Le sexisme peut se manifester dès l’école primaire à travers des insultes dont les enfants mesurent plus ou moins la portée, et que les enseignants s’efforcent de déconstruire lors de séances spécifiques, dans le cadre de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle.
Le nouveau programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) a été publié le 6 février 2025, en vue d’une mise en œuvre à la prochaine rentrée.
Progressif, adapté aux besoins des élèves en fonction de leur âge et niveau scolaire, ce programme poursuit les objectifs définis par la circulaire de 2018, notamment « la lutte contre les stéréotypes, la prévention des violences et la tolérance » et fait du renforcement de l’égalité filles-garçons et de la lutte contre le sexisme à l’école l’un de ses axes majeurs.
Le sexisme peut se manifester dès les petites classes de primaire, en CE1 ou CE2 (cycle 2), en raison de la tendance des élèves à se regrouper par sexe. Entre 6 et 12 ans, garçons et filles évitent souvent les contacts entre eux et entretiennent des stéréotypes négatifs à l’égard du sexe opposé. Cette séparation favorise une hiérarchisation des rapports sociaux et génère des comportements sexistes : jeux stéréotypés, insultes et dévalorisation des filles par certains groupes de garçons.
Pour y remédier, le programme prévoit, dès le CM1, un travail sur les stéréotypes et les préjugés, ainsi qu’une approche des violences (verbales, physiques, sexistes, etc.) dès le CM2.
Comprendre la portée sexiste de certaines expressions
Comme le souligne la sociologue Élise Devieilhe, « les enfants vivent dans le même monde que les adultes, ils questionnent sur la vie quotidienne et sont exposés aux médias ». À travers leurs échanges avec leurs groupes de pairs, avec leur famille, avec leurs connaissances, ils intègrent certaines normes genrées, dès tout-petits, c’est-à-dire « des représentations des rôles respectifs des hommes et des femmes ». Ce faisant, ils vont parfois aussi assimiler des propos sexistes, dont ils ne connaissent pas toujours réellement la signification.
Dans les 60 entretiens menés dans le cadre de ma thèse, des enseignantes expliquent ainsi combien il faut aider les enfants à prendre du recul par rapport aux « réflexions sexistes ou grossières » auxquelles ils peuvent être confrontés, à l’école ou dans la rue.
« Être sifflée dans la rue ou recevoir un “Ah, tu es trop bonne”, ce n’est pas normal, ce n’est pas un compliment », relève l’une d’elles. Or, « il y a des enfants qui pourraient le prendre comme un compliment », ajoute une autre.
« Et c’est toute l’éducation des garçons à revoir aussi. C’est bien d’apprendre aux petits garçons à se comporter correctement, et ça commence dès l’école primaire en disant qu’on n’a pas de jugement, qu’on ne dit pas “tu es beau, tu es laid”. »
L’échange qui suit, entendu lors d’une des séances en cours moyen sur les compliments que l’on peut faire à autrui, reflète cette démarche :
– L’enseignante : « Quoi d’autre comme compliments ? »
– Un élève : « Bonne. »
– L’enseignante : « C’est-à-dire ? Quelqu’un de gentil ? De joli ? »
– Un élève (ne répond pas tout de suite) : « Oui, jolie. »
– L’enseignante : « C’est familier de dire ça, on dirait plutôt “quelqu’un de joli” ».
Cette situation montre que les enfants peuvent ne pas saisir la portée sexiste de certains propos, et qu’il est important de déconstruire ces stéréotypes dès leur plus jeune âge.
Déconstruire les insultes
Lors de la récréation, les enfants mettent en œuvre les codes sociaux qu’ils ont appris dans leur environnement familial et scolaire. C’est un moment où se cristallisent des rapports de pouvoir. Les insultes y sont fréquemment échangées, car elles sont un moyen rapide d’affirmer une position de domination ou d’exclure les autres.
Pour lutter contre ce phénomène, les enseignantes adoptent différentes approches. Certaines n’hésitent pas à proposer en classe une séquence entière sur les insultes, comme l’explique une enseignante en cours moyen :
« Nous pouvons avoir des discussions avec les élèves, notamment sur les discriminations, à travers des outils comme le mur des insultes. En effet, on entend beaucoup d’insultes à l’école, et cela représente une occasion de discuter de ce qu’elles signifient et de qui elles visent. Pour cela, je fais d’abord une première séance où nous échangeons sur les différentes insultes entendues, puis une deuxième et une troisième séances au cours desquelles nous les classons en catégories : sexistes, racistes, grossophobes, homophobes, tout en essayant de comprendre qui elles visent et ce qu’elles signifient. »
À travers ces activités, les élèves apprennent à comprendre que les insultes ne sont pas anodines et qu’elles touchent profondément les personnes, notamment les femmes, comme le montrent les insultes sexistes qui sont souvent formulées en lien avec des stéréotypes de genre.
D’autres enseignants montent des séances spécifiques après avoir été témoins d’une insulte.
« Mes élèves utilisaient des termes très vulgaires sans en comprendre réellement le sens, raconte une enseignante en réseau d’éducation prioritaire. Ils n’avaient aucune maîtrise de ces mots. J’ai donc abordé ce sujet avec eux. Par exemple, je leur demandais : “Que signifie vraiment le terme ‘pute’ ? Est-ce que tu sais ce que cela veut dire ?” Lorsque l’élève comprenait enfin le sens du mot, je lui posais la question : “Penses-tu que tel ou tel enfant mérite d’être qualifié de ‘pute’ ?” »
Avec cette approche, il s’agit de déconstruire l’insulte, en aidant l’enfant à saisir la violence qui la sous-tend et en faisant ressortir combien il est inacceptable d’avoir recours à ce vocabulaire.
Pour favoriser un véritable vivre-ensemble et permettre aux élèves de mieux comprendre ce qui dépasse les bornes, les enseignants peuvent intervenir avec des outils quotidiens, en aidant les élèves à mieux communiquer pour résoudre leurs conflits, par exemple avec la méthode des « messages clairs ».
D’autres optent pour des systèmes de « réparations », comme la rédaction d’excuses ou la réalisation de dessins, permettant aux élèves de prendre conscience des conséquences de leurs actes. Ces pratiques, accompagnées de séances d’éducation morale et civique, visent à construire une école où chacun se sent respecté, écouté et compris.
Autrice :
Prescillia Micollet, Doctorante en Sciences de l’Éducation et de la Formation, Université Lumière Lyon 2
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