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IIndustrie : ses grandeurs et… ses limites en France | Triptyque

Industrie  : un terme d’actualité aujourd’hui surtout pour ce qui concerne la désindustrialisation. Cependant en France, nous avons encore des grandes réussites industrielles même si la désindustrialisation fait parler d’elle.

Mais revenons à l’industrie. Quelle est t-elle exactement ? Des usines, des machines et de la fumée…ou encore beaucoup plus que cela ? A partir de quand naît-elle vraiment ? Quelle est son histoire ? Comment s’est-elle répartie sur le territoire ? Et quelles sont ses faiblesses ? Autant de questions qui seront abordées dans ce premier podcast consacré à …l’industrie. 

Pour en discuter nous sommes avec Hervé Joly, directeur de recherches au CNRS,  à TRIANGLE.

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Avant de commencer, pouvez-vous nous préciser ce qu’on entend par industrie ? Et quelles sont les activités que cela regroupe ?

Hervé Joly – L’industrie se distingue traditionnellement, d’une part, des activités relevant de l’exploitation de la terre (agriculture, élevage, sylviculture) et de l’exploitation de la mer (pêche), d’autre part des activités de commerce et de services (transports, hébergement, restauration, information, finances et assurances, etc.). Selon l’INSEE relèvent de l’industrie des activités qui combinent des facteurs de production pour fabriquer des biens matériels destinés au marché. Elle comprend une composante manufacturière, qui transforme des biens, mais aussi une dimension extractive, avec l’extraction de produits minéraux présents dans le sous-sol sous forme solide (houille, minerais), liquide (pétrole) ou gazeuse (gaz naturel). On associe aussi souvent à l’industrie des activités de production et de distribution d’eau, gaz ou électricité, ainsi que celles de construction (la branche des bâtiments travaux publics).

(©) PixabayQuelles ont été les différentes vagues d’industrialisation en France, à quelles innovations techniques ont-elles correspondu ?

H. J. – L’homme a depuis des millénaires fabriqué des objets en bois, en métal, en tissus, etc., mais il l’a longtemps fait manuellement, à petite échelle, d’une manière qui relevait plus de l’artisanat. Jusqu’au début du XIXe siècle, on parle tout au plus pour les nombreux petits ateliers qui peuvent exister de « proto-industrialisation ». Le recours à la force animale des bœufs ou chevaux, ou à la force motrice des cours d’eau a pu permettre de recourir, notamment dans les activités textiles, à des premières formes de mécanisation reposant sur d’autres tractions qu’humaine.

On a donc déjà des formes d’usines qui peuvent se développer en vertu de l’intérêt qu’il y avait rassembler plusieurs ouvriers sur un même site pour profiter d’une même source d’énergie. Mais c’est qu’avec le développement des chaudières et machines à vapeur au cours de la première moitié du XIXe siècle que l’industrie se distingue définitivement de l’artisanat, avec le développement d’usines métallurgiques, mécaniques ou textiles de grande taille, grâce aux économies d’échelle que permet l’énergie puissante tirée du charbon. Cela correspond à ce que l’on appelle la Première Révolution industrielle. Une Deuxième Révolution industrielle survient dans les deux dernières décennies du XIXe siècle avec la double diffusion de l’électricité et du moteur à explosion, qui permet le développement notamment de l’industrie automobile et de la construction électrique. Plus récemment, à partir des années 1960, on parle de Troisième Révolution industrielle avec le développement des industries électroniques et informatiques. Il faut bien voir que ces Révolutions ne correspondent pas à des phases successives, mais à des empilements, les nouvelles industries s’ajoutant à chaque fois aux précédentes qui ne disparaissent pas.

Comment l’industrie française s’est-elle répartie sur le territoire national, entre les régions, entre les villes et les campagnes ?

H.J. – L’implantation de l’industrie dépend traditionnellement d’une triple contrainte, les approvisionnements, la main-d’œuvre et les débouchés. Il faut d’abord disposer de sources d’énergie et de matières premières qui peuvent être difficiles ou coûteuses à transporter ; donc on va avoir tendance à s’implanter près de ces sources ou là où elles peuvent être facilement transportées. La proximité avec les rivières et les fleuves a souvent été essentielle, à la fois pour recourir à la force motrice, pour consommer de l’eau ou pour recourir au transport fluvial. L’industrie qui transforme du bois va s’implanter de manière privilégiée à proximité des massifs forestiers, l’industrie qui traite la laine là où il y a de l’élevage, l’industrie sidérurgique grosse consommatrice de houille dans ses hauts-fourneaux là où il y a du charbon et éventuellement, comme en Lorraine, aussi du minerai de fer. Mais il faut disposer de main-d’œuvre sur place, ce qui incite l’industrie à s’implanter, si ce n’est dans le cœur des villes, du moins dans leurs périphéries immédiates, où elles sont souvent d’ailleurs rapidement rattrapées par l’urbanisation, ce qui entraîne souvent des problèmes de nuisance.

