Pour profiter de la fraîcheur des arbres : les aider à s’adapter au climat | Un article Pop’Sciences

PPour profiter de la fraîcheur des arbres : les aider à s’adapter au climat | Un article Pop’Sciences

©Pixabay

Faire un câlin aux arbres : cette pratique de la sylvothérapie, en vogue ces dernières années témoigne du bien-être émotionnel que nous procurent les arbres. Leur capacité à rafraîchir le climat de la cité et de moduler celui de notre planète, est un autre service, physique cette fois-ci, qu’ils nous rendent. Pour autant qu’ils puissent rester en vie face au changement climatique. Et c’est à l’Homme de les y accompagner. Explications avec, en guise d’exemple, le déploiement du Plan canopée de la ville de Lyon.

Un article rédigé par Caroline Depecker, journaliste, pour Pop’Sciences – 17 sept. 2020

 

Si effets positifs il y a eu du confinement sur les mentalités, l’un d’entre eux est sans doute le désir réaffirmé de reconnexion des citadins avec la nature. Pour les plus chanceux, un exil en campagne bienheureux. Pour les autres, la recherche, entre les pavés, du moindre petit coin de verdure.

« La question de la nature en ville a beaucoup évolué au cours du temps. Jusqu’aux années 80 où le béton était roi et la ville fonctionnelle, elle n’y avait pas sa place, commente Frédéric Ségur, du service du patrimoine végétal de la Métropole de Lyon. Mais depuis 1990, on redécouvre ses bienfaits sur la santé, autant physique que psychique, des habitants ».

Des effets si probants que l’OMS recommande, en 2016, un verdissement maximum des villes, insistant sur le rôle de la nature quant à la « réduction potentielle de l’exposition à la pollution de l’air, au bruit et à la chaleur excessive ». Et, dans ce registre, l’arbre tient une place importante : celui de régulateur de température.

Lors des coups de chaud estivaux, dans les métropoles, on étouffe. Pas de pause nocturne : les façades absorbent le rayonnement solaire et restituent la chaleur quand on tente de dormir. Les corps s’épuisent. Dans ces îlots de chaleur que constituent les villes, il n’est pas rare d’observer un écart de 2 à 4° C entre le centre urbain et la campagne avoisinante. « Cela peut monter jusqu’à 11 degrés en cas de canicule, comme en août dernier », ajoute Frédéric Ségur. En apportant de l’ombre aux bâtiments, les arbres diminuent la quantité de rayonnement solaire reçue et donc, d’énergie emmagasinée. Leur rôle positif ne s’arrête pas là. Comme l’Homme, lorsqu’il fait chaud, les arbres transpirent. Puisant l’eau du sol par leurs racines, à travers leur feuillage, ils rejettent une grande quantité d’humidité : ce phénomène, appelé évapotranspiration, occasionne un rafraîchissement de l’atmosphère. Un bon moyen de lutter contre les îlots de chaleur.

Une température de l’air abaissée de 1°C

On dénombre plus de trois millions d’arbres sur la métropole lyonnaise. « Qu’ils soient du domaine public ou privé, ceux-ci constituent « une forêt diffuse » dont on évalue la proportion par l’indice de canopée (pourcentage de surface ombragée par les arbres). Celui-ci est de 27 % sur la métropole lyonnaise, commente le responsable paysager, mais présente des disparités géographiques : il varie de 10 à 60 % selon les communes. Sur Lyon, il est de 23 %. Afin d’augmenter cet indice et d’adapter la métropole au réchauffement climatique, en 2017, notre service a initié le Plan canopée. Son objectif est ambitieux : planter 300 000 arbres d’ici 2030 ». Aujourd’hui, les acteurs de ce plan sont, pour la plupart, adhérents de la Charte de l’arbre. Une centaine. Reste encore à associer la population à ce vaste chantier. « Nous sommes en train de définir notre mode de gouvernance, de sorte à ce que chacun puisse s’emparer du projet. Mais nous avons déjà de belles réalisations derrière nous. »

 

©jleone/Lyon PartDieu

Rue Garibaldi à Lyon : sur cette ancienne autoroute urbaine qui vient d’être requalifiée, on a gardé quelques anciens platanes épargnés par le chancre coloré, remplacé les autres par des essences variées. Terminé l’alignement monospécifique de sujets du même âge. On limite ainsi le risque de contagion en cas de maladie. Dans les passages automobiles souterrains, datant des années 1960, ont été installés des réservoirs qui collectent l’eau de pluie. À l’été 2019, on a pu y puiser suffisamment pour simuler une forte averse. Résultat, la température a baissé de près de 1°C !

Un système d’arrosage automatique pour garantir la croissance des arbres

Cet exemple de réussite tient à la résolution d’une question, simple en apparence : comment créer un environnement propice à la croissance des arbres et à leur pérennité ? Outre de soleil, pour croître, le végétal a besoin d’eau en quantité, d’une terre de bonne qualité (riche en nutriments) et de suffisamment de place pour développer son système racinaire.

« Nous ne voyons que la face visible de l’arbre, ses feuilles. Mais, dans le sol, le volume développé par ses racines est tout aussi important,

fait remarquer Marc Saudreau, spécialiste en physiologie végétale au laboratoire de Physique et physiologie intégrative de l’arbre en environnement fluctuant de l’INRAE (Clermont-Ferrand). Grosso modo, si vous voulait faire pousser un arbre de huit mètres de haut, il faut que la fosse qui l’accueille soit de même taille. » Une sacrée contrainte en milieu urbain.

Capteur « pepipiaf » équipant un arbre / ©Thierry Améglio – INRAE

Avec l’équipe « Micro-Environnement et Arbres » du laboratoire, le chercheur étudie le rôle joué par les arbres sur le climat urbain en fonction de leur état physiologique. En ville, l’eau est la ressource qui fait le plus facilement défaut : la prédominance du bitume empêche l’infiltration de l’eau dans le sol, la collecte des eaux pluviales à des fins diverses est un manque à gagner. Alors, pour veiller à ce que les arbres de la rue Garibaldi ne meurent de soif, Marc Saudreau et ses collègues les ont équipés en 2013 de plusieurs capteurs sans fil « pépipiaf » capables de mesurer en continu leurs variations de diamètre et ainsi, indirectement, leur état hydrique. Associés à d’autres instruments de mesure, de température notamment, ces capteurs constituent un système d’arrosage automatique qui se met en route s’il fait chaud et si les arbres ont soif : les pompes couplées aux réservoirs entrent alors en action. Le suivi de croissance des arbres montre que ceux-ci poussent bien.

« Nos capteurs peuvent être dupliqués sur les autres plantations de la ville, explique Marc Saudreau. Mais ils nous permettent avant tout de collecter de précieuses données sur l’adaptation des arbres en milieu urbain : un environnement qui, par rapport aux forêts ou aux vergers, comporte des contraintes supplémentaires, comme la pollution, la pauvreté du sol et le volume de terre disponible pour ses racines. »

Adapter les arbres au changement climatique

Performant, le dispositif de la rue lyonnaise illustre comment les arbres peuvent constituer de précieux alliés contre des îlots de chaleur urbains. Mais, Il serait illusoire de penser qu’à eux seuls, ils résoudront ce problème.

« Les expérimentations menées dans d’autres pays (États-Unis, Australie, Nouvelle Zélande) montrent en effet que leur pouvoir rafraichissant, via le processus d’évapotranspiration, est, tout au plus, de 1,5 °C. »

Faire baisser la température de la ville de 5 °C ? Cela nécessiterait de couvrir d’arbres la quasi-totalité de sa surface ! Et tout ceci, en faisant l’hypothèse que les arbres soient suffisamment matures pour jouer pleinement leur rôle (soit une vingtaine d’années en moyenne) et qu’ils restent en bonne santé alors que climat évolue à vitesse grand V.

Comment choisir les essences à planter ? Les gestionnaires forestiers disposent d’abaques dans lesquels les essences sont classées selon certaines spécificités : résistance à la chaleur, à la sécheresse, aux maladies, capacité de résilience, etc. Afin d’anticiper le changement climatique, qui implique autant une hausse des températures qu’une augmentation de leur variabilité, ainsi qu’une modification importante du régime de précipitations, une stratégie consiste à substituer certaines essences par d’autres, plus adaptées au climat futur et moins consommatrices en eau. De plus, assurer le mélange des essences s’avère un facteur clé : pour un facteur de stress donné, si une espèce dépérit, ce ne sera pas forcément le cas des autres. A Lyon, ce paramètre est pris en compte autant que possible : les gestionnaires paysagers ont à leur disposition un catalogue contenant plus de 300 espèces différentes auxquelles s’ajoutent des variants génétiques quand ils existent.

Gestion forestière proche de la nature versus assistance à l’adaptation

Favoriser une plus grande biodiversité de la forêt pour garantir son bon fonctionnement et les services écosystémiques qu’elle rend (stockage du carbone, filtration de l’eau, protection des sols, ombrage…) est une question bien connue par les ingénieurs forestiers. Cette contrainte va de soi lorsqu’il s’agit de la forêt dite « récréative » – la forêt urbaine en est un bon exemple – et semble faire doucement son chemin, en ce qui concerne les plantations d’arbres destinées à la sylviculture. Alors que la forêt française est passé en « mode survie », du fait des sécheresses à répétition des dernières années, le message des chercheurs de l’INRAE est clair : la sélection des arbres voués aux plantations doit aller au-delà des critères de production basés sur la rapidité de croissance, leur longueur ou la densité de leur bois. Le mélange des espèces (au détriment de la monoculture) et des classes d’âges (sylviculture irrégulière) constitue un levier important pour rendre ces plantations plus résistantes au manque d’eau qui devrait se faire plus criant encore dans le futur.

Creative Commons CC0

L’adaptation des forêts est un sujet toutefois controversé. En effet, la mouvance actuelle est à la « gestion forestière proche de la nature » (close-to-nature forestry) qui préconise une intervention humaine minimale pour favoriser les processus biologiques naturels. Or, la réalité scientifique est tout autre : ne pas adapter les forêts au climat futur représente un pari sur l’avenir. Cela signifie que les forêts devront s’adapter d’elles-mêmes. Pourtant, la vitesse du réchauffement climatique est beaucoup plus rapide que la vitesse d’adaptation des processus biologiques.

Occupant 16,9 millions d’hectares en France métropolitaine, soit 31% du territoire, la forêt française (comprenant la forêt récréative, à visée protectrice et dédiée à la sylviculture, ndlr) gagne du terrain : sa superficie augmente de 100 000 hectares chaque année, soit une progression de 0,6 % par an. Véritable poumon vert, elle capte annuellement 70 millions de tonnes de CO2 dans notre pays, soit 14 % environ de nos émissions en gaz à effet de serre. Pour qu’elle puisse continuer à nous aider à faire face au réchauffement climatique, il semble qu’elle ait plus que jamais besoin de notre aide.

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A VOIR :

Notre relation aux écrans, angle mort du télétravail | Un article Pop’Sciences

NNotre relation aux écrans, angle mort du télétravail | Un article Pop’Sciences

Notre rapport aux écrans est le grand oublié des discussions sur le travail à distance. Pourtant, travailler et collaborer par écran interposé change (presque) tout… Le point avec trois spécialistes de la relation aux écrans.

Un article rédigé par Cléo Schweyer, journaliste scientifique, Lyon, pour Pop’Sciences – 4-09-2020

Les écrans ont gagné. Avec ce titre du 31 mars 2020, le quotidien américain New York Times mettait des mots sur une impression partagée par beaucoup d’entre nous : celle d’avoir passé plus de temps devant un ou des écrans pendant le confinement (du 17 mars au 11 mai 2020 en France) qu’à toute autre période de notre vie.

Et pour beaucoup, cette explosion du temps d’écran quotidien a été liée à une nouveauté : celle de travailler depuis chez soi. Environ un quart des salariés français a été en télétravail à 100% pendant la durée du confinement, un chiffre tombé à 15% en septembre 2020. Une expérience mitigée pour certains, mais que d’autres aimeraient renouveler au moins une partie de la semaine.

Désirable, mais pas toujours agréable, à quoi tient le double visage du télétravail ? Réfléchir à notre rapport aux écrans peut apporter des éléments de réponse.

©gettyimages

L’écran est une interface qui modifie l’expérience

Aussi étrange que cela paraisse, ce rapport aux écrans semble ne jamais être évoqué dans les négociations sur le télétravail, comme celles qui se tiennent en cette rentrée 2020 entre les représentants des syndicats et du patronat. Certes, le travail à distance ne passe pas que par l’écran. Mais fixe ou mobile, ce dernier est omniprésent dans nos vies professionnelles. On évoque certes le travail sur écran pour évoquer la fatigue visuelle, les troubles musculo-squelettiques et le « droit à la déconnexion », en vertu duquel on n’est pas tenu de répondre à un message électronique en-dehors de ses horaires de travail.

Mais il serait plus juste de parler de travail avec écran, ou par écran interposé. Les chercheurs parlent d’activité médiée par l’écran, où l’écran joue le rôle de médiateur entre nous et les personnes avec lesquelles nous sommes amenées à interagir, entre nous et les tâches à accomplir. Une façon de dire que l’écran n’est pas « transparent » : en établissant une relation entre des personnes ou en installant une manière spécifique de réaliser une tâche, il crée un contexte dans lequel l’interaction ou l’exécution de la tâche sont très différentes de ce qu’elles sont autrement.

« C’est une erreur de voir l’écran numérique comme une surface sur laquelle sont projetées des images, comme dans la caverne de Platon »,

rappelle Mauro Carbone, chercheur-enseignant en philosophie à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et responsable du groupe de recherche Vivre par(mi) les écrans.

« C’est une interface par laquelle on vit des expériences, qui ne sont pas que visuelles, pas de plus en plus multi-sensorielles ».

Si les écrans ont gagné, comme le dit le New York Times, c’est donc que nous étions en conflit avec eux ? « C’est sûr ! » répond le chercheur sans hésiter. « Notre imaginaire des écrans est celui de l’illusion et de la privation de liberté. Pensez encore une fois à la caverne de Platon, avec ces humains tenus en esclavage… » Un point de vue qu’il ne partage pas :

« L’écran n’est pas une prison. En tant qu’interface, il permet des expériences riches et d’autres plus appauvrissantes, qu’il faut éviter. Mais il est impossible de généraliser, comme le font certains, en disant que “les écrans, c’est mal”. Qu’on le veuille ou non, une grande partie de notre expérience du monde passe de toute façon par eux aujourd’hui. »

Le télétravail, héritier du travail ouvrier à domicile

Les préoccupations liées au télétravail sont actuellement plutôt du côté des relations hiérarchiques et des risques psycho-sociaux : surmenage, isolement… C’est peut-être parce que le télétravail porte l’héritage du travail à domicile, dont l’histoire est faite de luttes ouvrières : pensons aux canuts qui tissent la soie à Lyon, aux ouvriers passementiers qui fabriquent rubans et lacets à Saint-Étienne. Le travail concerne alors souvent toute la maisonnée, le chef de famille jouant le rôle de chef d’atelier dans une cellule familiale où la répartition des tâches est fortement genrée.

Reconstitution d’un atelier de tissage / ©Musée Miniature & Cinéma – Lyon

Une des questions posée au XVIIIe siècle à ces travailleurs à domicile est la régularité de leur travail et de leur rémunération, ainsi que la réduction de leur temps de travail. A Lyon, les canuts revendiquent le principe d’un tarif assurant une garantie de ressources, espérant atténuer la soumission dans laquelle ils se trouvent vis-à-vis des marchands de soie. Ces derniers veulent au contraire continuer à discuter les prix de gré à gré avec chaque artisan. Ces oppositions suscitent de grandes grèves lourdement réprimées. Les premières innovations sociales ne sont obtenues qu’au siècle suivant, avec le premier accord tarifaire en 1869. Elles sont à l’origine des conventions collectives.

Au cours de la première moitié du XXe siècle, le travail à domicile ne disparaît pas avec l’industrialisation et l’émergence du capitalisme. Il continue à être utilisé comme une source de travail flexible, essentiellement féminin : le recensement de 1906 comptabilise 850 000 femmes ou filles sur les 1 230 000 travailleurs à domicile recensés. Il faut attendre la loi du 26 juillet 1957 pour que le travail à domicile soit considéré comme du salariat. Mais dans les faits, la situation des salariés à domicile, en majorité des femmes, est dévalorisée.

Avec l’arrivée du numérique dans les années 1980, le travail à domicile devient le télétravail. La sociologue Frédérique Letourneux relève que si l’État a toujours fait la promotion du télétravail, il s’agissait au début de permettre le développement du territoire en évitant de concentrer tous les travailleurs dans les seules métropoles.

À partir des années 2000, le discours évolue : c’est la manière de travailler qui est alors appelée à changer. Une évolution annoncée plus que réalisée, qui amplifie les questions posées notamment par le travail payé à la tâche (moins intéressant en termes de revenus que le travail payé à l’heure), l’irrégularité de l’activité, l’absence de liens sociaux.

L’écran modifie en profondeur notre communication

Qu’est-ce que le travail médié par écran apporte de nouveau à ces questions inscrites dans l’histoire du capitalisme ?

« Le télétravail nourrit à la fois l’illusion d’une disponibilité permanente et d’une solitude coupable », analyse Serge Tisseron.

Ce psychiatre, qui a fait sa médecine à l’Université Claude Bernard Lyon 1, est un des grands spécialistes français de la relation aux écrans. « Outre la difficulté à concilier à vie professionnelle et vie familiale, avec la culpabilité qui peut en résulter, le télétravail  alimente celle de ne jamais remplir les objectifs fixés », alerte-t-il.

Un autre phénomène est à l’œuvre, dont il est peut-être plus difficile de prendre conscience, mais dont les effets sont très importants en contexte professionnel : notre communication est modifiée en profondeur par la médiation de l’écran. Isabel Colón de Carvajal, directrice adjointe du Laboratoire ICAR, est chercheure-enseignante à l’ESN de Lyon et spécialiste des interactions par le biais de dispositifs numériques, le souligne :

« Une conversation par écran interposé, ce n’est pas la même conversation que lorsque nous sommes en présence. On s’exprime autrement, que ce soit par le langage parlé ou le langage non-verbal. Cela demande un apprentissage pour éviter une fatigue excessive ou des malentendus. »

Quand nous sommes en co-présence, notre compréhension de la conversation passe par notre corps : attitudes, ton de voix, expressions… « Entre les mots, dans les silences, il se passe plein de choses » , résume joliment Isabel Colón de Carvajal. Nous décodons en permanence les signes adressés par les autres pour comprendre quand nous pouvons prendre la parole et quand il est nécessaire d’attendre notre tour, par exemple, ou pour distinguer le premier degré de l’ironie.

De nouveaux codes à reconnaître

« Il s’établit entre des corps en présence des coordinations motrices inconscientes qui se traduisent psychiquement par un plus grand sentiment de co-présence et de confiance »,

décrypte Serge Tisseron, relevant que deux personnes qui discutent vont spontanément coordonner leurs gestes et leurs attitudes : « La perte de ces résonances motrices inconscientes entre deux interlocuteurs a pour conséquence qu’ils sont moins assurés, dans la conversation à l’écran, d’être dans un lien de confiance partagée ». Face à l’écran, nous sommes privés d’une partie de ces informations pourtant indispensables : les « ressources multimodales » (langage, gestes, etc.) sur lesquelles nous nous appuyons se réduisent. D’autres stratégies doivent prendre le relais.

Pour Isabel Colón de Carvajal, qui analyse depuis plusieurs années les conversations de joueurs de jeux vidéos, nous compensons cette situation en mettant en place d’autres codes de communication. Nous avons tendance à “forcer” nos expressions ou notre langage non-verbal, par exemple, ainsi qu’à faire des phrases plus courtes. Avec le risque de s’auto-carricaturer et de moins écouter l’autre :

« Les mécanismes de coopération en distanciel sont souvent altérés et les particularités individuelles exacerbées » en contexte de télétravail, relève Serge Tisseron.

Notre rapport au silence aussi est modifié, souligne Isabel Colón de Carvajal : si nous faisons en général tout pour éviter les “blancs” dans la conversation courante, laisser le silence s’installer dans une télé-réunion est souvent un moyen d’éviter de se couper la parole ou de marquer la fin des échanges. Il est également à noter qu’en télétravail, les échanges informels (petites conversations de bureau, échanges à voix basse en marge d’une réunion) disparaissent. Les personnes les moins à l’aise dans le groupe, qui trouvent habituellement de la ressource dans ces à-côtés communicationnels, peuvent se retrouver démunies en télétravail.

Cela souligne, relèvent les deux spécialistes, à quel point il est important de considérer le télétravail comme une forme de travail à part entière. Non seulement dans l’organisation de conditions concrètes soutenables par tous, mais bien dans la prise de conscience que le rapport au travail lui-même est affecté par la médiation de l’écran. « Il faut bien comprendre que la communication sans médiation n’existe pas », souligne Mauro Carbone. Or, l’écran a tendance à se faire oublier :

« Moins on a l’habitude des écrans, plus on a tendance à minimiser son impact », remarque-t-il.

Si le télétravail finit par entrer dans notre quotidien, la place de l’écran dans nos relations de travail devra être discutée collectivement,  pour élaborer et reconnaître de nouveaux savoir-être.

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Retrouver le son de Notre-Dame | Collections & Patrimoine

RRetrouver le son de Notre-Dame | Collections & Patrimoine

Entretien avec l’équipe lyonnaise de scientifiques de retour de leur première mission dans Notre-Dame de Paris.

Un entretien réalisé par Pop’Sciences – 24 juillet 2020

Une reconstruction « fidèle » de Notre-Dame suppose qu’en plus de la remise en état du bâti (la charpente, la flèche…), une restauration acoustique soit mise en œuvre pour restituer aux générations futures ce qu’était le « son » de la plus célèbre des cathédrales avant l’incendie dévastateur d’avril 2019.

De retour de leur première mission scientifique sur le site religieux, Notre-Dame, l’équipe scientifique « acoustique » de la Maison des Sciences de l’Homme Lyon Saint-Étienne nous explique en quoi consiste son travail. Entre technique et émotions, un le récit digne d’une aventure scientifique hors du commun et hors du temps.

Pop’Sciences | Quelle est l’origine de la création du groupe acoustique ?

Mylène Pardoen, docteur en musicologie, spécialiste de l’archéologie du paysage sonore :

Suite à l’incendie qui a détruit la toiture de Notre Dame (ND) de Paris en avril 2019, la communauté scientifique s’est mobilisée autour du CNRS pour participer à sa reconstruction en neuf groupes de travail thématiques = Incendie, Numérique, Structure, Bois/Charpente, Métal, Pierre, Verre, Émotions patrimoniales et Acoustique.

Ce dernier groupe, composé de 6 personnes et… d’un robot – de son petit nom Deep Trekker – regroupe des équipes de parisiens 1 et de lyonnais issus de l’équipe Pôle Image Animée et Audio (PI2A) de la Maison des Sciences de l’Homme Lyon Saint-Étienne 2.

©Chantier CNRS Notre-Dame_Groupe Acoustique

Pop’Sciences | Quels sont ses objectifs ?

Mylène Pardoen :

Le groupe acoustique a deux objectifs :

Réaliser un modèle informatique sonore de ND qui permettra aux équipes d’architectes de les guider dans leurs choix pour la reconstruction de la voute et de la charpente (en donnant des mesures de l’impact acoustique selon le choix des matériaux, de la forme de la voute, etc.). La cathédrale est alors considérée comme un objet résonnant dans lequel un son est généré – par l’éclatement d’un ballon de baudruche, par exemple – dans le but de pouvoir calculer le temps de réverbération (l’écho) propre à la structure de la cathédrale.

Ce volume acoustique est l’espace délimité par l’ensemble des « parois », tenant compte des caractéristiques acoustiques de leur matériaux (pierre, bois….) et des objets s’y trouvant. Lorsque le son est émis, ses ondes se réfléchissent sur les parois comme une sorte de balle de ping-pong, mais avec un léger temps de retard à chaque rebond. C’est ce que l’on nomme le temps de réverbération (ce qui nous semble être un écho). C’est en quelque sorte la caisse de résonance qui permet à l’orgue ou aux choristes de donner à leurs chants une caractéristique particulière (la signature acoustique d’un lieu, qui est unique).

Ces relevés actuels seront comparés à des enregistrements réalisés lors d’un concert qui avait eu lieu dans ND en 2013, pour permettre de retrouver l’acoustique d’avant sa destruction.

Pendant la mission, seule la partie de la nef a fait l’objet de relevés (le chœur, bien qu’accessible, n’est pas dégagé et le transept, dont le sol est très abimé, était trop complexe à aborder pour le robot et les trépieds). Le robot servait essentiellement à accéder à la nef qui est encore aujourd’hui inaccessible par mesure de sécurité (risque potentiel de chute de pierres ou de la charpente en bois) pour pouvoir positionner deux trépieds à roulettes comportant chacun 2 micros ambisoniques et 2 micros omnidirectionnels nécessaires à l’étude du temps de réverbération de l’onde sinusoïdale (le son produit par le ballon).

©Chantier CNRS Notre-Dame_Groupe Acoustique

©Chantier CNRS Notre-Dame_Groupe Acoustique

Le second objectif est de documenter au niveau sonore le chantier de Notre-Dame ou autrement dit de réaliser une évaluation perceptive et représentative de l’environnement sonore de ND, en installant des capteurs qui enregistreront les ambiances sonores, 24h sur 24, pendant toute la durée du chantier de déblaiement et de reconstruction. Cette captation viendra agrémenter les informations disponibles sur ce bâtiment et continuer à raconter son histoire. Ainsi, seront collectés les bruits du chantier : ceux des corps de métiers qui vont se succéder, mais aussi ceux des oiseaux circulant librement dans le bâtiment… Tout cela agrémente le modèle sonore de ND.

©Chantier CNRS Notre-Dame_Groupe Acoustique

Joachim Poutaraud, assistant ingénieur en spatialisation sonore :

Cette pratique de l’étude du paysage sonore permet d’étudier la relation de l’Homme avec les sons de son environnement. On évalue des « marqueurs sonores », des sonorités signalétiques qui vont nous permettre de cartographier l’environnement sonore de la cathédrale.

Mylène Pardoen :

C’est l’histoire sonore du chantier. On peut repérer les porosités – des interférences qui existent entre les ambiances internes de la cathédrale et celles venant de l’extérieur qui sont le reflet des activités urbaines essentiellement – et la pollution sonore qui rentrent dans la cathédrale pour préserver sa quiétude. Car, quand on sort, on est agressé par le bruit tant la sérénité de la cathédrale est encore présente.

Ce second objectif fait écho aux travaux de Mylène Pardoen, archéologue des paysages sonores qui reconstitue des ambiances sonores du passé.

Avec le modèle virtuel créé, on pourra recréer une acoustique de n’importe quelle époque de ND : par exemple, au Moyen-Âge, on peut retrouver tous les éléments sonores qui étaient présents à cette époque dans ND en prenant en compte l’évolution de l’urbanisme, si le tissu urbain a changé ou non, si les rues ont été modifiées. Après, il faut retrouver qui travaillait autour, les corps de métiers, les bruits des gestes et des outils utilisés.  Mes sources sont les almanachs de l’époque pour recherche la localisation des artisans, les registres administratifs. Il n’y avait pas d’historique des précédents chantiers de ND. Tout le travail sera valorisé tout au long de la mission par des reportages, des enregistrements et des vidéos.

 

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Encart

Les chiffres clefs de la mission au niveau technique

Pour la mission :

– 350 Kg de matériel répartis en 6 flight cas pour : le matériel de diffusion et de captation pour l’acoustique, le matériel de captation pour les ambiances sonores,  l’ensemble des matériels pour documenter notre travail (GoPro, caméra JVC, micro binaural…) ;

– 8 kits EPI (2 combinaisons pour les frileux) ;

– 1 pistolet d’alarme et 8 cartouches (pour l’étalonnage) ;

– des ballons à gonfler et à faire éclater (également pour l’étalonnage) ;

– des kits d’éclairage ;

– 4 trépieds à roulettes.

©Chantier CNRS Notre-Dame_Groupe Acoustique

Nos 4h sur site représentant une distance de déplacement d’environ 20 km par personne (uniquement dans l’enceinte polluée au plomb. C’est ce que l’on nomme la zone sale.).

Pour l’équipe lyonnaise, le bilan vidéo représente : 47 min de rushs JCV ; 31 min de GoPro ; 90 Go de vidéos immersive (images robot, GoPro sur micros, timelapse). Le bilan audio : 6,52 Go de fichiers ambisoniques (soit près de 3h d’enregistrement).

Pour l’équipe équipe parisienne : 12h de vidéo (toutes caméras confondues, dont celles du robot) ; 110 Go de fichier audio (pour l’élaboration du modèle acoustique et ses volumes).

Voir la vidéo réalisée par Christian Dury lors de leur première entrée dans ND : Emotion en entrant – 10 juillet 2020.

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Pop’Sciences | Pourquoi est-ce important de reconstituer l’ambiance sonore de ND ? Qu’avez-vous ressenti en entrant dans ND ?

Mylène Pardoen :

Il est important de toucher du doigt les porosités et de les mettre en parallèle avec notre ressenti, nos émotions. Le confinement que nous venons de subir nous a fait prendre conscience de la dimension bruyante de nos villes, de nos vies. Des bruits ont ressurgit, les bruits de la nature ont ré-émergés. J’étais bien pendant le confinement ! Aujourd’hui il y a du « surbruit » comme si on voulait faire fuir la Covid comme quand on faisait le charivari pour faire fuir la peste …

Joachim Poutaraud :

Notre rapport au bruit dépend du contexte. Quand on s’intéresse, par exemple, aux paysages sonores indiens dans les quartiers type bidonville (Dharavi, Bombay) la perception du bruit est différente : les habitants de ces quartiers ont peur du silence, un espace sans son est un espace mort. Proverbe indien : « qui mendie en silence, meurt de faim en silence ».

Reconstituer l’ambiance sonore de ND c’est finalement lui rendre son âme.

Pop’Sciences | L’anecdote qui vous reste de cette expérience !

L’anecdote de Joachim : « le moment où on a déposé le boitier (pour enregistrer les sons du chantier) sous la rosace sud, on était à 10 cm des vitraux, voir les motifs de si près était extraordinaire… »

L’anecdote de Mylène : « ce fut un moment intense et la récolte très riche. Un souvenir inoubliable : les chaussures fendues de Joachim à force de marcher ! »

L’anecdote de Christian Dury – Ingénieur, Co-responsable du Pôle Image Animée et Audio : « je fais partie des rares personnes au monde à m’être retrouvé 5 minutes presque tout seul à 3 heures du matin dans ND endormie… »

L’équipe de Pop’Sciences ne manquera pas de vous faire vivre cette aventure scientifique. Rendez-vous lors d’un prochain retour de mission pour en savoir plus sur l’évolution des enregistrements, des relevés et de la construction du modèle sonore de Notre-Dame…

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Notes :
[1] l’équipe « Lutheries – Acoustique – Musique » de l’Institut Jean Le Rond d’Alember
[2] La Maison des Sciences de l’Homme Lyon Saint-Étienne est sous tutelles des établissements suivants : CNRS / Université Lumière Lyon 2 / Université Jean Moulin Lyon 3 / Université Claude Bernard Lyon 1 / Université Jean Monnet Saint-Étienne / École normale supérieure de Lyon / Science Po Lyon

 

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Masques de protection et recyclage : compatibles ?

MMasques de protection et recyclage : compatibles ?

Aujourd’hui sur nos nez et demain dans la nature.

Été 2070, sur la plage. Échoué sur le sable : le masque de protection que nous avions jadis porté post-confinement pour aller faire les courses ou nous rendre au bureau. Tel un vieil ami oublié mais sur lequel nous nous étions reposés, il n’a pas changé. Peut-être légèrement noirci par l’air pollué, il affiche des fibres pourtant encore intactes.

Jean-François Gérard / ©Insa Lyon

D’une durée de vie très courte, le masque de protection jetable est une source de déchets considérable. ‘Mal jeté’ ou même parfois abandonné en pleine rue comme un mégot de cigarette, le masque qui nous protège aujourd’hui pourrait nous nuire demain. Est-il possible de le recycler ? Faut-il envisager la conception de masques biodégradables ?

Jean-François Gérard, chercheur au laboratoire Ingénierie des Matériaux Polymères (IMP) et professeur au département Sciences et Génie des Matériaux, fait le point.

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Suivre la voix de l’implicite | Visages de la Science

SSuivre la voix de l’implicite | Visages de la Science

[…]  … la mémoire implicite. Ce domaine tente d’expliquer des apprentissages difficiles à cerner bien qu’expérimentés par tout le monde. « Il peut s’agir de sport, comme le vélo, de la langue maternelle… Ce champ recouvre tous les apprentissages qui ne s’appuient pas sur des règles explicites », précise Dezso Nemeth, chercheur et professeur de psychologie au Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon – CRNL.

Pour l’explorer, il combine des méthodes comportementales de la psychologie expérimentale (comme le suivi du regard) et des mesures de l’activité du cerveau (EEG ou IRM).

[…] « Il n’y a pas une mémoire, mais un ensemble de systèmes de mémoire dans le cerveau. Chacun est lié à un type de tâche ou de situation », explique Dezso Nemeth. « Au cours des 20 dernières années, on a découvert que ces différentes structures de la mémoire fonctionnent à travers des processus à la fois coopératifs et compétitifs ». Ainsi, pour assurer l’exécution d’une tâche ou d’un apprentissage, certaines régions du cerveau vont collaborer tandis que d’autres seront mises en sourdine. […]

Extraits de l’article réalisé par Agnès Vernet, pour l’Université de Lyon | Mai 2020

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IDEXLYON – Université de Lyon

Les fausses promesses de la lecture rapide

LLes fausses promesses de la lecture rapide

Lire un livre de 400 pages en moins de deux heures : c’est l’épreuve proposée aux candidats du championnat de France de lecture rapide et la promesse alléchante de certaines méthodes.

Mais la science est formelle : ce qu’on gagne en rapidité, on le perd en compréhension…

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CORTEX Mag

Le confinement : un terrain d’expérimentation pour les chercheurs

LLe confinement : un terrain d’expérimentation pour les chercheurs

Le confinement aurait-il modifié nos préférences sociales, notre sommeil et nos rêves, notre capacité attentionnelle ?

L’ocytocine aurait-elle une action sur la Covid-19 ? Autant de questions auxquelles les chercheurs du LabEx CORTEX, à Lyon, ont essayé de répondre en lançant des études à grande échelle.

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CORTEX Mag

Des « Neurocontes » illustrés pour expliquer les mystères du cerveau aux enfants

DDes « Neurocontes » illustrés pour expliquer les mystères du cerveau aux enfants

Rencontre avec la chercheuse Mani Saignavongs qui s’est associée à l’illustrateur Benjamin Barret pour raconter au jeune public (mais pas que !) des histoires de patients célèbres et, à travers elles, l’histoire de la recherche sur le cerveau.

Dans leur livre Neurocontes, histoires de cerveaux extraordinaires, ils mettent à l’honneur des patients aux histoires insolites et en profitent pour enseigner au lecteur comment ces patients ont fait progresser les connaissances scientifiques.

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CORTEX Mag

C. elegans, le « couteau suisse » des biologistes

CC. elegans, le « couteau suisse » des biologistes

En recherche fondamentale ou appliquée, ce petit ver de moins d’un millimètre est utilisé dans de nombreux laboratoires à travers le monde. Sa simplicité, sa malléabilité et son mode de reproduction en font un modèle idéal pour les biologistes.

A Lyon, des neurobiologistes l’utilisent pour leurs recherches, par exemple pour étudier la transmission neuronale.

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CORTEX Mag

Détecter le Covid-19 au bout du souffle

DDétecter le Covid-19 au bout du souffle

Aussi simple et rapide qu’un éthylotest, une nouvelle méthode est testée à Lyon pour détecter le Covid-19 grâce aux molécules présentes dans l’air expiré.

Au-delà de la pandémie actuelle, c’est un nouveau champ pour le dépistage des pathologies respiratoires qui pourrait voir le jour…

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CNRS Le journal