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Qu’ont encore à vendre les grandes villes ?

QQu’ont encore à vendre les grandes villes ?

En 2007 le seuil des 50% de la population mondiale vivant en ville a été dépassé. Ce chiffre concrétise à lui seul le phénomène d’urbanisation galopante de nos sociétés. Les métropoles mondiales s’étalent ainsi sans discontinuer et concentrent toujours plus de populations et d’activités. La compétition fait rage entre ces grandes villes. Elles développent alors des discours marketing qui vantent l’ampleur de la concentration de leurs pouvoirs … et visent à en accumuler davantage. Comment peuvent-elles encore faire la différence dans la concurrence mondiale ? Et qu’ont-elles encore à nous vendre ?

Pierre Cornu, historien, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 (Laboratoire d’études rurales), Isabelle Lefort, géographe, professeure à l’Université Lumière Lyon 2 (Laboratoire EVS) et Guillaume Faburel, géographe, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et à Sciences Po Lyon (UMR Triangle), analysent ces phénomènes de polarisation des pouvoirs au sein de grandes métropoles et des récits qui les accompagnent.

Introduction et propos recueillis par Samuel Belaud


La concurrence entre les villes se concrétise notamment par la quête incessante qu’elles ont à occuper les premières places de classements comparatifs, désignant au hasard les cités où il fait bon vivre, investir, manger, voyager, faire du sport ou respirer. Ces classifications sont autant d’arguments qu’ont les grandes villes pour construire des récits de promotion, d’attractivité et de positionnement face à leurs rivales. Ces récits sont formalisés dans des stratégies dites de city-branding ou de marketing territorial.

L’âge d’Or des villes

Le début du dernier millénaire marque un retour en force des villes face à l’hégémonie des planifications nationales des deux siècles précédents. En effet, le 1er juin 2017, le président nouvellement élu du 2nd pays le plus pollueur de notre planète, décide sine die de se retirer de l’« accord de Paris » pour lequel les États-Unis s’étaient engagés lors de la COP 21. En réponse un groupe d’états et de villes américaines se sont engagés à faire que leurs territoires respectent les termes de l’accord. Le gouverneur de New-York de l’époque, Andrew Cuomo, avait alors déclaré leur détermination à « atteindre l’objectif américain de réduction de 26 à 28% des émissions de gaz à effet de serre » par rapport à 2005. Il n’a fallu que quelques mois pour que les villes Françaises rejoignent le mouvement. Les grandes villes jouent désormais un rôle diplomatique très important aux côtés des états et le C40 Cities Climate Leadership en est une concrétisation majeure. A lui seul, ce consortium représente plus d’un demi-milliard d’habitants et un quart de l’économie mondiale.

Infographie : C40 Cities Climate Leadership

Villes-monde et monde de villes

Les métropoles agissent dès lors pour accroitre la concentration de leurs pouvoirs (économiques, réseaux de communication, politiques …) et pour maintenir un niveau suffisant de « compétences » afin de pouvoir « peser » dans le marché concurrentiel des villes. Le paradoxe est alors saisissant. D’un côté se développe la standardisation mondiale des lieux et de leurs pratiques. Marc Augé[1] décrit ainsi des « non-lieux » florissants à travers le monde. Des portions d’espaces dénuées de sens et d’identité comme les autoroutes, les magasins franchisés, les aéroports… où les individus s’ignorent et transitent. Ces « non-lieux » participent d’une symbolique mondialisée de la ville, permettant à n’importe qui de rapidement s’y identifier. De l’autre, dans un contexte de marché et de concurrence, chaque ville défend la volonté de se différencier des autres et défend une identité singulière. Marc Augé à ce propos précise qu’« aucune société ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de comparaison ». Un véritable paradoxe pour des métropoles de plus en plus confrontées à la prolifération de lieux qui ne lui sont pas symboliquement propres. Alors, les stratégies d’attractivité proposent des récits qui sont articulés autour de singularités qui subsistent (sociales, historiques, écologiques, voire politiques).

Valoriser ses lieux anthropologiques

L’objectif est donc le même pour toutes les villes : attirer et concentrer des touristes, des entreprises, des hauts-revenus, de nouveaux habitants, des infrastructures de pouvoir… Pour ce faire, les récits qu’elles produisent s’accompagnent du renouvellement ou de la création d’une « offre territoriale » adaptée au marché mondial. Composée par exemple de nouveaux ensembles urbanistiques, d’évènements phares, d’une offre touristique forte, d’avantages fiscaux attractifs, de signatures architecturales de renom, ou encore de nouveaux services innovants de mobilité. Chacun y va de son « avantage concurrentiel ». Les grandes villes ont toujours été construites socialement, désormais la publicité de leurs ressources est un levier indispensable de leur développement économique social et politique.

 

[1] AUGE M., 1994, « Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité » dans L’Homme, vol. 34, n° 129, pp. 193-194.


LA SUITE DU DOSSIER :

<Les cités-produit, ou l’expérience de consommation de la ville

© Jason Lam

Les villes ont la propension immédiate à symboliser une porte d’entrée de territoire. C’est-à-dire que leur notoriété historique et géographique, parfois antique, et leurs aménagements de réseaux d’entrée/sortie (ferroviaires, aériennes, et routières), en font des catalyseurs de valeur qui les ont poussés à s’engager depuis quelques décennies dans une démarche de marketing territorial qui, au départ, était d’avantage orientée vers la favorisation des flux touristiques. Isabelle Lefort est professeure de géographie à l’Université Lyon 2, spécialiste des enjeux du tourisme, des loisirs et des patrimoines. Selon elle, le marketing territorial s’entend au sens des « politiques de régénération et d’attractivité urbaines » qui s’adressent directement à nos émotions et cherchent à produire des expériences singulières de la ville.

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<Le marketing des métropoles face à « l’artificialisation croissante des existences »

© Donn Strain

Une part de la communauté scientifique traitant des questions urbaines, tend à constater certains effets délétères de la « métropolisation » sur notre environnement et au service du creusement d’inégalités socio-territoriales. Les métropoles qui sentent peut-être le vent tourner adoptent déjà de nouveaux récits qui visent autant à rassurer, qu’à engager ceux à qui ils s’adressent. Guillaume Faburel est géographe, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et à Sciences Po Lyon. Il s’attend à une réorganisation de nos vies citadines, prévient du risque « expansionniste » des grandes villes et plaide pour « un changement radical de trajectoire des métropoles », moins denses et moins artificialisées.

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<Les imaginaires urbains dans la nouvelle donne territoriale

© Azamat Kinzhitaev

Les atouts d’un territoire vis-à-vis d’un autre, ne se résument plus seulement à ses infrastructures, ses services orientés business, son offre touristique, ou encore son architecture. Vues les aspirations citoyennes grandissantes à moins de ville, à davantage d’air et à moins de densité, les territoires tendent à valoriser de nouveaux espace-temps plus sobres ou à proposer des expériences socialement et écologiquement vertueuses.

Ce réenchantement n’est pourtant pas évident pour l’ensemble des candidats au « droit de cité » analyse Pierre Cornu, professeur d’histoire contemporaine et membre du Laboratoire d’Études Rurales (Université Lyon 2).

 

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Les imaginaires urbains dans la nouvelle donne territoriale

LLes imaginaires urbains dans la nouvelle donne territoriale

Les atouts d’un territoire vis-à-vis d’un autre, ne se résument plus seulement à ses infrastructures, ses services orientés business, son offre touristique, ou encore son architecture. Vues les aspirations citoyennes grandissantes à moins de ville, à davantage d’air et à moins de densité, les territoires tendent à valoriser de nouveaux espace-temps plus sobres ou à proposer des expériences socialement et écologiquement vertueuses.

 

Ce réenchantement n’est pourtant pas évident pour l’ensemble des candidats au « droit de cité » analyse Pierre Cornu, professeur d’histoire contemporaine et membre du Laboratoire d’Études Rurales (Université Lyon 2).

 

 

Depuis le temps de Jean de La Fontaine, rats des villes et rats des champs pérorent sur les mérites respectifs de leurs demeures, nourrissant un imaginaire territorial national qui, peu à peu, a construit le monde rural en réservoir de naturalité, de patrimonialité et de valeurs « traditionnelles », et le monde urbain en pôle de modernité, d’innovation et de dynamisme économique et culturel.

Le récit territorial à l’heure de l’anthropocène

Mais si pendant des siècles la société française a alterné désir de ville et passion du retour à la terre au gré de son optimisme modernisateur ou de ses crises existentielles, avec comme dernier grand épisode en date le mouvement des néo-ruraux de l’après-1968, l’entrée dans l’anthropocène a singulièrement brouillé ces repères. D’une part en artificialisant de plus en plus la « nature » rustique, ses paysages et ses productions végétales et animales, et d’autre part en faisant des métropoles, débarrassées de la plus grande part leurs activités industrielles, des lieux de valorisation inédite de la qualité environnementale. Les fermes sont devenues des usines, les centres-villes des villages et, depuis quelques mois, les ronds-points des auberges. On trouve des robots dans les étables et des ruches sur les toits des villes ; des bals « trad » dans les centres-villes et des conventions geek dans des communes rurales. Fêtes médiévales, foires aux plantes et événements gaming investissent les mêmes lieux -châteaux, palais des sports, parcs… – et rassemblent parfois les mêmes publics. Désenchantées du « progrès », mais nullement résignées à se passer d’enchantement, les sociétés développées se tournent vers tous les azimuts pour trouver les lieux identitaires qui concilieront leurs contraintes et leurs aspirations, le souci de leur bien-être et celui de la planète.

Dans ce contexte, la mise en récit des territoires, qu’il s’agisse des métropoles de rang européen ou mondial jouant sur l’excellence de leurs « écosystèmes », des villes petites et moyennes tirant argument de leur qualité de vie et de leur capacité à produire de l’interconnaissance, ou encore des communautés de communes rurales renouant avec leur patrimoine naturel et culturel, tend à redistribuer de manière très contrastée les flux de candidats à l’installation. Pour le dire en d’autres mots, les imaginaires anciens du « bout de jardin », de la « vue sur la mer, le fleuve ou la mare aux canards » ou de la convivialité villageoise peuvent se trouver dans des endroits où on ne les aurait pas imaginés il y a trente ans. C’est dans cette logique que l’on rencontre aujourd’hui des espaces de co-working et des salles de fitness dans des communes rurales, des potagers dans des quartiers centraux de grandes villes et des poulaillers dans des lotissements.

© Shridhar Gupta

Coût et bénéfices du « droit de cité »

Les métropoles disposent bien évidemment des moyens les plus importants pour répondre aux nouveaux critères de l’attractivité résidentielle, en jouant notamment sur les services et sur les aménités environnementales et culturelles. C’est pourtant davantage à l’échelle des quartiers que se reconfigurent les pratiques spatiales liées à la résidence, au travail, à la consommation, aux loisirs, et que se creusent les identités distinctives des groupes sociaux, par l’éternelle loi d’airain du marché foncier. Même dans le monde rural, d’apparence plus homogène, les écarts se creusent entre communes, celles qui ont réussi à promouvoir leur douceur de vivre ou leur connectivité pouvant presque rivaliser avec des quartiers centraux de grandes villes en termes de gentrification, tandis que d’autres se débattent pour maintenir en vie leurs centres-bourgs. Telle ville moyenne bien située sur un axe de communication majeur attirera les catégories sociales supérieures et les professions les plus en pointe, tandis que telle autre verra son centre historique péricliter au profit de zones commerciales dont l’extension cache mal le peu de production de valeur. Reste que tous les candidats au logement ne sont pas en mesure de payer le droit d’entrée des territoires du bien-vivre, ni de satisfaire aux codes comportementaux de ces derniers.

©LB/Rue89Lyon

Le marketing de ces nouveaux territoires réenchantés est alors excessivement contrasté, produisant dans les espaces les mieux dotés des effets de sélection sociale positive et de cercles écologiquement vertueux, et dans leurs contraires, des effets de trappe, notamment là où la faible qualité de l’habitat et de l’environnement se conjuguent à des défaillances des services publics et des systèmes de transport en commun. Dans ces « marges », précarité, mal-logement, malbouffe et déculturation se combinent pour créer des territoires déprimés, dont les habitants dénotent de plus en plus lorsqu’ils se retrouvent par hasard hors de leur environnement. Il suffit d’emprunter certains TER pour se rendre compte que les gares et leurs publics se suivent et se ressemblent de moins en moins, pas forcément selon un gradient d’éloignement des métropoles d’ailleurs. C’est là tout le paradoxe de la mutation actuelle des imaginaires et des requalifications de l’habiter : elle produit certes des utopies réussies, y compris sur le partage de pratiques et de valeurs, mais d’une manière segmentée et excluante, quand bien même leurs acteurs n’appartiennent ni aux 1 % ni même aux 10 % des plus aisés, générant en dehors des « quartiers modèles » des formes territoriales qui n’ont même plus, comme dans l’ère industrielle, la vertu de susciter des solidarités transformatrices dans les « quartiers populaires ». Mais si les nouvelles élites sociales revendiquent la sobriété rustique, urbaine ou d’un troisième type, est-ce trop demander que celle-ci soit un peu plus heureuse pour ceux qui la connaissent par nécessité ?

Pierre Cornu