Mais il y a aussi, avec la mécanisation de l’agriculture, de la main-d’œuvre disponible dans de nombreuses zones rurales. L’industrie, lorsqu’elle a notamment besoin de recourir comme l’électrochimie ou l’électrométallurgie à des chutes hydrauliques, pour produire de l’électricité peut également s’implanter dans des zones de montagne peu peuplées, mais il faut là réussir à attirer de la main-d’œuvre, en lui offrant des logements et des services attractifs. Enfin, le transport des productions ayant aussi un coût, notamment lorsqu’elles sont pondéreuses comme l’acier ou le ciment, l’industrie a intérêt à s’implanter près de ses bassins de consommation. Le résultat est que, s’il y a des bassins plus industrialisés que d’autres, il y a de l’industrie sur l’ensemble du territoire, des grandes aux petites villes, des plaines aux zones montagneuses.

Et quels ont été les points forts de l’industrie en France ? Comment se situe la France par rapport aux autres pays européens ?

H.J. – La France est un vaste territoire qui dispose de nombreuses ressources, hydrauliques, agricoles, minières, etc. Le développement de l’instruction permet d’avoir une main-d’œuvre qualifiée. Il existe par ailleurs des bassins de consommation importants, avec de grandes villes où existent des couches bourgeoises à pouvoir d’achat élevé. Les industries sidérurgiques, mécaniques ou textiles françaises ont donc connu un développement qui, même s’il n’a pas rattrapé celui de l’Angleterre pionnière, ou s’il a été dépassé par l’Allemagne dans le dernier tiers du XIXe siècle, restait dans la moyenne supérieure en Europe, la France restant par ailleurs un grand pays agricole. L’industrie française présentait un éventail très complet de productions qui permettait à la France de couvrir l’essentiel de ses besoins aussi bien en métropole que dans son vaste empire colonial. Les tissus et vêtements, les automobiles, les camions, les avions français, etc. étaient une référence dans le monde entier.

L’industrialisation française est-elle marquée de longue date, par rapport à ses concurrents, par des faiblesses ? A-t-elle connu des crises anciennes ?

H.J. – L’industrie française avait des difficultés liées d’abord à des insuffisances d’approvisionnement national. Si elle disposait d’importantes ressources hydrauliques dans ses massifs montagneux, ceux-ci étaient éloignés des grands bassins industriels, la France n’exploitait pas assez de charbon et devait importer un tiers de sa production, avec des coûts d’acheminement élevés. Au XXe siècle, elle a manqué de pétrole national, ses colonies n’étant pas non plus longtemps en mesure de lui en fournir et il a fallu le démantèlement de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale pour qu’elle acquiert des droits que lui ont concédé les Britanniques au Moyen-Orient ; ce sera l’origine de la compagnie française des pétroles (naissance de Total Énergie). La France a aussi cruellement, avec une natalité longtemps plus faible qu’ailleurs en Europe, manqué de main-d’œuvre, ce qui l’a obligé à recourir massivement à une immigration peu qualifiée. L’industrie française s’est ainsi insuffisamment tournée vers des fabrications haut de gamme, ce qui l’a rendu plus vulnérable face à la concurrence étrangère.
L’industrie française a connu des crises conjoncturelles lors de récessions économiques, du fait de contractions de la demande, notamment dans le cadre de la Grande Dépression qui touche la France plutôt au début des années 1880. Mais l’industrie a ensuite redémarré avec la demande. La Grande Crise américaine de 1929 qui traverse l’Atlantique à partir de 1931 a un impact structurel plus durable. Des industries entières, comme l’industrie textile, sont durablement touchées et sont amenées à réduire leurs capacités de production. Au début des années 1960, la décolonisation prive aussi la France de l’importance de ses débouchés coloniaux, en même temps que sur la marché intérieur la concurrence européenne s’affirme avec l’ouverture des frontières permise par le Traité de Rome.

 

> À suivre…

Industrie : histoire d’un déclin annoncé.

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle