionnement de biodéchets industriels principalement alimentaires, où 170  plants de lavandes et de lavandins ont été plantés par les salariés en mai 2020, sous la direction attentive de Florence Nicolè » déclare Camille Ginestet, Chef de projets / Coordinateur biodiversité à la Direction Technique Rhin Rhône de Veolia Recyclage & valorisation des déchets. Veolia accompagne financièrement le projet de recherche mené par l’Université, en fournissant un terrain expérimental, des plantes et de la main d’œuvre. Dans ce mutualisme à bénéfices réciproques, les chercheurs vont essayer par le biais d’enregistrements sonores, de créer un indicateur simple et innovant de mesure de la biodiversité des insectes. En parallèle des recherches qui seront menées sur la communication chimique des lavandes et l’analyse de la qualité du nectar, les communautés d’arthropodes seront recensées et les signaux acoustiques émis par ces communautés seront inventoriés. « Chez les insectes, il est possible de détecter différents types de sons : stridulation pour les grillons, sauterelles, criquets ou coléoptères, percussion chez les termites, bourdonnement des ailes chez les moustiques, bourdons et abeilles… » rappelle Camille. Le projet, qui implique de façon volontariste les salariés de Veolia dans un “Team building vert” sur leur lieu de travail,   permettra à Veolia, s’il aboutit à une application développable, de valoriser des sites de gestion des déchets et de disposer d’un indicateur simple et innovant pour évaluer l’effet dans le temps des différentes mesures de gestion des espaces non imperméabilisés sur les sites.

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Encart 2

         Une prise de conscience internationale portée par l’UICN

Généraliser les pratiques et techniques alternatives à l’utilisation des pesticides de synthèse

Une recommandation pour généraliser les alternatives aux pesticides

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          Encart 3

        Action politique locale

Outre la végétalisation des espaces publics et privés, la politique de la Métropole de Lyon affiche la mise en place d’un plan pollinisateurs. En faisant l’acquisition de foncier, elle souhaite multiplier les sentiers-nature accessibles au public tout en protégeant les espaces naturels de son territoire. A l’instar du nouveau sentier nature « Retour aux sources » qui relie Cailloux-sur-Fontaine à Fontaines-Saint-Martin le long du ruisseau des Vosges et s’inscrit dans la stratégie à long terme de la métropole en matière de lutte contre le réchauffement climatique, de végétalisation et de protection et préservation des espaces naturels du territoire.

PPour aller plus loin

Patrimoine géologique : des histoires particulières racontées par les cailloux | Un article Pop’Sciences

PPatrimoine géologique : des histoires particulières racontées par les cailloux | Un article Pop’Sciences

Notion assez peu connue, celle de patrimoine géologique fait référence aux sites naturels dotés d’un intérêt géologique …ou parfois même de “curiosités géologiques” comme des traces de vie antérieures (par exemple, des empreintes de pas de dinosaures !) ou des mouvements particuliers de la Terre, dont la mémoire est gravée de façon spectaculaire dans les paysages. Pourquoi est-t-il important de protéger et valoriser ce patrimoine au-delà des sites naturels déjà recensés? Les Géoparcs en font leur cheval de bataille !

Un article rédigé par Nathaly Mermet, Docteur en Neurosciences,

journaliste scientifique & médicale, Lyon, pour Pop’Sciences – 29-10-2020

De l’échelle micro- à macroscopique, l’exploration du patrimoine géologique fait appel à toutes les disciplines des sciences géologiques qui consistent à « parler de la Terre » (du grec geo-logos, racine de la géologie) : sédimentologie, paléontologie, minéralogie, tectonique, géomorphologie, pétrologie, stratigraphie, hydrogéologie, etc. sont à la source de la collecte d’indices. Celles-ci s’inscrivent dans un champ d’exploration encore plus vaste que sont les géosciences [encart 1].  « Le travail du géologue est d’apporter les connaissances de base sur la compréhension des processus et phénomènes géologiques, et de construire le socle du savoir qui servira à l’interprétation » rappelle Clément Cazé [voir minibiographie – encadré ci-contre], chargé de projet Géoparc Beaujolais [encart 2]. Parfois dénommé « géopatrimoine », le patrimoine géologique se distingue du patrimoine naturel dans le sens où il englobe à la fois les sites naturels présentant un intérêt géologique, mais aussi les « objets » symbolisant la mémoire de la Terre : roches et minéraux, structures, indices des climats anciens et d’évolution des sols ou sous-sols et bien sûr, traces de vie (fossiles, habitats, mines…). Une subtilité pleine de sens.

 

De la protection à la valorisation : l’enjeu du juste équilibre

Fossiles Espace Pierres Folles, Saint-Jean-des-Vignes@deBeauxLentsDemains

Le caractère patrimonial, scientifique, pédagogique, historique ou autre d’un territoire peut justifier de son recensement dans le cadre d’un inventaire du patrimoine naturel. Il va alors s’agir de trouver le compromis « parfait » entre la valorisation, qui passe par la communication auprès du public, et la protection eût égard à sa fragilité. « Dès lors que des sites deviennent connus, se pose le problème de la (sur)fréquentation et de dégradations potentielles » pointe C. Cazé, soulignant que l’enjeu de l’inventaire d’un territoire est avant tout de mieux connaître pour mieux protéger. Mieux le prendre en compte dans la protection des espaces est le leitmotiv des Géoparcs. Par exemple, les empreintes fossilisées de pas de dinosaures, à l’instar de la piste d’un théropode gigantesque datant de -155 millions d’années (traces du site de Loulle, dans le Jura, et de Plagne, dans l’Ain), représentent un patrimoine fragile voué à disparaître s’il n’était pas protégé. « Dans le Beaujolais comme ailleurs, il existe des sites naturels sensibles pour la faune et la flore qu’il nous appartient d’identifier pour les préserver » insiste-t-il.

Géoparc mondial UNESCO : un nouveau label pour quoi et pour qui ?

La carrière de Glay et sa pierre calcaire de couleur dorées. Saint-Germain-Nuelles / ©Gael Fontaine

Des mal pensants pourrait imaginer que lorsque l’on n’a pas le Mont Blanc sur son territoire, il faut s’inventer une distinction ! L’idée en est loin : « Géoparc » est un réseau mondial lancé à l’échelle européenne en 2000 qui rassemble aujourd’hui 161 Géoparcs à travers 44 pays, dont 7 en France. Il convient de poser les définitions pour comprendre la différence : le statut de Parc Naturel Régional (PNR) est octroyé par l’État et les collectivités, et une charte d’engagement est signée par tous concernant le développement et l‘aménagement du territoire (par exemple, pour soutenir les agriculteurs sur les territoires ruraux). Les Parcs Nationaux concernent quant à eux des territoires protégés de l’action de l’Homme, tels les Cévennes, les Calanques de Cassis, de Marseille ou encore de Piana. Enfin, le label territorial de Géoparc est donné par l’Unesco. « Il faut déposer un dossier de candidature argumenté pour obtenir ce label, accordé pour 4 ans, et souvent les PNR sont aussi labellisés Géoparc » indique C.Cazé, soulignant que pour le Géoparc du Beaujolais, dont c’est la seule distinction, elle est précieuse [encart 2].

Des pierres aux pouvoirs magiques ?

Minéraux de Lantignié / ©Jean-Claude Fourez

Le Géoparc du Beaujolais recèle plusieurs anciennes mines dans lesquelles il est encore possible de trouver de magnifiques cristaux de fluorite et barytine, et si l’objectif des chercheurs est de faire parler les cailloux pour comprendre le patrimoine géologique, la fascination pour les pierres et minéraux mène aussi à certains fantasmes pour leur attribuer des propriétés plus ou moins exotiques. Une tendance actuelle forte dans nos sociétés en manque de repères qui ont besoin de se rattacher à la Terre et aux pierres …mais certaines croyances sont parfois bien loin de la science.

Ainsi les défenseurs de la lithothérapie racontent qu’« une pierre portée en bijou ou au creux de la main enclenche un processus de résonance vibratoire qui stimulera les minéraux dans le corps pour pallier d’éventuels dysfonctionnements organiques ! » La revendication portée est que « chaque pierre possède une vibration qui lui est propre et nous pénètre de son énergie en activant nos portes énergétiques, c’est-à-dire nos chakras ».

Qu’en pense les géologues ? Le vrai du faux avec Vincent Balter, Directeur de recherche au sein du Laboratoire de Géologie de Lyon – Terre Planètes et Environnement (LGL – TPE) à l’ENS de Lyon  [voir minibiographie ci-contre]. « Une pierre est une structure cristallographique qui se répète et qui ne vibre pas si on ne l’excite pas. La lithothérapie n’a donc aucun fondement scientifique » dénonce-t-il, rappelant par ailleurs qu’il faut certaines conditions physiques, notamment un dipôle, pour créer un champs magnétique… démontant un autre argument parfois avancé. « Au laboratoire, nous sommes très rationalistes et, autant le créationnisme est un combat, car les dérives peuvent être dangereuses, autant la lithothérapie ne fait pas débat » déclare-t-il, soulignant que dans la mesure où il n’y a pas de remboursement par la sécurité sociale elle ne porte pas préjudice à la société ! La réponse scientifique est donc sans appel : sauf à avaler les cailloux et donc à absorber les minéraux dont ils sont riches (fer, manganèse, soufre, etc.) il n’y a aucune incidence sur la santé à les toucher. Nombreuses sont en revanche les pierres utilisées en joaillerie et mises en valeur dans des parures très esthétiques…

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          Encart 1

          Les géosciences : des sciences braquées sur notre planète Terre

Rassemblant toutes les disciplines de l’étude de la Terre et de son fonctionnement, les sciences géologiques, ou géosciences, couvrent 4 champs : la lithosphère (croûte terrestre), l’hydrosphère (ensemble des eaux à la surface du globe), l’atmosphère (couche d’air permettant la vie) et enfin la biosphère (faune et flore vivant sur Terre).

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          Encart 2

         Zoom sur le Géoparc du Beaujolais

« La démarche pour aller chercher le label Géoparc mondial UNESCO a quasiment démarré de zéro pour le Beaujolais, dont la géologie n’est à première vue pas visible comme dans le massif alpin, par exemple » déclare Clément Cazé, ajoutant : « Mais la géologie du Beaujolais s’exprime dans les paysages, les milieux naturels ou agricoles, elle est visible dans le patrimoine bâti des villages, et est de fait une grande composante de l’identité du territoire ».

Le Géoparc du Beaujolais répond en effet au concept de Géoparc qui repose sur la notion de patrimoine géologique au service du développement des territoires ruraux et véhicule 4 grandes valeurs que sont la protection, l’éducation, la valorisation et le travail en réseau. « Nous développons une étroite collaboration au sein des réseaux et abordons ensemble des aspects techniques de fond lors des rencontres scientifiques telles la RST (Réunion des sciences de la Terre) » précise Clément Cazé. « La reconnaissance par l’UNESCO nous apporte une certaine notoriété et nous conforte dans la démarche de mise en valeur de notre patrimoine et de nos sites géologiques » se réjouit-t-il.

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PPour aller plus loin

  • 27e édition de la Réunion des Sciences de la Terre (RST) : reportée du 18 au 22 oct. 2021 au centre de Congrès de Lyon impliquant l’Université Claude Bernard Lyon 1, le Laboratoire de géologie de Lyon, Terre, Planètes, Environnement – LGL – TPE (CNRS, ENS de Lyon, UdL, UCBL), l’ENS de Lyon et l’Université Jean Monnet Saint-Étienne – UJM.

Organisée depuis 1973 sous l’égide de la Société Géologique de France, la RST est LE congrès national bisannuel qui couvre l’ensemble des géosciences, rassemblant les acteurs du monde industriel, de l’enseignement et de la recherche. Il s’agit d’un moment de prédilection pour transmettre les résultats des dernières études, présenter les grands axes de développement et communiquer en matière de savoir-faire et d’innovation. L’occasion aussi pour les professionnels du secteur de rencontrer les spécialistes des différents domaines des géosciences, créer une dynamique d’échanges, prendre contact avec de futurs partenaires et communiquer sur les métiers et carrières des Sciences de la Terre.

EN SAVOIR PLUS

Les glaciers sont une des clés de voûte des écosystèmes terrestres : on peut les sauver | Un article Pop’Sciences

LLes glaciers sont une des clés de voûte des écosystèmes terrestres : on peut les sauver | Un article Pop’Sciences

« Les glaciers sont une des clés de voûte des écosystèmes terrestres : on peut les sauver  » – Jean-Baptiste Bosson

La décennie passée a été déclarée la plus chaude de l’histoire selon l’OMS. Sous les assauts climatiques, les glaciers fondent inexorablement, certains, disparus, ont même fait l’objet de funérailles. Les géants blancs sont-ils condamnés ?

Auteur d’une récente étude sur les glaciers classés au patrimoine mondial de l’humanité, le glaciologue franco-genevois Jean-Baptiste Bosson dresse un bilan de la situation actuelle et des conséquences pour les populations. Ses propos sont à la fois alarmants et volontaristes : il n’est pas trop tard pour agir. Au citoyen notamment de faire pression pour un changement des politiques climatiques à venir.

Un article rédigé par Caroline Depecker, journaliste, pour Pop’Sciences – 29 juin 2020

 

Août dernier, des glaciologues français ont envisagé d’ici 2100 la disparition complète du glacier d’Argentière ainsi qu’une diminution de 80% de la Mer de Glace, deux glaciers mythiques du massif du Mont-Blanc. Comment qualifier la situation des glaciers à l’échelle de la planète ?

Elle est alarmante ! La fonte des glaciers s’est accélérée partout dans le monde depuis cinquante ans et le dernier rapport du GIEC sur les océans et la cryosphère a enfoncé le clou. On peut rappeler deux valeurs : la banquise arctique a perdu en moyenne, en septembre, 13% de sa surface par décennie depuis 1979 – du jamais vu en 1000 ans – et les glaciers situés à basse altitude, comme en Europe centrale ou Asie du Nord devraient perdre plus de 80% de leur volume d’ici 2100. Nous l’avons documenté récemment dans une étude menée en collaboration avec Matthias Huss, un confrère de l’École polytechnique fédérale de Zurich : c’est plus de 30% du volume de glace contenu dans les glaciers mondiaux qui est condamné.

En quoi ont consisté vos travaux ?

En tant que glaciologue travaillant dans la protection de la nature, je me suis demandé quelle était la situation des glaciers inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, aucune étude n’existant sur le sujet. Je les ai donc listés : il y en a plus de 19 000 répartis sur 46 sites de l’organisation onusienne. Soit 10% du nombre total de glaciers terrestres que l’humanité s’est engagée à protéger et à transmettre aux générations futures.

Qu’imaginer pour eux à l’avenir ? Pour le savoir, nous avons évalué leur réponse au réchauffement du climat en fonction de plusieurs scénarios, à l’aide du modèle GloGEM (Global glacier evolution model) de Matthias, l’un des plus performants dans ce domaine, et des données climatiques les plus récentes. Les résultats nous ont peu surpris… En adoptant le scénario RCP 2.6 du GIEC, soit l’application de politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle globale et ainsi une limite du réchauffement à 2°C d’ici 2100, le volume des glaciers pointés par l’étude diminue de 33%. Comme ce scénario est le plus optimiste, cette perte est inéluctable : il faut nous y préparer ! En considérant le scénario RCP 8.5 qui, de façon pessimiste envisage une trajectoire de nos émissions selon un modèle « business as usual », ce volume avoisine 60%. Pour l’instant, c’est le chemin que nous empruntons. Ces valeurs sont à peu près identiques pour l’ensemble des glaciers mondiaux.

En quoi cette fonte menace-t-elle nos sociétés ?

Les glaciers sont l’une des clés de voûte des écosystèmes terrestres, si elle s’effondre, alors le reste va profondément changer ! Les glaciers représentent une composante majeure du système climatique : ce sont 10% des terres émergées qui renvoient le rayonnement solaire, ils ont un rôle de « réfrigérateur » aussi bien sur terre qu’en mer. Leur fonte contribue donc à accentuer le réchauffement global et à modifier la circulation océanique. Elle mène encore à l’augmentation du niveau marin. En un siècle, celle-ci a été de 23 cm dont 90% associés aux glaciers ainsi qu’aux calottes antarctiques et groenlandaises. Cette hausse a un impact considérable : des îles disparaissent, les traits de côtes sont modifiés. Des déplacements massifs de population sont à prévoir, mais aussi de potentiels conflits liés à l’accès à l’eau.

Vue panoramique du glacier de Bionnassay bientôt protégé par arrêté préfectoral dans le massif du Mont-Blanc. / © J.-B. Bosson

Les ressources en eau devraient diminuer dans un futur proche, même à côté de chez nous…

Le « peak water », c’est-à-dire le moment où un glacier en cours de disparition délivre son débit d’eau maximal, n’a pas été atteint partout. Pour les Alpes, cependant, il a été dépassé dans les années quatre-vingt-dix. Depuis cette date, les flux libérés lors de l’été diminuent lentement, mais d’ici une vingtaine d’années, la chute pourrait-être brutale. Une alerte a déjà été observée dans le bassin lyonnais, en mai 2011 : pour préserver le Léman, alimenté en partie par les glaciers de la haute vallée du Rhône et dont le niveau était trop bas, la Suisse avait décidé de réduire de moitié le débit à la sortie du lac. Des perturbations en cascade s’en sont suivies : Lyon a dû réduire les prélèvements en eau potable dans sa principale nappe phréatique, ailleurs, la centrale du Bugey a dû tourner au ralenti pour préserver ses circuits de refroidissement, la riziculture en Camargue a été touchée par une remontée du « coin salé ». Les problèmes de gestion de la ressource en eau devraient nous toucher de plus en plus cruellement à l’avenir.

Malgré la situation, vous pensez qu’il est encore possible de sauver les glaciers. Par quel moyen ?

Pour sauver les deux tiers des glaciers de notre planète, la seule solution est de limiter le réchauffement global, et donc d’avoir des politiques climatiques plus ambitieuses. Pour ma part, je veux montrer que parmi les sites inscrits au patrimoine de l’Unesco et qui contiennent un ou plusieurs glaciers, certains pourraient se retrouver rapidement sur la liste des sites en péril du fait de leur fonte. Je pense à la zone suisse Jungfrau-Aletsch, au parc national argentin Los Glaciares ou bien à celui de Kluane en Alaska. Le « label Unesco » est un outil de communication touristique important que les états ont grand intérêt à conserver. Utiliser ce levier s’est révélé efficace par le passé. En 2014, alors que l’Union internationale pour la conservation de la nature – UICN – menaçait de déclarer « en danger » la Grande barrière de corail pour cause de son blanchiment, l’Australie a rapidement mis en place toute une série d’actions visant à diminuer les pressions locales (intrants chimiques, ancrages destructifs, transports polluants). Le gouvernement s’est aussi engagé à aller plus loin dans sa politique climatique nationale. Malheureusement, sur ce dernier point, suite à un changement de ce gouvernement, cela n’a pas suivi…

Glacier Perito Moreno, Los_Glaciares, Parc National Argentine/ ©Hiroki Ogawa

Limiter le réchauffement climatique, comment croire à l’action politique ?

Dans nos systèmes politiques, c’est surtout l’exécutif qui détient la clé pour accélérer les politiques climatiques. La signature de l’accord de Paris, en 2015, a été une première étape cruciale : la quasi-totalité des états de la planète a reconnu avoir pris conscience de la gravité de la situation. Cependant, aux prises avec les impératifs économiques de nos sociétés capitalistes, ils ne sont pas, ou très peu, passés à l’action. Je crois cependant au courage politique et au pouvoir régulateur de ce dernier. La crise du Covid en est un bon exemple. Elle nous a montré qu’en cas de danger imminent, celui-ci pouvait reprendre le contrôle sur l’économie pour mettre en place des mesures, certes drastiques, mais acceptées de tous. Avec le réchauffement climatique, nous sommes au bord d’un cataclysme beaucoup plus grave encore… Nous le vivons en temps réel et il ne fera que s’intensifier. La nature va nous imposer politiquement un changement de gouvernance mondiale. Soit nous le préparons dès aujourd’hui, dans l’intelligence et le calme, soit il nous sera imposé de façon violente dans les prochaines décennies, par des crises environnementales, sociales, politiques et économiques sans précédent. La problématique des millions de réfugiés climatiques à venir est un exemple parmi d’autres.

Quels signes vous permettent d’espérer un sursaut dans la transition climatique ?

J’en vois plusieurs. Le premier : la mobilisation de plus en plus importante des citoyens, la jeunesse notamment et ses grèves pour le climat. Inconnue il y a trois ans, Greta Thunberg a été élue, en décembre, personnalité de l’année 2019 par le Time. Puis invitée en janvier dernier au forum économique mondial de Davos avec neuf autres jeunes militants. Chez nos voisins suisses, à travers une « initiative populaire pour les glaciers », une association pour la protection du climat a exigé de son gouvernement de décarboner l’économie et d’inscrire les objectifs de l’accord de Paris dans la constitution du pays. Le texte devrait être voté par referendum citoyen d’ici à 2022. « L’affaire du siècle » a quant à elle récolté chez nous plus de deux millions de signatures en deux mois, un record absolu. Partout, les choses bougent, les citoyens sont prêts à s’emparer du problème, et les élus y sont fortement sensibilisés. C’est le cas de ceux avec qui j’échange lors de mes conférences sur les glaciers et le climat, par exemple. Les dernières campagnes électorales, municipales ou européennes, présentaient les questions environnementales et climatiques comme centrales.

Le glacier de Tré-la-Tête fait l’objet de collecte de données pour des évaluations de son bilan de masse. / © J.-B. Bosson

Aujourd’hui, si l’heure est à la mobilisation pour protéger les glaciers, en quoi les étudier est-il important ?

Bien sûr, nous connaissons déjà énormément de choses sur les glaciers, mais il nous reste encore beaucoup à découvrir. Les modèles qui permettent d’estimer leur évolution en fonction du climat doivent être affinés. La même chose pour la modélisation des flux hydrologiques qui, à l’échelle continentale, permet d’identifier et d’anticiper comment évolue la ressource en eau pour les populations. Seuls cinq cents glaciers sur les 200 000 existants font l’objet d’études actuellement et de bilans de masse sur le terrain, ce qui représente au final très peu de mesures. Même si les satellites ont révolutionné nos pratiques de recherche et facilité certains travaux, on a toujours besoin d’aller sur le terrain, pour observer, récolter des données et voir comment les glaciers réagissent en temps réel. Ils renferment encore de précieux secrets. C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs qu’une équipe de glaciologues internationale récolte avec urgence des carottes de glace un peu partout dans le monde pour les enterrer en Antarctique. De sorte à, par ce biais, constituer une bibliothèque mondiale d’archives glaciaires. Un leg pour les scientifiques et les générations futures.

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Fake news : pourquoi la communication scientifique doit évoluer | Un article Pop’Sciences

FFake news : pourquoi la communication scientifique doit évoluer | Un article Pop’Sciences

La crise sanitaire du Covid-19 a mis l’information scientifique en crise. Mais on ne résoudra pas cette crise en continuant à opposer les personnes « bien informées » et les autres.

Un article rédigé par Cléo Schweyer, journaliste scientifique, Lyon, pour Pop’Sciences – 14-05-2020

Si vous voulez faire changer quelqu’un d’avis à propos d’un fait scientifique, inutile de lui partager une tonne d’informations. Non seulement ça n’est pas efficace, mais cela a même toutes les chances de renforcer ce que cette personne pense déjà — alors que vous savez bien, vous, qu’elle a tort !

@pixnio CC0

« Nous voyons mieux les erreurs de raisonnement chez les autres que chez nous-mêmes », avertit Ira Noveck, directeur de recherche en psychologie expérimentale lyonnais1 et spécialiste du raisonnement.

Notre attitude face à une information scientifique est dictée par nos valeurs et nos émotions davantage que par la logique. Nous avons l’habitude d’appréhender cette subjectivité comme une défaillance : pas suffisamment de compétences pour distinguer le vrai du faux, pas suffisamment d’esprit critique face à une réputation prestigieuse ou un récit bien ficelé…

La crise sanitaire a mis l’information scientifique en crise

Un article paru sur le site de Radio-Canada le 25 avril 2020 décrit ainsi comment « Jean-François » a plongé depuis la crise sanitaire dans les « théories conspirationnistes » : « Une perte d’emploi et une rupture amoureuse difficile l’avaient amené à se replier. […] Depuis, Jean-François, âgé d’une cinquantaine d’années, habite seul dans le chalet familial et vit de l’aide sociale. » Ce portrait de l’internaute en loup solitaire nous est familier, mais ne nous aide pas vraiment à penser notre rapport à l’information. Entre mars et avril 2020, nombre d’articles de presse ont déploré la multiplication sur les réseaux sociaux numériques des « fake news », « fake meds » et autres « théories du complot » (des termes souvent employés comme des équivalents). Une production éditoriale un brin alarmiste que le blog rationaliste Zet Ethique résume par la formule « les gens pensent mal », et qui voit dans la crise du Covid-19 une crise de l’information scientifique qu’il faudrait résoudre par davantage de communication des sciences.

Il est vrai que nos mécanismes cognitifs ne sont pas toujours rationnels. Mais ce que nous faisons d’une information s’inscrit aussi fortement dans notre contexte socio-culturel : « Nous sommes actifs dans la réception d’une information scientifique », rappelle Benoît Urgelli, chercheur en didactique et médiatique des sciences1. « On interprète le savoir scientifique en fonction de ce que l’on sait d’autre, de nos croyances, nos valeurs : on projette du sens. » Envisagé sous cet angle, notre rapport à l’information scientifique est un fait social autant qu’une affaire de compétences individuelles. Et l’une des dimensions de ce fait social est justement la médiatisation massive de la production scientifique, notamment via les plateformes et réseaux sociaux numériques : loin de contribuer à contrebalancer nos attitudes vis-à-vis de l’information scientifique, ces acteurs industriels semblent mettre leurs effets à profit. On peut alors légitimement se demander si l’abondance d’information ne conduit pas, paradoxalement, à être moins bien informés…

Les biais cognitifs sont utiles face à un trop-plein d’information

CCO domaine public

« Notre raisonnement est travaillé par un ensemble de biais cognitifs », rappelle en préambule Ira Noveck. Les psychologues Kahneman et Tversky, qui ont proposé ce concept dans les années 1970, estiment que les biais sont au raisonnement ce que les illusions d’optique sont à la vision. Ils nomment heuristiques ces schémas de pensée qui déterminent nos tendances à faire systématiquement des choix non rationnels. A votre avis, existe-t-il dans la langue anglaise davantage de mots qui commencent par R, ou davantage de mots dont la troisième lettre est R ? La bonne réponse est la deuxième proposition, mais la majorité d’entre nous choisit la première, en vertu du biais de disponibilité : « Je vais sans doute trouver plus facilement des exemples de mots commençant par R, je conclurai donc que ce sont eux les plus nombreux », décrypte Ira Noveck.

Dans le même ordre d’idée, le biais de confirmation nous incline à ne retenir que les informations qui valident ce que l’on sait ou pense déjà, tandis que l’erreur d’attribution fondamentale conduit à accorder une importance démesurée aux caractéristiques internes d’une personne (ses opinions, son caractère, ses intentions) pour analyser son comportement dans une situation donnée, au détriment des faits. Face à un problème à résoudre ou à deux informations à discriminer, ce type de biais permet une prise de décision rapide. Buster Benson a ainsi classé en quatre catégories les quelque 180 biais identifiés par Kahneman et Tversky : « trop d’information », « manque de sens », « besoin d’agir vite », « de quoi doit-on se rappeler ? ». Les heuristiques auraient donc une utilité dans le traitement de l’information, ce qui invite à ne pas les considérer comme complètement irrationnels, bien qu’ils affectent la qualité du raisonnement logique.

La circulation des informations dépend de leur pertinence

S’ils constituent une explication séduisante aux attitudes individuelles, les biais tendent à se neutraliser quand plusieurs individus réfléchissent ensemble. Pour Julien Bondaz, anthropologue lyonnais2 qui a ethnographié différentes rumeurs en Afrique de l’Ouest, un éclairage sur notre rapport collectif à l’information peut être apporté par le fonctionnement de la rumeur : « C’est une information qui circule de manière très intense dans un laps de temps court. Le moteur de cette circulation, c’est la pertinence culturelle de l’information ». Théorisée par l’anthropologue Dan Sperber, la notion de pertinence culturelle décrit la manière dont une information fait sens dans un environnement donné. En contexte de transmission d’information, la notion recouvre l’intérêt de l’information (pour soi-même et pour les personnes avec lesquelles on est en relation), la légitimité de la source dont elle provient, et l’intention prêtée à cette source :

« Si une information est communiquée d’une manière inadéquate, elle présentera un décalage entre son contenu et ce qui semble être l’intention des entités qui la diffusent. Ce décalage peut alimenter la suspicion d’intentions cachées : c’est toute la difficulté du démenti, un exercice très délicat », analyse Julien Bondaz.

©torange.biz CC-BY 4.0

« La rumeur, c’est un récit dont on doute, mais qu’on partage, car il est intéressant, pertinent par rapport à un contexte », ajoute l’anthropologue qui relève ainsi les traits communs à nombre de rumeurs : elles avertissent d’un danger, réactivent la peur de l’étranger ou la méfiance vis-à-vis des élites. James Scott, chercheur américain en sciences politiques, a pu voir dans la rumeur une « arme des faibles », une forme de résistance pour des citoyens s’estimant peu ou pas écoutés. Elle relève aussi, tout simplement, du souhait de mettre en discussion la véracité d’une information : Julien Bondaz souligne que la rumeur est souvent colportée uniquement pour savoir ce que d’autres en pensent.

La science apparaît comme accrochée à son autorité

@Vincent Noclin

Ces réflexions résonnent avec les objections formulées par de nombreux chercheurs au « modèle du déficit », qui suppose que les publics ont avant tout besoin d’instruction. Dans cette perspective héritée des Lumières, des savants transmettent à des non-savants des connaissances qui vont leur permettre d’exercer leur esprit critique et leur « citoyenneté scientifique ». Des enquêtes menées depuis les années 2000 (par exemple, celle de Kahan en 2010 aux États-Unis) ont plutôt montré que l’exposition à l’information scientifique, non seulement n’améliore pas la confiance vis-à-vis des sciences des personnes interrogées, mais peut même renforcer leur méfiance initiale.

« Les enquêtes d’opinion montrent que les publics de la science font confiance aux scientifiques, mais pas au projet technoscientifique : ils veulent savoir qui finance, quels sont les risques, en quoi il peut s’opposer à leurs valeurs » précise Benoît Urgelli.

@bicanski CC0

Face à ces attentes, la recherche est trop souvent dépeinte comme « un idéal de savoir désincarné». La tendance des institutions scientifiques à communiquer sur leur production, plutôt que sur le « contrat scientifique » (travail collectif, évaluation par les pairs, succession d’étapes vers la robustesse de la preuve), « gomme les incertitudes et la complexité » du processus de recherche.

Les conséquences s’en font sentir à l’occasion de la crise sanitaire du premier semestre 2020 : « On attend des chercheurs une solution clé en main qu’ils n’ont pas », souligne ainsi Chérifa Boukacem-Zeghmouri, professeure en sciences de l’information et de la communication3. « Et le contexte accentue l’accélération et la compétition que connaît la recherche depuis une vingtaine d’années, deux phénomènes qui mettent à mal les valeurs et les pratiques de recherche.» Et font apparaître les sciences comme accrochées à une autorité qui ne se justifie plus par la fiabilité de leurs énoncés.

Les algorithmes participent à la conversation

CCO Domaine public

De nombreux travaux décrivent comment la communication scientifique met en tension les savoirs d’expérience, ceux des citoyens et les savoirs élaborés au sein des institutions scientifiques. On a pu ainsi assister sur les réseaux sociaux à de multiples discussions, souvent houleuses, opposant des vues antagonistes sur la meilleure manière de gérer la crise, voire de soigner le Covid-19, chaque personne avançant son expérience et partageant ses sources, liens vers des articles, documents, etc. Quand l’information scientifique circule et est débattue sur des plateformes de réseaux sociaux, une des premières questions qui se pose aux parties prenantes est ainsi de savoir qui est légitime, crédible sur un sujet donné. Dans la vie « hors ligne », cette légitimité nous est conférée par notre statut social et professionnel. En ligne, c’est notre profil sur le réseau qui va jouer ce rôle.

Valérie Croissant, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication3, a étudié de près les recommandations culturelles (critique amateure de films, de livres, etc) sur les réseaux sociaux et des plateformes comme Sens critique. Ses résultats invitent à dépasser le cliché de l’internaute passif et dénué d’esprit critique :

« On voit que plus un profil est actif, plus il apparaît comme légitime aux yeux des autres. Mais son autorité est aussi construite par les plateformes elles-mêmes, qui produisent et mettent en forme des données (ancienneté du profil, nombre de contenus produits) à travers lesquels cette autorité va être appréciée par les autres utilisateurs. »

Quand on débat en ligne, l’algorithme de la plateforme participe à la conversation. Il joue le rôle de médiateur invisible, non seulement en sélectionnant les contenus mis en avant, mais aussi en documentant les participants au débat : c’est en partie à travers les données fournies par la plateforme que l’on va se faire une idée sur leur identité, leurs opinions, et finalement leur compétence sur le sujet débattu. Notre appropriation de l’information scientifique en ligne est donc prise dans la logique industrielle des plateformes, pour l’essentielle invisible à nos yeux :

« Les médias sociaux, qui sont avant tout des acteurs économiques, insistent pour se présenter comme des médias « sans médiation ». Leur approche quantitative des activités sociales leur permet d’afficher une absence d’idéologie. Les autres formes de médiations, y compris les médias traditionnels, apparaissent, comme des agents troubles, dont les médiations sont épaisses et « transforment » le monde plus qu’ils n’en rendent compte. C’est aussi par cet effet de comparaison qu’ils ne sont plus audibles ou crédibles auprès du grand public et des jeunes », analyse Valérie Croissant.

Une science gonflée aux hormones

Au-delà des compétences individuelles (esprit critique, connaissances), nos attitudes face à l’information scientifique méritent donc d’être regardées pour ce qu’elles sont, une palette de logiques d’engagement, saisies par des acteurs industriels (plateformes de réseaux sociaux ou éditeurs) qui ont justement mis l’engagement au centre de leur modèle économique. Chérifa Boukacem-Zegmour est spécialiste de l’édition scientifique : une industrie dont les chercheurs ne peuvent se passer, car ils sont évalués et financés sur la base de la réputation des revues dans lesquelles ils publient, mais qui semble être en roue libre depuis le début de la crise du Covid-19.

« Les chercheurs ont commencé par demander aux revues de mettre en accès libre les articles [habituellement payants] référencés avec des mots-clés liés au Covid. C’était effectivement nécessaire ! » Quatre mois plus tard, près de 25 articles scientifiques sont publiés par jour, la plupart sinon aucun n’ayant été évalué par des pairs : « Même une revue très prestigieuse comme Cell assume de demander à ses revieweurs des révisions en 24 ou 48 heures, alors que cela prend plusieurs semaines d’habitude. »

Et beaucoup de chercheurs déposent leur « prépublication », c’est-à-dire quasiment un premier jet, sur des archives ouvertes. Ils peuvent alors être lus et commentés par d’autres chercheurs, ce qui est une bonne chose pour la recherche, mais ils vont aussi se mettre à circuler hors du champ scientifique et alimenter le débat public. Nous sommes littéralement ensevelis sous l’’information scientifique, au moment même où le repère traditionnel de l’évaluation par les pairs vacille.

« Depuis quelques années, les statistiques de partage sur les réseaux sociaux et dans la presse grand public ont commencé à être comptabilisés pour l’évaluation des chercheurs », précise Chérifa Boukacem-Zeghmouri. « Sur le long terme, les revues (et les chercheurs !) ont donc tout intérêt à faire le buzz. Cela finit par se traduire en notoriété, donc en valeur économique. »

Face à cette science « gonflée aux hormones », nos discours sur le manque d’esprit critique du public paraissent bien datés. Et pourtant, chercheurs et citoyens ont plus que jamais besoin les uns des autres. Par où commencer ? « Depuis les années 1980 et l’épidémie de HIV, la recherche médicale a appris à faire participer les patients à la réflexion scientifique. D’autres disciplines ont suivi. Nous gagnerions à développer cette démarche dans le maximum de recherches », plaide Benoît Urgelli. « Et surtout, surtout, nous devons aider les chercheurs à tenir bon sur l’évaluation par les pairs », insiste Chérifa Boukacem-Zeghmouri.

« La recherche n’est pas une victime innocente des fake news ou de la marchandisation de la science, certains chercheurs ont de vraies stratégies médiatiques. Ce qui montre que la science n’est plus un champ à part. Nous devons protéger les garde-fous. »

Pourquoi ne pas compter le grand public comme un allié, plutôt que comme une partie du problème ?

@Vincent Noclin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Notes

(1) Institut des Sciences et Pratiques d’Éducation et de Formation (Université Lumière Lyon 2)

(2) Laboratoire d’Anthropologie des Enjeux Contemporains (Université Lumière Lyon 2)

(3) Laboratoire ELICO (Université Claude Bernard Lyon 1, Université Lumière Lyon 2 et Université Jean Moulin Lyon 3, MSH Lyon – St-Etienne, Sciences Po Lyon, ENSSIB)

 

PPour aller plus loin

De la rage au Covid-19, l’histoire des virus continue de s’écrire | Un article Pop’Sciences

DDe la rage au Covid-19, l’histoire des virus continue de s’écrire | Un article Pop’Sciences

De la naissance d’un virus à une pandémie virale mondiale

Selon l’organisation mondiale de la santé animale (OIE), on estime que 60% des maladies infectieuses humaines existantes aujourd’hui sont zoonotiques, et qu’au moins 75%  des maladies infectieuses humaines émergentes sont d’origine animale. Plus inquiétant encore, 80% des agents ayant un potentiel bioterroriste sont d’origine zoonotique.  Virus anciens, nouveaux, réémergents … Ou passé, présent, futur de la menace virale ?

Pop’Sciences vous propose de revenir sur « l’origine » des virus, ou plus exactement sur les premiers exemples identifiés et décrits. Face à la crise sanitaire mondiale que nous traversons depuis plusieurs mois, quel bilan tirer et quels dispositifs mettre en place ?

Un article rédigé par Nathaly Mermet, Docteur en Neurosciences, journaliste scientifique & médicale, Lyon, pour Pop’Sciences – 12-05-2020

Histoires de virus, de la rage au Covid

C’est en 1892 que le premier virus, celui de la mosaïque du tabac, est découvert et répertorié par l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, ouvrant la première page du grand livre de l’histoire des virus et des grandes pandémies, suivi par de nombreux autres [Encart 1]. « Mais c’est en 1897 que le premier virus responsable d’une épizootie (à savoir une épidémie animale), en l’occurrence la fièvre aphteuse, avec un petit caractère zoonotique (transmission possible à l’Homme) a été découvert par Loeffler et Frosch » précise Michel Pépin, vétérinaire enseignant-chercheur à VetAgro Sup, première école vétérinaire du monde fondée en 1761 à Lyon par Claude Bourgelat (voir son portrait en encadré). Notons que cette découverte est à l’origine du Friedrich-Loeffler-Institut (FLI) en Allemagne, l’équivalent de notre Institut Pasteur en France.

Louis Pasteur réalisant des vaccinations / ©Auguste André Lançon

Visionnaire et déjà défenseur de la notion de bouclier sanitaire, Marcel Mérieux, ancien élève de Louis Pasteur, crée aussi en 1897 à Lyon l’Institut Mérieux, l’un des premiers instituts biologiques français dédié à la production de vaccins (rage, choléra). « Le génie de Pasteur contre la rage a été d’immuniser contre un agent pathogène sans même savoir encore qu’il s’agissait d’un virus » observe M. Pépin. La virologie industrielle débutera elle en 1947 au sein de l’Institut français de la fièvre aphteuse (IFFA) créé par son fils Charles Mérieux pour la production de vaccins humains et animaux à grande échelle.

A Lyon, l’histoire scientifique et médicale de la virologie est indissociable de l’histoire industrielle de la vaccinologie (terme co-inventé par Charles Mérieux et Jonas Salk en 1953), et 4 générations de la famille Mérieux ont profondément emprunt cette histoire unique pour faire de Lyon le berceau de l’infectiologie [Encart 2].

Le livre des maladies virales (qui continue de s’écrire au quotidien) se lit comme un catalogue des grands fléaux affectant nos populations. Le concept même de virus n’a cessé d’évoluer : « agent infectieux quelconque » au départ, « filtrant » ensuite, puis « hémagglutinant »,  évolutif, différent de tout autre micro-organisme, et enfin « perturbateur de l’information génétique ». Parallèlement, plusieurs notions se sont greffées, comme celles d’infections latentes, de provirus, de virus lents, de rétrovirus (ex. : virus du Sida) ou encore de catalyseurs dans la genèse de certains cancers.

Si aucune classification stricte n’est établie, les spécialistes s’accordent à distinguer les zoonoses majeures et mineures. « Les premières, essentiellement localisées en Afrique et Amérique du Sud, mais non en Europe Occidentale, sont majoritairement des arboviroses transmises par des insectes arthropodes (moustiques, tiques…) » indique le Pr Michel Pépin.

Vallée du rift / ©Wikimedia Commons

Par exemple, la fièvre de la Vallée du Rift (Kenya) qui affecte principalement les ruminants domestiques et sauvages, et peut se transmettre aux humains via un moustique ou au contact des animaux infectés. « Cette zoonose virale peut frapper à la fois le bétail (mortalité brutale chez les très jeunes animaux, avortements chez les femelles adultes) et l’Homme (fièvre hémorragique et/ou encéphalite) » précise-t-il. Les virus Influenza zoonotiques de type A comme H5N1 (1997) ou H1N1 (2009), reconnus aujourd’hui comme responsables de la grippe espagnole (ou “Grippe A”, qui fit 50 millions de morts en 1918) sont également d’excellents candidats pour les pandémies virales. Pour mémoire, H et N, le nom de code des grippes correspondent à l’hémagglutinine (H), « porte d’entrée » du virus dans la cellule et la neuraminidase (N) « porte de sortie » qui permet la dissémination des particules virales multipliées dans la cellule, toutes deux étant des glycoprotéines de surface du virus influenza.

Fièvre Aphteuse : priorité de santé publique. Pose de la 1re pierre du futur site de fabrication de vaccins de Boehringer Ingelheim -19 sept 2019 / ©Nathaly Mermet

A contrario, les zoonoses qualifiées de « mineures » sont représentées, par exemple, par la fièvre aphteuse (ou FA), maladie éruptive rarement mortelle, provoquée par un picornavirus, très contagieuse pour les bovins, les chèvres, les porcs et les moutons, mais peu transmissible à l’Homme, sauf par contact direct avec des animaux infectés. En revanche, les conséquences économiques sont désastreuses et en France la vaccination était systématique depuis 1962, ce qui a permis le contrôle de la FA en Europe. La vaccination systématique a été suspendue au début des années 90 et remplacée par une surveillance événementielle1. « Une autre zoonose majeure, mais considérée comme mineure à l’échelle de notre pays est la rage, puisque la France est officiellement indemne de rage, et qui continue de faire près de 60 000 morts par an dans le monde » observe M. Pépin, notant que plus de 90% des cas sont des rages dites « des rues », car véhiculés par des chiens enragés. Le rhabdovirus, neurotrope responsable, provoque une encéphalomyélite entraînant toujours la mort du porteur dès lors que les premiers symptômes de la maladie sont apparus.

De l’épidémie à la pandémie

Le risque pandémique est avant tout lié à l’apparition d’un virus doté de caractéristiques intrinsèques particulières déterminant a minima 3 facteurs de risque : 1/ la nouveauté du virus, qui fait que ni l’Homme ni d’autres espèces n’ont encore développé d’anticorps protecteurs (et de facto qu’aucun vaccin ne peut être disponible à court terme); 2/ sa virulence, responsable de la gravité de la maladie et donc du fait que de nombreuses personnes soient malades (y compris les soignants, en soi facteur aggravant de risque) et enfin 3/ sa contagiosité, incluant d’éventuelles contagions animal-Homme et Homme-animal.

Particules de MERS Coronavirus ; découvert en 2012 / CCO/US Government department

Ainsi, un virus de la grippe saisonnière provoquera probablement une épidémie, mais peu vraisemblablement une pandémie, alors qu’un virus de type H5N1 ou un coronavirus, s’il devient contagieux d’Homme à Homme, ou très transmissible dans une relation animal-Homme-animal, sans perdre beaucoup de sa virulence, présentera un risque maximal d’engendrer une pandémie (le Covid-19 en est l’illustre exemple).

Comment se préparer face à de prochaines menaces ?

Curieux hasard du calendrier, le 1er Hub en Santé Publique Vétérinaire ou HUB_VPH (Veterinary Public Health) a été lancé à Lyon en janvier 2020. Fruit d’une réflexion de plusieurs années entre 9 partenaires publics et privés de l’écosystème régional de santé, sa vocation est de se saisir des enjeux internationaux de santé publique vétérinaire avec l’ambition de catalyser les connaissances, la recherche, l’innovation, l’éducation et l’industrialisation réunies en région ARA.

Prémonitoire ?

« La pandémie actuelle ne fait que renforcer l’intuition que la gestion de la santé globale (humaine, animale et environnementale), à l’origine de HUB Lyon VPH Initiative est une priorité ” souligne Emmanuelle Soubeyran, Directrice générale de VetAgro Sup et porte parole du HUB VPH (voir son portrait en encadré), observant que ce sont toujours les crises qui nous rappellent ces liens. C’est aussi le principe de One Health au niveau Européen. « Le lien entre santé humaine et santé animale n’est pas assez étudié et résonne fortement avec des sujets environnementaux et urbanistiques » confirme Florence Agostino-Etchetto, Directrice du Pôle de compétitivité mondial Lyonbiopôle, co-fondateur du HUB VPH (voir son portrait en encadré), reconnaissant que les partenaires ont été précurseurs dans la réflexion. « Bien sûr, personne n’avait vu venir une pandémie mondiale d’une telle ampleur, mais la situation actuelle nous confirme qu’il faut être agile et identifier rapidement ce que chaque acteur peut apporter, de sorte à faire émerger des projets qui vont contribuer à apporter des solutions » déclare F. Agostino-Etchetto, soulignant que l’objectif est de synchroniser les spécialistes détenteurs de connaissances. Il faut actuellement comprendre trois choses : le fonctionnement du virus, les caractéristiques physiopathologiques des maladies engendrées, et sur le plan épidémiologique le chemin de la contagion. Ce à l’heure où l’origine même du virus est incertaine et l’existence d’une “vraie” zoonose remise en question (tout comme pour Ebola, jusqu’ici principalement localisé en Asie, Moyen-Orient et Afrique Centrale, donc plutôt ignoré par l’occident, car supposé être endémique…).

 

Circulation des marchandises/CCO

« Le contexte international actuel, qui se traduit par une circulation importante de marchandises et de personnes, assorti du changement climatique, créent les conditions pour l’augmentation du risque d’émergence de zoonoses » déclare Emmanuelle Soubeyran, rappelant que cette réflexion est à la base de l’orientation stratégique de VetAgro Sup. Sous tutelle du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, l’établissement public d’enseignement supérieur et de recherche forme à la fois des vétérinaires, des ingénieurs agronomes et des inspecteurs de santé publique vétérinaire. Seule structure française à préparer simultanément ces trois profils, VetAgro Sup a aussi rejoint depuis 2017 le consortium « Global Health » qui se positionne à l’interface des santés humaine, animale et environnementale, et dont l’approche pluridisciplinaire vise à contribuer concrètement à l’amélioration du bien-être des animaux, de la planète et des personnes.

COVID-19 : un agrégateur transdisciplinaire

« La pandémie qui sévit actuellement est pour le HUB VPH un cas d’école extrême » déclare F. Agostino-Etchetto, pointant que l’on “coche” toutes les cases de ce qui peut survenir dans une telle situation d’émergence infectieuse due à un saut d’espèce, avec de nombreuses interactions entre les différentes composantes des écosystèmes biologiques. « L’événement est colossal, avec un impact à la fois scientifique, médical, économique, humain et sociétal » observe-t-elle, déclarant que l’enjeu de Lyonbiopôle comme du HUB VPH  est de construire une vision pour mieux comprendre et mieux prévenir un autre événement de ce type. « Au-delà du Covid-19, de nombreux projets vont émerger et se structurer, impliquant des personnes de sphères différentes, avec des compétences complémentaires » affirme-t-elle, soulignant qu’il s’agira pour le Pôle de trouver des interconnections et de contribuer à structurer une approche la plus scientifique et la plus coordonnée possible.

« Contrairement aux équipes qui travaillent sur des virus “agressifs”, devant se multiplier vite pour se disséminer le plus rapidement possible, mais qui s’éteignent lorsque l’immunité est en place dans la population, nous étudions des virus plus “sournois” dont la stratégie est de rester en sommeil et de profiter de faiblesses immunologiques pour se réveiller et agresser leur hôte » explique Patrick Lomonte, Directeur de recherche CNRS au sein de l’Institut NeuroMyoGène (INMG) (voir son portrait en encadré). A l’instar du virus de l’herpès simplex dont le “réveil” de la phase de dormance, associée à son tropisme cérébral, est à l’origine des encéphalites herpétiques et de la colonisation par le virus de régions cérébrales telles que le cortex frontal et temporal ou l’hippocampe (et donc possiblement un des facteurs étiologiques en lien avec le déclenchement de la maladie d’Alzheimer). « Au sein de notre équipe de virologie cellulaire notre démarche est d’étudier des virus pour comprendre des mécanismes cellulaires en lien avec l’immunité » indique P. Lomonte, soulignant que les régions neuronales infectées peuvent elles-mêmes devenir le siège de l’inflammation. Or, il est pressenti que le Covid-19, tout comme la plupart des betacoronavirus apparentés, puisse infecter les neurones du tronc cérébral, et qu’une partie des symptômes soit due à la réponse inflammatoire associée…

A ce jour, près de 130 ans après la découverte du premier virus, la virologie constitue un des champs de recherche les plus foisonnants et les plus excitants, à la hauteur des fléaux qui ponctuent notre histoire. Celle-ci nous a enseigné que c’est grâce à des pionniers audacieux, des médecins novateurs et des chercheurs aventuriers que la médecine a réussi à repousser (jusqu’à présent) plusieurs pandémies. Dans la période d’incertitudes et de questionnements que nous traversons, ce dont nous pouvons être sûrs c’est que la compréhension des mécanismes, les hypothèses, les réponses et les solutions viendront de la combinaison de compétences de nombreux spécialistes et de la transdisciplinarité !

 

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          Encart 1

          Ils ont marqué le monde : les virus de…

  • la rage responsable de dizaines de milliers de morts chaque année dans le monde,
  • la variole, ou petite vérole, déclarée éradiquée depuis 1981, et dont seuls des échantillons sont conservés à des fins de recherche par des laboratoires habilités par l’OMS,
  • la fièvre jaune, qui refait son apparition dans certains pays africains, sud-américains et d’Asie du Sud-Est où la couverture vaccinale est faible,
  • la dengue, ou fièvre tropicale, qui s’inscrit aujourd’hui sur la liste des maladies réémergentes avec 500 000 cas de dengue hémorragique par an, mortels dans 2,5% des cas,
  • la poliomyélitequi fait l’objet d’un programme de surveillance mondiale puisqu’il reste endémique dans certains pays (Afghanistan, Pakistan), causant parfois le retour de la maladie par des virus sauvages importés,
  • la grippe (influenza), qui rien qu’en France, touche entre 2 et 8 millions de personnes, provoquant environ 10 à 15 000 morts chaque hiver,

    H1N1 influenza virus / Wikipedia

  • du Sida, ou syndrome d’immunodéficience acquise, correspondant au dernier stade de l’infection au VIH, contre lequel les multi-thérapies sont efficaces pour limiter la multiplication, mais sans guérison.

Et depuis quelques mois du nouveau Coronavirus SARS-Cov-2 (Covid-192, identifié en décembre 2019 en Chine), dont le réservoir est probablement animal. Même si le SARS-CoV-2 est très proche d’un virus détecté chez une chauve-souris, l’animal à l’origine de la transmission à l’Homme n’a pas encore été identifié avec certitude, plusieurs publications  suggérant qu’il pourrait s’agir du pangolin, petit mammifère consommé dans le sud de la Chine.

SARS ou SRAS en français : Syndrome Respiratoire Aigu Sévère

 

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          Encart 2

          Lyon place forte de l’industrie de la santé humaine et animale

Famille lyonnaise emblématique dans le monde de la santé et perpétuant la tradition biologique depuis 4 générations, la famille Mérieux est engagée depuis plus d’un siècle dans la lutte contre les maladies infectieuses, notamment à travers ses 3 sociétés bio-industrielles, dont la plus ancienne : bioMérieux. Fondée en 1963 par Alain Mérieux, et aujourd’hui dirigée par Alexandre Mérieux, le 3e de ses fils, bioMérieux est détenue à 60% par l’Institut Mérieux dont elle est la branche diagnostic, aux côtés de Mérieux NutriSciences dédiée à la sécurité alimentaire et à la nutrition, et Transgène spécialisée dans l’immunothérapie. Détenu à 100% par la Compagnie Mérieux Alliance, composée aux 2/3 par Alain et Alexandre Mérieux et à 1/3 par la Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux (en hommage aux deux fils d’Alain Mérieux, frères aînés d’Alexandre, disparus tragiquement), l’Institut Mérieux a depuis son origine en 1897 la vocation de porter la vision de la biologie et de relever les nouveaux défis de santé publique mondiaux, fidèlement à l’idée de « bouclier sanitaire » chère à Charles Mérieux, visionnaire à l’origine de ce qui est aujourd’hui le Biodistrict de Gerland.

Lyon berceau de l’infectiologie et la vaccinologie / © Nathaly Mermet

« Pour être efficace, il faut travailler sans frontières ni entre le Nord et le Sud ni entre l’Homme et l’animal » a toujours soutenu Alain Mérieux, Président de la Fondation pour l’Université de Lyon de 2012 à 2015. Rappelant qu’en 1947 l’Institut de la Fièvre Aphteuse (laboratoire à l’origine de toute l’histoire de la vaccination à Lyon) avait été fondé par son grand-père Marcel Mérieux à côté des abattoirs de Gerland pour développer les premiers vaccins à partir d’épithélium de langue de bœuf, il souligne aussi que de nombreux virus ont toujours des réservoirs animaux (la chauve-souris pour le virus Ebola, par exemple). « Encore en 1959, le service était envahi par la poliomyélite et on trouve toujours le choléra au Bangladesh, la rage et le tétanos en Iran, etc.» pointe-t-il notant que l’extension du Laboratoire P4 en 2015 à Lyon témoigne de la préoccupation nationale d’être un acteur incontournable dans l’infectiologie mondiale.

La France est aujourd’hui le 1er pays européen et le 2e mondial en termes de R&D et de production de médicaments et de diagnostics vétérinaires, et notamment 4 entreprises françaises figurent parmi les 10 premiers laboratoires vétérinaires mondiaux : Boehringer Ingelheim (ex-Merial), Ceva, Virba et Vétoquinol.

Lyon-Jonage sera le plus grand site de production de vaccins contre la fièvre aphteuse. Erick Lelouch, pose de la 1re pierre le 19 spt. 2019 / ©Nathaly Mermet

Alain Mérieux, Président de l’Institut Merieux. Pose de la 1re pierre du site de production de vaccins, 19 sept 2019 / ©Nathaly Mermet

Après les tractations entre les géants Sanofi et Boehringer Ingelheim (BI) courant 2016, qui ont abouti à un échange des activités santé animale de Merial (du premier vers le second) contre celles de médication sans ordonnance, OTC (dans l’autre sens), Lyon a gagné un nouveau leader en santé animale : Boehringer Ingelheim (BI). Son centre opérationnel et de décision international est désormais localisé sur le Biodistrict Lyon-Gerland, en lieu et place de l’ancien siège de Merial qui devait devenir le siège mondial de Sanofi et Merial réunis. « Boehringer Ingelheim, déjà leader mondial sur les segments de marché porcs et chevaux, aspirait à élargir son spectre avec l’acquisition de Merial, alors leader mondial sur les segments de marché animaux de compagnie et volailles » indique Erick Lelouche, président de Boehringer Ingelheim Santé animale à Lyon (voir son portrait en encadré). BI Santé animale à présent n°2 mondial – derrière Pfizer – sur le marché de la prévention des maladies animales grâce aux vaccins et aux antiparasitaires est membre actif du HUB VPH, convaincu que la santé publique vétérinaire est un enjeu majeur. BI, qui représente 50 000 personnes dans le monde (dont 4000 issues de Merial), pèse 16 milliards d’euros, et entend faire de Lyon un centre stratégique majeur.

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Notes :

(1) La surveillance événementielle repose sur le réseau des vétérinaires praticiens qui doivent signaler le plus rapidement possible tout signe suspect chez un animal sensible à la FA

(2) Coronavirus infectious disease 2019

 

LLiens utiles

  • HUB_VPH (Veterinary Public Health) – Partenaires fondateurs : Aderly, Région Auvergne-Rhône-Alpes, BIOASTER, Boehringer Ingelheim, Institut Mérieux, Lyonbiopôle, Métropole de Lyon, Université de Lyon et VetAgro Sup et  associés : INRAE, ANSES du HUB VPH

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La méditation : à la croisée des neurosciences et de la psychologie | Un article Pop’Sciences

LLa méditation : à la croisée des neurosciences et de la psychologie | Un article Pop’Sciences

« Méditer c’est porter attention d’une certaine manière à l’instant présent, dans un état de non réactivité, non jugement,

en étant aussi sincère que possible » Jon Kabat Zinn

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Longtemps considérée comme un état rêveur, d’abandon de l’esprit, la méditation est aujourd’hui appréhendée avec beaucoup d’intérêt médical et de curiosité scientifique afin de tenter d’en percer les mystères.

Loin d’un état passif, il s’agit bien au contraire d’un état très actif de maîtrise de soi et de contrôle de son activité cérébrale. La méditation représente à présent une voie de recherche à part entière au sein du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (CRNL) – une chaire y est même consacrée depuis 2012 – et ouvre de nouvelles approches dans la prise en charge thérapeutique, en particulier de la douleur.

Pop’Sciences vous propose de méditer sur les aspects neuro-scientifiques et médico-psychologiques autour de la méditation.

Un article rédigé par Nathaly Mermet, Docteur en Neurosciences, journaliste scientifique & médicale, Lyon, pour Pop’Sciences – 27-03-2020

Inspirées de la pratique des moines bouddhistes, les techniques méditatives agissent non seulement sur le fonctionnement du cerveau, mais également sur la structure même de ce dernier, comme le met désormais en évidence l’imagerie par résonnance magnétique (IRM). De manière plus globale, l’impact clinique de la méditation se traduit par une diminution du stress, de l’inflammation, de la fréquence cardiaque et de la tension artérielle (Crosswell et al. Psychoneuroendocrinology 2017) ; l’impact biologique se traduisant par une diminution du taux de biomarqueurs de l’inflammation (cytokines inflammatoires sanguines et cortisol salivaire (Black et al. Cancer 2017).

Parallèlement, une action épigénétique de protection des télomères est observée au niveau biomoléculaire (Conklin et al. Brain Behav Immun 2018), en phase avec l’effet « anti-vieillissement » de la méditation démontrée notamment par une étude pilote impliquant des chercheurs lyonnais (Chételat et al. Scientific Report, Nature.com 2017).  Parallèlement, l’imagerie fonctionnelle atteste d’une certaine plasticité cérébrale (Vignaud et al. Neurosci Biobehav Rev 2018).

La méditation validée par les neurosciences

Les travaux des chercheurs ont montré que lors d’un exercice de méditation, quatre réseaux neuronaux liés à l’attention sont successivement sollicités : le cortex sensori-moteur, le cortex antérieur, les régions pariétales et enfin le cortex préfrontal …et ce, dans un cycle répétitif pendant toute la durée de la séance.

R. Davidson, M. Ricard, A. Lutz / © Jeff Miller

« Grâce à des travaux d’imagerie sur le cerveau de moines bouddhistes comme Matthieu Ricard, nous avons pu démontrer que des exercices intensifs de méditation permettaient de soutenir l’attention et d’améliorer la vigilance cérébrale » rapporte Antoine Lutz, Directeur de recherche Inserm au sein du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (CRNL, équipe DYCOG) et parmi le premier à avoir entrepris des travaux dans ce domaine. Responsable du projet de recherche ERC Brain and Mindfulness, il dirige des travaux qui visent à étudier les processus expérientiels, cognitifs et neuronaux sous-tendant la pratique de la méditation de pleine conscience.

« Malgré son efficacité clinique, les mécanismes neurophysiologiques qui sous-tendent les pratiques méditatives sont toutefois explorés depuis peu et restent encore assez mystérieux » reconnaît-t-il.

Matthieu Ricard/ © Jeff Miller

C’est donc tout l’objet de l’ERC, à travers des protocoles expérimentaux empruntés aux neurosciences cognitives et affectives utilisant l’imagerie cérébrale (MEG, EEG intra-corticale et IRMfonctionnelle) que de mesurer la neuroplasticité des processus de régulation des émotions et du contrôle cognitif.

« Nous avons par exemple mis en évidence, en collaboration avec le laboratoire dirigé par Richard Davidson à l’université du Wisconsin (Madison, Etats-Unis) que le cerveau des méditants expérimentés était capable de traiter des informations bien plus rapidement qu’un cerveau de novice qui reste le plus souvent attaché à la première sollicitation (des enregistrements d’électrophysiologie montrent en effet un traitement des stimuli deux fois plus rapprochés que ne le fait un cerveau de novice).» explique t-il. L’imagerie cérébrale montre en effet que moins d’efforts sont nécessaires aux meilleurs méditants pour atteindre une grande concentration, et il se trouve que les régions cérébrales renforcées par la méditation sont aussi celles qui s’affaiblissent avec l’âge …d’où son effet « rajeunissant » probable sur le cerveau.

R.Davidson-M.Ricard_2016 / ©Mind & Life

Reste encore à élucider de nombreux bénéfices, notamment mais entre autres, en termes de cognition et de mémoire, y compris chez des personnes déjà affectées par des processus neuro-dégénératifs.

… Au secours de la douleur

Les psychothérapies basées sur la méditation dite de la « pleine conscience » sont de plus en plus utilisées pour réduire le stress, augmenter le bien-être et prévenir la rechute dans la dépression. Ainsi, la méditation trouve-t-elle progressivement sa place dans le domaine de la santé, et c’est dans la douleur chronique que ses bienfaits thérapeutiques sont principalement établis, en complément de la prise en charge pharmacologique …ou lorsque celle-ci est en échec.

Particulièrement investie contre la douleur [encart 1] , la Fondation APICIL a financé plusieurs projets parmi lesquels une expérimentation au CHU de Toulouse coordonnée par le Docteur Agnès Suc auprès d’adolescents douloureux chroniques. Responsable de l’équipe  » Douleur et soins palliatifs pédiatriques » elle déclare « nous avons été frappés par la façon dont les patients de 13 à 17 ans inclus, toutes pathologies confondues, ont joué le jeu tout au long d’un programme expérimental déroulé sur 8 semaines ». Inspirée d’une approche développée à l’Hôpital des Enfants à Toronto (Canada), l’expérimentation Peacefull consiste en un apprentissage de pleine conscience (séance hebdomadaire collective, exercice quotidien individuel de concentration, séance en mouvement) à l’interface entre les soins et la philosophie de vie. « C’est un bagage supplémentaire qu’ils acquièrent et qui leur servira le reste de leur vie » observe le Dr Suc.

Autre projet prometteur, celui de méditation de pleine conscience pour les patients en oncologie porté par Audrey Couillet, psychiatre responsable de l’unité de psycho-oncologie au Centre Léon Bérard à Lyon et dotée d’un diplôme universitaire de méditation. Ce projet Medipa fait l’objet d’une étude pilote de faisabilité, pour laquelle le protocole consiste à faire participer des groupes de patients à des séances de méditation de 2h30 pendant 2 mois à raison d’une séance par semaine, pendant ou dans les 6 mois suivant leur traitement oncologique.

« L’intérêt en cancérologie porte à la fois sur la douleur physique et la douleur morale » déclare t-elle.

Sur la première composante, la méditation ne supprime pas l’intensité de la douleur physique, mais elle permet de se distancier de son aspect inconfortable et déplaisant. Sur le volet psychique, grâce à une diminution du stress, de l’anxiété, de la fatigue et de la dépression (Schell et al, Cochrane Dat Syst Rev 2019) assortie d’une amélioration des capacités de « coping », à savoir des facultés à « faire face » à une situation (Ott Integrative Cancer Therapies 2006), du sommeil et de la qualité de vie.

Pour autant « il ne faut pas considérer la méditation comme un outil magique, adapté en toutes circonstances. Il est important que les personnes fragiles sur le plan psychiatrique bénéficient d’abord d’une prise en charge spécialisée, car la méditation pourrait entraîner une recrudescence de leurs angoisses » met en garde Audrey Couillet.

Il s’agit en effet d’une pratique exigeante qui demande discipline et assiduité afin d’atteindre l’état de méditation de pleine conscience sur le moment présent. « Pour le patient, l’apprentissage de cet outil permet de révéler des ressources intérieures non sollicitées jusque là, d’appréhender l’incertitude, de gérer ses inquiétudes, de renforcer la confiance en soi et de travailler sur les troubles de l’image du corps » rapporte t-elle eu regard des premiers retours d’expérience.

Méditer en pleine conscience …un art de vivre pour tous ?

©Ramon Carretero

« La méditation est un outil pertinent tant pour les patients souffrant d’un syndrome anxio-dépressif que pour le personnel soignant lui-même, à la fois dans un contexte de prise en charge empathique que de prévention du burn-out » souligne Audrey Couillet.  S’agissant d’un entraînement mental visant notamment à la transformation de soi, de l’expérience consciente et au développement d’un bien-être durable, l’expérience de méditation peut d’ailleurs selon elle (et selon de nombreux défenseurs de cette pratique) bénéficier à tout un chacun comme un outil de mieux-être. « C’est un entraînement mental comme l’est une pratique sportive » affirme t-elle, rappelant les différents « degrés » de méditation [encart 2], accessibles selon les aptitudes, motivations et entraînement de chacun (de la méditation formelle dans le silence au yoga, en passant par la marche méditative).

Au-delà des applications thérapeutiques, les nombreuses études expérimentales de la méditation ouvrent un pan entier d’explorations afin de mieux comprendre les pratiques qui cultivent intentionnellement la méta-cognition, le recentrage dans le moment présent ou encore l’ouverture à l’expérience. Outil prometteur, insoupçonné il y a encore quelques décennies en Occident, la méditation sera peut-être dans l’avenir l’allié de plus fiable de notre santé et notre bien-être, permettant à chacun d’aller chercher les ressources les plus profondes en lui-même.

Affaire à suivre…

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Encart 1

La Fondation APICIL lutte contre la douleur

Nathalie Aulnette/ ©Fondation APICIL

La lutte contre la douleur est depuis 16 ans le leitmotiv de la Fondation APICIL, dont les actions vont du financement de formations à l’hypnose à celui du développement d’outils de diagnostic et de travaux de recherche clinique, en passant par des projets, de plus en plus nombreux, visant à explorer les bénéfices de la méditation pour des patients douloureux chroniques. « Depuis sa création en mars 2004 la Fondation APICIL a financé plus de 750 projets afin d’améliorer la prise en charge de la douleur des patients, des proches et des soignants sur l’ensemble du territoire français, pour un total de 10 millions d’euros » indique Nathalie Aulnette, directrice de la Fondation, rappelant que le « cœur du réacteur » est le conseil scientifique qui assure la qualité de la sélection des projets retenus et financés.

« De plus en plus de projets autour d’initiatives non médicamenteuses sont soumis à la Fondation APICIL, d’où l’importance de pouvoir les comprendre et les évaluer » confirme le Dr Béatrice Paquier, médecin anesthésiste de formation et pour qui la médecine complémentaire s’est imposée depuis longtemps à travers la pratique de l’hypnose, l’auriculothérapie et l’acupuncture. Exerçant en cabinet au sein du Centre Ambroise Paré ainsi que dans le Service Douleur de l’Hôpital de la Croix-Rousse, le Dr Paquier a rejoint depuis 2018 le conseil scientifique de la Fondation APICIL auquel elle apporte ses éclairages.  « Lorsque j’ai découvert la méditation dans le Bouddhisme zen Soto au Japon il y a 20 ans, cela a apporté une 3e dimension dans les soins que je prodiguais alors en oncologie au sein du Centre Léon Bérard à Lyon » se souvient-elle. La pratique de la méditation a transformé mon chemin professionnel, je l’intègre chaque jour dans mes consultations, pour mes patients, et en particulier autour de l’hypnose. Selon elle, l’hypnose a pris son essor lorsque l’on a compris comment elle fonctionnait, et la méditation va s’imposer de la même manière dans les pratiques thérapeutiques. « L’auto-hypnose peut activer certaines aires du cerveau parfois proches de celles en jeu de la méditation, mais pour cette dernière l’objectif n’est pas d’activer son imaginaire. Au contraire, il ne faut pas accrocher ses pensées, se placer dans l’observation de ce qui est, sans jugement » souligne t-elle.

Parmi les projets soutenus dédiés à la méditation :

> Un travail de recherche portant sur L’impact de la méditation de pleine conscience sur l’anticipation, l’expérience et la rémanence de la douleur (financement pendant 6 mois d’un post-doc sous la direction du Dr Antoine Lutz).

> Le colloque Méditation, Santé, Soignants organisé le 17 janv. 2020 à Lyon par les HCL, l’Inserm, l’Université Claude Bernard Lyon 1 et I-Medit.

>  Une expérimentation au CHU de Toulouse coordonnée par le Dr Agnès Suc auprès d’adolescents douloureux chroniques, suivie de la réalisation d’un film.

>  Le projet Méditation de pleine conscience pour les patients en oncologie porté par Audrey Couillet au sein du Centre Léon Bérard (CLB).

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Encart 2

Plusieurs formes de méditation sont distinguées :

• Pratique de concentration (Shamatha)

• Méditation sur la pleine conscience (Vipashyana). Littéralement «voir les choses telles qu’elles sont réellement», cette technique ancestrale indienne fondée sur la respiration concentre ses effets sur l’attention.

• Méditation sur la compassion altruiste, la position de bienveillance, le non-jugement

L’ensemble des pratiques visent à développer le contrôle de l’attention et la régulation des émotions, et ouvre un chemin vers une compréhension profonde de notre vraie nature.

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LLiens utiles

PPour aller plus loin

  • Screening, Assessment, and Care of Anxiety and Depressive Symptoms in Adults With Cancer : An American Society of Clinical Oncology Guideline Adaptation. Andersen, B. L., DeRubeis, R. J., Berman, B. S., Gruman, J., Champion, V. L., Massie, M. J.,Rowland, J. H. (2014).  Journal of Clinical Oncology, 32(15), 1605–1619
  • Mindfulness practice reduces cortisol blunting during chemotherapy : A randomized controlled study of colorectal cancer patients. Black, D. S., Peng, C., Sleight, A. G., Nguyen, N., Lenz, H.-J., & Figueiredo, J. C. (2017).  Cancer, 123(16), 3088–3096
  • Insight meditation and telomere biology : The effects of intensive retreat and the moderating role of personality. Conklin, Q. A., King, B. G., Zanesco, A. P., Lin, J., Hamidi, A. B., Pokorny, J. J., … Saron, C. D. (2018). Brain, Behavior, and Immunity, 70, 233–245
  • Effects of mindfulness training on emotional and physiologic recovery from induced negative affect. Crosswell, A. D., Moreno, P. I., Raposa, E. B., Motivala, S. J., Stanton, A. L., Ganz, P. A., & Bower, J. E. (2017).  Psychoneuroendocrinology, 86, 78–86
  • Au cœur de la tourmente, la pleine conscience. Kabat-Zinn J. (2009). J’ai lu Bien-être 1990, traduction De Boeck SA; 794 p
  • Mindfulness Meditation for Oncology Patients : A Discussion and Critical Review. Ott, M. J., Norris, R. L., & Bauer-Wu, S. M. (2006). Integrative Cancer Therapies, 5(2), 98–108
  • Mindfulness-based stress reduction for women diagnosed with breast cancer. Schell, L. K., Monsef, I., Wöckel, A., & Skoetz, N. (2019). The Cochrane Database of Systematic Reviews, 3, CD011518
  • Neural effects of mindfulness-based interventions on patients with major depressive disorder : A systematic review. Vignaud, P., Donde, C., Sadki, T., Poulet, E., & Brunelin, J. (2018).  Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 88, 98–105

Climat : en surchauffe, oui mais à quel point ? | Un article Pop’Sciences

CClimat : en surchauffe, oui mais à quel point ? | Un article Pop’Sciences

Les alarmes ne cessent de se répéter, au rythme des nouveaux rapports du GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Le réchauffement climatique semble devenir de moins en moins abstrait, et même, il paraît que son évolution s’accélère ! Mais dans quelle mesure ?

Réponses de Chloé Maréchal, paléoclimatologue à l’Université Claude Bernard Lyon 1.

Un article rédigé par Fabien Franco, journaliste, pour Pop’Sciences

8 oct. 2019.

Comment jugez-vous le niveau de fiabilité des rapports scientifiques produits sur le climat ?

Tous les sept ans, le GIEC produit un rapport qui reprend des milliers de recherches menées dans le monde à partir d’observations et de modèles informatiques. La fiabilité des réponses vient de cette somme de laboratoires qui produisent des données s’appuyant sur des sources et des modèles différents. Dernièrement, le groupe des chercheurs français a indiqué que leurs modèles climatiques étaient sous-estimés. Si les groupes des autres pays en arrivent tous plus ou moins aux mêmes résultats, alors on pourra dire que les données actuelles disent quelque chose d’important.

Quelle méthode utilisez-vous pour reconstituer les climats du passé ?

La chimie permet de reconstituer les paramètres en lien avec le climat. Ma recherche actuelle utilise des isotopes de l’oxygène présent dans les coquilles fossiles d’animaux marins bivalves. Cela permet de connaître la température de l’eau de mer jusqu’à des dizaines de millions d’années. Les coquilles contiennent des atomes d’oxygène qui ont été puisés dans l’eau de mer durant la vie de l’organisme. Ces atomes ont enregistré un signal de leur époque que nous nous appliquons à déchiffrer. Nous pouvons remonter ainsi très loin dans le temps, plus loin même que les carottes glaciaires qui elles enregistrent la température et la composition de l’atmosphère mais qui s’arrêtent à 120 000 ans au Groenland et 800 000 ans en Antarctique.

Coquilles Cerithium vulgatum et Stramonita haemastoma-Copyright Antoine Boutier

Coquilles de Cerithium vulgatum et Stramonita haemastoma de la dernière période interglaciaire provenant du site de La Santa, Lanzarote, Iles Canaries. La taille d’un rectangle correspond à 1 cm. La composition en isotopes de l’oxygène des coquilles permet d’estimer la température de l’eau de mer dans laquelle vivait l’organisme. L’océan et sa température jouent un rôle essentiel dans le climat terrestre. / ©Antoine Boutier.

À partir de quelle échelle de temps peut-on dégager une constante climatique ?

Le climat se distingue de la météo à partir du moment où l’on a un recul de trente ans minimum. Les constantes climatiques peuvent recouvrir différentes échelles de temps. La période interglaciaire dans laquelle nous sommes actuellement dure depuis douze  mille ans. Elle est très stable au niveau climatique comparé aux soubresauts qui ont émaillés la dernière période glaciaire, il y a 70 000 ans jusqu’à 20 000 ans auparavant. Mais en y regardant de plus près, on constate que la température globale moyenne était plus élevée de 0,8°C il y a 8 000 ans par rapport au milieu du 19e siècle, date à laquelle débute l’époque industrielle. À chaque fois, il faut donc préciser sur quelle échelle de temps, la constante climatique est donnée.

C’est là qu’intervient la paléoclimatologie ?

En effet. En prenant une loupe de plus en plus grossissante, on s’aperçoit que la température ne cesse d’évoluer. Mais ce qu’il est important de constater à l’heure actuelle, c’est l’amplitude de ces variations climatiques exprimées en degré et le laps de temps dans lequel elles s’effectuent. Les paléoclimats nous disent que nous sommes dans une période chaude depuis 12 000 ans, soit à environ 15°C en moyenne sur l’ensemble de la planète. Ils nous disent aussi qu’il y a vingt mille ans, nous étions dans une période glaciaire durant laquelle la glace était plus présente, notamment dans l’hémisphère Nord. À cette époque, une calotte glaciaire couvrait l’Amérique du Nord jusqu’à New York et Vancouver, une autre calotte reposait sur une partie de l’Eurasie et descendait à proximité de Londres et Moscou. Le niveau des mers étaient à -120 mètres. La température moyenne à la surface du globe s’élevait alors à 10°C. Nous constatons donc qu’une hausse de seulement +5°C moyens suffit pour passer d’une époque froide dite glaciaire à une époque chaude. Ceci s’explique par des cycles astronomiques, plus précisément par la position de la Terre autour du Soleil. +5°C moyens et l’on bascule d’un monde à l’autre.

+5°C seulement ?

Effectivement, une variation de quelques degrés paraît faible à notre échelle quotidienne. Mais à l’échelle de la planète, une variation de quelques degrés moyens est conséquente. Nous savons que la dernière transition glaciaire-interglaciaire s’est déroulée en un peu moins de dix mille ans. Cette transition a engendré de véritables changements. Ici, à « Lyon », en période glaciaire, le sol était glacé et la toundra s’étendait partout à l’horizon, laissant place à la steppe plus au sud. Les arbres étaient « réfugiés » au sud de l’Europe dans quelques zones privilégiées de l’Espagne, de l’Italie et des Balkans. Et en presque dix mille ans, on bascule dans un monde chaud, les glaces se rétractent, le niveau de la mer monte, et les arbres colonisent à nouveau les moyennes et les hautes latitudes. La plupart des espèces ont eu le temps de s’adapter. Depuis trois millions d’années, une cinquantaine d’oscillations de ce genre ont eu lieu.

Dépôt de conglomérat de la dernière période interglaciaire contenant des coquilles de Strombus bubonius et des graviers basaltiques sur le site de Matas Blancas, Fuerteventura, îles Canaries. / DR

+5°C c’est aussi une estimation des experts à l’horizon 2100

Nous envoyons des quantités de CO2 de façon artificielle dans l’atmosphère. Ce gaz à effet de serre réchauffe la température de surface. Nous avons déjà augmenté la température moyenne globale de +1°C en un siècle. Ces +5°C estimés se feraient donc en 250 ans, c’est-à-dire de 1850 à 2100. De plus, non seulement cette hausse est forte et rapide, mais elle s’effectue aussi dans une période climatique interglaciaire, donc déjà chaude. Ceci nous amène à envisager des conditions climatiques inconnues depuis plus de dix millions d’années. Cela nous conduirait en dehors de notre cadre naturel sachant que le genre Homo, qui a compté une quinzaine d’espèces humaines, est apparu il y a 3 millions d’années et que Homo sapiens, notre espèce, est apparu il y a 300 000 ans. Les paléoclimats servent à mesurer les enjeux de ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui. Cela signifie que plus nous affinerons nos résultats, plus l’histoire du climat passé sera précisée, mieux nous situerons l’évolution actuelle et future du climat grâce à ce repère passé.

Le réchauffement climatique varie-t-il selon la zone géographique ?

Oui. Les répercussions ne sont pas identiques entre les régions. Le réchauffement lors d’un changement climatique suit une loi invariable que l’on a pu vérifier depuis des millions d’années : il augmente de l’Équateur aux pôles, et il est plus important sur les continents que sur les océans.  C’est ce que prévoient les modélisations pour l’évolution du climat futur. Ainsi, les Tropiques vont moins se réchauffer que les régions polaires. Cependant, la chaleur qui existe dans les Tropiques, alliée à l’humidité, rend particulièrement dangereux ce réchauffement. Pour les humains, le seuil létal lié à la chaleur sera alors de plus en plus fréquemment atteint, car les vagues de chaleurs deviendront de plus en plus intenses et nombreuses. Dans les régions polaires, où se trouvent les grandes calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, le réchauffement à l’œuvre a déjà déclenché depuis les années 2000 la fusion de ces deux géants de glace… ce qui alimente la montée du niveau marin. En ce qui concerne la différence de réchauffement entre les continents et les océans, les courants océaniques pourront tempérer le réchauffement climatique dans certains endroits du globe.

En quoi la thermodynamique des océans renseigne-t-elle le climat ?

Les océans sont des acteurs majeurs du climat. Ce sont eux qui vont emmagasiner des flux considérables d’énergie. 93% du surplus d’énergie émis par l’homme dans le système climatique est absorbé par les océans. Cette accumulation de chaleur, qui se fait d’abord dans les eaux de surface, met des siècles/millénaires à se transmettre à la masse entière de l’océan, et atténue ainsi, momentanément, le réchauffement observé à la surface des continents. Cela bien sûr ne va pas sans conséquences sur la température des eaux de surface marines, qui croît constamment, et donc sur la vie marine.

À quel point est-ce pertinent de comparer les climats actuel et passé ?

Depuis plusieurs centaines de milliers d’années, nous retrouvons la même disposition des continents, une faune et une flore comparables : ce cadre quasi-identique à l’actuel nous permet, à travers la connaissance du climat passé, de cerner l’importance du changement climatique futur. Par exemple, grâce au pollen du chêne, nous sommes arrivés à calculer la vitesse de colonisation de cette essence lors de la dernière déglaciation. Les chercheurs ont pu estimer cette vitesse à environ 300 mètres par an. C’est rapide, mais pas assez pour suivre la vitesse du réchauffement climatique des dernières décennies. Une autre étude a montré que la vitesse de migration du hêtre est également trop lente. Qu’il s’agisse de migration ou d’adaptation physiologique, les espèces végétales ou animales ont besoin de temps. Le changement climatique va être « difficile » pour nombre d’entre elles.

Quel rôle le climat tient-il dans les sociétés humaines ?

Du climat dépendent nos ressources. Ces ressources proviennent de l’agriculture, apparue il y a 10 000 ans environ, dans cette période interglaciaire que nous connaissons actuellement. La gestion des ressources va être l’une des problématiques que l’humanité va devoir gérer. Nos cultures actuelles vont être confrontées à un stress de plus en plus fort : suite aux canicules qui seront plus fréquentes et plus intenses, mais aussi suite au déficit de pluie dans certaines régions du globe, comme par exemple le bassin méditerranéen. Cela nécessitera une adaptation de l’agriculture actuelle.

Comment en tant que scientifique réagissez-vous à la demande de certitude du pouvoir politique ?

Depuis 40 ans, les travaux de milliers de scientifiques, issus de toutes les nations, ne font que préciser le même fait : le climat se réchauffe, et ce réchauffement est dû à l’activité humaine. L’importance de ce réchauffement  apparaît de plus en plus clairement au vu de l’histoire passée du climat. La demande de certitude du pouvoir politique est légitime et l’état des connaissances scientifiques actuel sur le changement climatique répond à leur demande (rapports du GIEC 1990, 1995, 2001, 2007, 2014). Cet état demande encore à être affiné pour mieux simuler l’évolution future du climat.

Quelles avancées envisagez-vous dans vos recherches ?

Nous accumulons de plus en plus de données, ce qui nous permet progressivement de cerner les zones encore fragmentées des climats anciens que nous étudions. Il faut multiplier les échantillonnages, faire des analyses, trouver la matière première idoine qui n’ait pas perdu ce signal chimique venu de la nuit des temps. Après Les Canaries, j’espère pouvoir aller au Cap Vert, ce qui permettra d’étendre les interprétations que j’ai faites avec mes collaborateurs à une partie plus vaste de l’océan tropical Atlantique Est. Je travaille aussi sur un projet qui vise à étudier l’incidence du changement climatique récent sur les éboulements rocheux en moyenne montagne dans le massif alpin. Ce nouvel axe de recherche permettra d’affiner encore un peu plus notre connaissance des répercussions actuelles du réchauffement climatique.

Quel regard portez-vous sur la consommation énergétique ?

Le CO2, dioxyde de carbone, est le principal gaz à effet de serre responsable du réchauffement climatique actuel, d’origine humaine. 80% du CO2 injecté dans l’atmosphère provient des combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon). Notre économie et la croissance démographique couplée à notre mode de vie favorisent la production de CO2. Stabiliser le climat implique que nous n’émettions plus de gaz à effet de serre, donc que notre production d’énergie à partir des combustibles fossiles devienne minimale. Plus vite nous atteindrons ce but, moins le réchauffement final sera grand. À +2°C par rapport à l’époque préindustrielle, notre adaptation est encore possible. Au-delà, le réchauffement entraînera de très sévères conséquences, irréversibles. La principale inconnue dans l’évolution future du climat est la capacité de l’homme à modifier son comportement. Il n’y a rien d’inéluctable. Souvenez-vous du trou dans la couche d’ozone qui a été résorbé grâce à une concertation internationale politique.

PPour aller plus loin

 

Le primat néolibéral, problème de l’Union européenne…? | Un article Pop’Sciences

LLe primat néolibéral, problème de l’Union européenne…? | Un article Pop’Sciences

©Flickr

Le 26 mai 2019, les élections européennes ont permis de donner ses couleurs au parlement européen. Entre faux discours et nationalisation des débats, plus que jamais, le citoyen a besoin d’être éclairé sur cette Europe désignée trop souvent  comme responsable de tous les maux.  Aurélien Antoine, professeur de droit à l’Université Jean Monnet, et fondateur de l’Observatoire du Brexit, partage son analyse du projet européen à l’heure de sa séparation du Royaume-Uni.

Une interview menée par Fabien Franco, journaliste, Lyon

Un article Pop’Sciences – 29/05/2019

 

Est-il vrai que 80% des lois appliquées en France sont issues de la réglementation européenne ?

La proportion est effectivement très importante, mais difficilement quantifiable. Des pans entiers de la législation sont dominés par le droit de l’Union européenne, tels que le droit de la concurrence, ou encore, celui des marchés publics. En revanche, d’autres législations ne dépendent pas du droit de l’Union européenne, comme le droit de la famille. Plus largement, l’étendue du droit de l’Union dépend des compétences que les États acceptent de lui transférer. Dès lors que l’UE n’a pas ces compétences, son influence dans les droits nationaux est au mieux, indirecte.

Dans le domaine de la fiscalité, de la défense ou des droits sociaux, les lois sont nationales.

Oui, toutefois, l’UE cherche à fixer des principes généraux. En matière sociale, par exemple, le système de la charte sociale européenne joue un rôle important aux fins d’assurer une espèce de convergence entre les États. En matière fiscale, la France est libre de fixer son taux de TVA, mais il est évident que les contraintes imposées par l’UE en matière budgétaire vont avoir, indirectement, des répercussions sur les politiques fiscales des États membres. Les relations entre les droits nationaux et européen sont à facettes multiples, ce qui rend toute tentative de quantification exacte pratiquement impossible. Ce débat est désormais éculé car les systèmes juridiques sont interdépendants. À cet égard, le Brexit est une bonne illustration de la difficulté de les séparer.

Peut-on déplorer qu’il n’y ait pas suffisamment d’harmonie entre les droits, et précisément dans la législation fiscale, quand des États prospèrent grâce à l’optimisation fiscale décriée par ailleurs ?

Ces politiques fiscales favorables aux grandes entreprises ne sont finalement pas si éloignées de la logique économique néolibérale de l’UE qui domine depuis environ 30 ans. L’harmonisation fiscale doit passer par de nouvelles compétences transférées à l’Union. C’est pourquoi il existe un débat autour de la création d’un impôt européen commun qui ne pourra devenir réalité qu’avec l’accord unanime des États membres pour faire évoluer les traités. Cela dit, on peut dire qu’il y a certainement plus de points communs entre la fiscalité française et espagnole aujourd’hui qu’il n’y en avait dans les années 30 !

Le droit européen prime-t-il sur le droit national ?

Bien sûr. Les États doivent respecter les normes européennes ainsi que l’a affirmé il y plus de 50 ans la Cour de Justice. C’est une obligation qui découle aussi des articles 88-1 et suivants de la Constitution française. Toutefois, le Conseil constitutionnel rappelle que si de nouvelles normes portaient atteinte à l’identité constitutionnelle de la France, la législation européenne pourrait être remise en cause. En réalité, les États membres n’ont pas d’autre choix que de se conformer au droit de l’Union, parce que s’ils ne le font pas, ils s’exposent à des recours devant la Cour de justice de l’Union européenne.

Pourquoi le droit européen, et aussi le droit international, ont-ils primauté sur le droit national ?

Les textes internationaux n’ont pas nécessairement une valeur supérieure à la loi française. Encore faut-il que les conditions fixées par la Constitution française soient respectées. En revanche, le droit de l’Union européenne est davantage protégé dans l’ordre juridique des États membres. On ne peut donc pas assimiler le droit de l’UE et le droit international. Tout simplement parce que la France a accordé un statut constitutionnel spécifique et très protecteur au droit de l’Union, distinct de celui qui est applicable aux conventions internationales.  Le droit de l’Union européenne n’est pas du droit international.

L’Union européenne est-elle d’abord un espace économique ou une construction juridique ?

Les deux ! L’économie a été fixée comme un moyen pour accéder à un objectif politique. Pour cela, il a fallu passer par la règle, c’est-à-dire la manière d’imposer en douceur une unité européenne. Comment fait-on pour créer cette unité politique ? En rendant interdépendantes les économies. Car si les entreprises sont interdépendantes, les États le seront pareillement. Des règles communes ont donc été créées par les gouvernements des pays fondateurs, portées par des institutions supranationales. C’est ce processus intergouvernemental qui est à l’origine de l’Union européenne. Cependant, cette stratégie a ses limites puisque, depuis les années 50, les dirigeants des institutions de l’UE peinent à incarner une unité politique à l’échelle du Continent (hors Russie).

Le 26 mai, nous avons voté aux élections européennes. Pourquoi ce pluriel ?

Au pluriel parce qu’il y a plusieurs circonscriptions et plusieurs listes sur l’ensemble de l’Europe. Cela avait fait débat : faire une liste unique sur l’ensemble de l’Europe donnerait une dimension exclusivement européenne à un scrutin qui demeure largement marqué par les contextes nationaux. Chaque État a un certain nombre de sièges à pourvoir. Les partis font des listes et les citoyens se prononcent le même jour. En France, les listes qui font moins de 5% des voix exprimées n’ont pas de députés élus. Au Parlement européen, le parti populaire européen (PPE) rassemble les droites modérées. Le parti socialiste européen rassemble les mouvements de centre gauche. Les partis qui ne se réclament ni de l’un ni de l’autre compliquent aujourd’hui le paysage politique au Parlement. Par exemple, les députés du parti LREM élus n’appartiendront pas à l’un des deux grands courants qui dominent le Parlement européen depuis les premières élections en 1979. Il semble difficile d’identifier un groupe parlementaire qui conviendrait à sa ligne doctrinale d’une part, d’autant que, d’autre part, cette ligne doctrinale n’est pas clairement définie. Cet émiettement des députés, lié principalement à la montée de partis europhobes ou eurosceptiques, risque d’éroder la puissance des deux grands partis européens historiques.

N’est-ce pas le moyen de renouveler les élus et donc des politiques qui ne satisfont plus les citoyens européens ?

L’alternance est toujours une bonne chose si elle amène un progrès ou une cohérence politique. Il n’est pas certain que les nouveaux députés européens issus de formations populistes aux motivations très disparates à travers l’Europe satisfassent cette exigence. Néanmoins, un rééquilibrage en faveur des courants écologistes, raisonnables et structurés comme en Allemagne ou dans les pays nordiques par exemple serait de nature à modifier substantiellement l’orientation politique du Parlement. Mais il faut une majorité pour cela, et, même diminuées, les formations de centre droit et de centre gauche sont restées les principaux partis au lendemain du 26 mai.

Les discours politiques parlent d’un « SMIC européen ». Est-il juridiquement envisageable ?

Tout est juridiquement possible dès lors que les États membres se mettent d’accord pour modifier les textes. Le problème initial est politique : comment définir un SMIC européen sans tenir compte de l’hétérogénéité des économies ?

Les partis d’extrême-droite évoquent quant à eux « l’Europe des nations ». D’un point de vue juridique qu’est-ce que cela signifie ?

Cela ne veut rien dire du point de vue du juriste. L’expression était entendue dans le gaullisme social il y a plusieurs décennies, utilisée aussi dans le courant de gauche dit chevènementiste, et désormais employée par l’extrême droite. Juridiquement, aucune concrétisation n’est possible. Notons seulement que L’Europe est déjà une Europe des États puisque ce sont ces derniers qui transfèrent des compétences à l’UE.

Le droit européen peut-il réguler les géants du numérique ?

Oui, si encore une fois, les États se mettent d’accord. L’exemple de la taxe GAFA est très parlant. Si Bruno Lemaire, le ministre français de l’Économie, avait réussi à convaincre l’Allemagne, on aurait pu créer cette taxe à l’échelle de l’ensemble des États membres. Notre voisin a bloqué pour des raisons économiques. La raison en est simple : Angela Merkel a craint que l’Administration américaine dirigée par Donald Trump décide de prendre des mesures de rétorsion douanière défavorable aux exportations allemandes.

Cela signifie que les intérêts particuliers continuent à primer sur l’intérêt général ?

Exactement. Ces intérêts particuliers sont ceux de grands groupes vis-à-vis desquels les États sont liés pour des raisons économiques. Pourquoi ? Parce que ces groupes payent des impôts, créent de l’emploi et produisent des richesses. Comme les objectifs politiques aujourd’hui sont largement dirigés vers la croissance du PIB ou à la diminution du taux de chômage, les États hésitent, voire excluent de mener des politiques qui désavantageraient leur industrie au profit de politiques plus qualitatives (environnement, droits sociaux, droits civiques, etc.).

Peut-on considérer que l’UE est juridiquement trop rigide ?

L’UE est légitimement perçue comme produisant un nombre important de normes, ce qui peut sembler paradoxal au regard de sa dimension libérale. En réalité, les entreprises et les citoyens demandent toujours plus de règles pour des raisons multiples et parfois contradictoires. Pour les entreprises, il s’agit, par exemple, de préserver leurs débouchés, d’éviter d’être victimes de pratiques anticoncurrentielles, de pouvoir accéder à de nouveaux marchés, etc. Pour les citoyens, l’UE leur garantit de nouveaux droits en tant que consommateur ou en tant que salarié. Il faut aussi souligner que, si les institutions de l’Union légifèrent, c’est parce qu’elle suit la volonté des États membres.

Et c’est le droit qui permet de pointer du doigt la faiblesse politique de l’Union européenne.

En étudiant la nature des règles européennes et les domaines dans lesquels elles interviennent, il est possible de révéler les objectifs fondamentalement économiques de l’Union. Le manque de maturité politique qui fait défaut à l’UE ne lui est pas imputable en tant que tel, mais aux États, aux peuples et aux technocrates qui l’incarnent.

Venons-en au Brexit. Que nous dit-il de l’Europe juridique ?

Du point de vue juridique, le Brexit représente pour certains Britanniques la possibilité de ne plus devoir appliquer la réglementation européenne. Par exemple, nombre de pêcheurs britanniques ne veulent plus partager les eaux de leur zone maritime avec leurs homologues européens.

Pour des néolibéraux comme Boris Johnson, l’UE empêche les Britanniques de conclure des traités commerciaux plus avantageux. Les uns comme les autres rejettent donc la réglementation européenne. Le débat a été très nationalisé et, pour l’heure, le Brexit n’a pas conduit l’Union et ses États membres à faire leur autocritique.

Pourquoi est-il si difficile de sortir des traités de l’UE ?

Le processus intégrateur européen se voulait inextricable au risque du retour de la guerre. L’échec de l’UE serait l’échec de la paix. Le Brexit en fournit la preuve avec la problématique de la frontière irlandaise. Ce sujet est fondamental. Par ailleurs, la sortie d’un État membre peut signifier que le processus intégrateur est en train de se déliter, ce qu’il faut absolument éviter du côté de l’Union.

La crise que subissent les États membres n’est-elle pas en train de menacer l’Union européenne ?

La crise de l’Union n’est que le reflet de celle que subissent les entités qui la composent. L’incapacité de dirigeants actuels de surmonter des difficultés majeures (inégalités, environnement, mouvements migratoires) se traduit à tous les échelons, aussi bien à l’échelle des États qu’à celle des organisations supranationales.

La sortie du Royaume-Uni implique-t-elle nécessairement le retour d’une frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande ?

Juridiquement, en cas de sortie du Royaume-Uni, il faudra inévitablement le retour d’une forme de frontière. Comment faire pour qu’elle soit la plus souple possible ? Des solutions ont été trouvées par le Gouvernement britannique, mais l’UE les a rejetées arguant de leur manque de viabilité. Pourtant, il existe en Europe des frontières relativement ouvertes entre l’UE et des États tiers : tel est le cas avec la Suisse. Bien sûr le contexte des deux Irlande est bien différent. Les deux camps, UE et RU, sont néanmoins restés arcboutés sur leurs positions. Du côté du Royaume-Uni, le blocage est imputable à l’accord de majorité entre les conservateurs de la Première ministre Theresa May et les dix députés du DUP (parti unioniste démocratique d’Irlande du Nord). Admettre un statut particulier pour l’Irlande du Nord (le fameux backstop de l’accord conclu en novembre 2018) éviterait le rétablissement d’une frontière trop dure, mais l’existence d’un régime distinct entre les deux Irlande est une ligne rouge infranchissable pour le DUP. Du côté de l’Union européenne, on a considéré que les libertés des traités (établissement, de circulation des capitaux, des marchandises et des personnes) ne pouvaient souffrir d’exceptions, alors que l’Union a déjà fait preuve de plus d’innovation juridique dans sa relation avec des États tiers. Si les deux parties avaient été plus souples, et Theresa May plus à même de développer une vision politique et une stratégie adaptée, une solution juridique aurait sans doute pu être trouvée.

Le problème est-il donc davantage politique que juridique ?

Jean Giraudoux1 a écrit « le droit est la plus puissante école de l’imagination ». C’est vrai. Pour preuve, la multitude des accords commerciaux que l’Union européenne a déjà conclus (Canada, la Corée du Sud, la Norvège, etc.). Un accord commercial original avec le Royaume-Uni est tout à fait possible dans l’absolu. En réalité, le Brexit révèle aussi un manque de sens politique des élites actuelles qui, si elles forment une bonne technocratie, oublient ou feignent d’omettre certains obstacles. Jusqu’à l’automne 2016, la problématique irlandaise n’a pas été évoquée malgré les avertissements de chercheurs dont je fais partie. Quant au Parlement britannique, il a tout autant été négligé par les négociateurs.

Pourtant le droit et la politique n’ont-ils pas toujours été intimement liés ?

Dès lors que l’on veut vivre en société, nous sommes obligés d’avoir des règles. La question est de savoir de qui émanent ces règles. À partir du moment où des collectivités d’individus nombreux souhaitent poursuivre un destin commun (pour répondre à une menace extérieure par exemple), il faut constituer une entité qui bénéficiera de la légitimité pour imposer des règles indispensables au lien social. Cette puissance tutélaire, c’est l’État. L’ordre étatique est fondé sur des règles pour organiser la vie en société. La politique est l’art d’organiser la société ; or cet art ne peut se passer de règles qui doivent être observées et sanctionnées.

L’Union européenne est-elle démocratique ?

Son fonctionnement dépend largement d’un personnel élu. Le parlement est une institution éminemment démocratique. Néanmoins, des organes comme la Commission cumule quant à elle plusieurs pouvoirs, ce qui interroge quant à sa domination dans le fonctionnement quotidien de l’Union. Par ailleurs, la recherche du plus petit dénominateur commun à 28 États membres, aboutit souvent à des décisions qui ne correspondent pas forcément aux préoccupations des citoyens. N’oublions pas que l’Union européenne ne s’arroge aucune compétence que les États n’auraient pas accepté de transférer. Faut-il accuser l’Union de ne pas être suffisamment démocratique ? Non, d’autant que tout État qui a accepté de transférer ses compétences peut revenir sur sa décision en tant qu’État souverain (c’est ce qu’il s’est passé avec le Brexit). Aujourd’hui le véritable problème est, selon moi, le primat néolibéral favorisé par la dilution de la décision dans une Europe élargie. Si déficit démocratique il y a, c’est principalement de la responsabilité de la classe politique et de la réticence des citoyens de se sentir Européens, non pas de l’absence de processus démocratique.

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Note :

(1) « Le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. », La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux (1882-1944).

 

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