Droit - économie - gestion / Homme - société Article Laboratoire Triangle JJeunes aidants : une jeunesse aux multiples visages | Triptyque Jeunes aidants : que recouvre réellement cette expression ? Derrière ce terme, qui peut sembler simple, se cachent en réalité des situations très diverses. Les jeunes aidants ne forment pas un groupe homogène : leurs expériences varient selon leur âge, leur genre, mais aussi leur milieu social. Ces différences influencent la manière dont ils vivent et assument leur rôle au quotidien. Comprendre cette diversité est essentiel pour mieux saisir les enjeux qui entourent la réalité des jeunes aidants. Et dans ce deuxième podcast, nous allons y apporter un éclairage, toujours en compagnie de Diane BEDUCHAUD, doctorante à TRIANGLE., en 3ème année de sociologie dont le sujet de thèse est « Le sens (précoce) des responsabilités. » > Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/03/tri12-2_dianebeduchaud.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview :On parle des « jeunes aidants », est-ce que cela veut dire qu’il y a une spécificité de l’aide des enfants et que tous les enfants aident de la même manière quelle que soit leur âge ?Diane Beduchaud – Effectivement, les expériences d’aide au jeune âge ne sont pas uniformes, c’est d’ailleurs ce que l’on a montré dans un article que j’ai co-écrit avec Hélène Buisson Fenet.Un premier élément important c’est qu’il existe une gradation des tâches au fil de l’avancée en âge, c’est à dire que les jeunes ne réalisent pas la même nature ni le mm volume de tâches lorsqu’ils sont enfants, adolescents ou jeunes adultes.L’aide des plus jeunes (9-13 ans environ), elle se caractérise par une participation à des tâches du travail domestique (rangement, ménage,etc) et par la prise en charge de certains aspects du travail parental (surveillance des frères et sœurs). Ces jeunes enfants prennent aussi en charge une forme de travail émotionnel, ils apportant du soutien, une présence et une écoute. Je pense notamment à une fille de 14 ans qui m’expliquait e, entretien qu’elle avait plusieurs techniques pour apaiser son frère. Celui-ci est atteint d’un trouble autistique, et ce qu’elle fait c’est notamment mettre des sons qui l’apaisent pour l’aider à se calmer.Avec l’adolescence et ensuite l’entrée dans l’âge adulte, l’aide va changer de nature, notamment par le passage de certains seuils tels que la conduite ou l’emploi rémunéré. Les jeunes peuvent alors aider un parent à se déplacer, en le conduisant en voiture à un rendez-vous chez le médecin par exemple, ils s’impliquent aussi dans l’aide administrative (gérer les documents, les rendez-vous) ou encore dans la coordination des aides professionnelles (par exemple répartir le passage des aides à domicile. Certains jeunes apportent également une aide financière. Je pense notamment à un jeune homme de 18 ans qui apporte une aide financière à sa mère, dont les revenus ont beaucoup baissé à la suite de plusieurs arrêts maladies.Et est-ce que les aides sont différentes selon que l’on soit un garçon ou une fille ?D.B. – Tout à fait l’aide varie aussi en fonction du genre : non seulement en matière d’investissement dans l’aide, mais aussi du point de vue de la nature des tâches réalisées. Alors c’est un résultat qui est déjà connu pour les aidants plus âgés, on sait qu’il y a une surreprésentation des femmes dans l’aide, notamment pour ce qui concerne l’aide intergénérationnelle. On sait que les femmes réalisent davantage de tâches d’hygiène ou de ménage quand les hommes se chargent plus des tâches administratives ou des relations avec les médecins.Pour observer cette différence, ce que je fais dans ma recherche c’est que j’ai regardé ce qui se passait dans les fratries mixtes pour voir comment l’aide était répartie entre les frères et sœurs. J’ai notamment en tête le cas d’une famille nombreuse, dans laquelle les deux parents sont malades, le père a des troubles psychiques, et la mère a dû faire face à plusieurs opérations de santé. Dans cette famille, il y a également une petite fille qui est en situation de handicap. Et bien dans la fratrie, l’aide est surtout prise en charge par les filles aînées, celles-ci s’occupent de suppléer leur mère dans le soin aux enfants plus jeunes, puis lorsqu’elles quittent le domicile, et bien elles vont directement transférer la charge de l’aide à leur sœur cadette qui a 15 ans alors que le frère de 18 ans est présent au domicile.Je pense aussi à une autre fratrie avec des jeunes adultes dans laquelle la mère est hospitalisée et le frère apporte une aide financière tandis que la sœur s’occupe davantage de l’administratif. Et dans ce cas on a un modèle type de répartition genrée, c’est un modèle qu’on appelle celui du breadwinner, c’est à dire que l’homme ramène une aide économique du fait d’un travail salarié à l’extérieur du domicile, quand la fille apporte une aide informelle à l’intérieur du foyer.Et peut-on dire que le fait de devenir un jeune aidant est lié à un milieu social ?D.B. – C’est une question qui est très intéressante, car souvent c’est un aspect qui est balayé un peu trop vite quand on parle des jeunes aidants.Toutes les enquêtes internationales et françaises le montrent : les jeunes aidants sont en majorité issus de milieux précaires, de familles monoparentales, avec des fratries nombreuses. De mon côté, la majeure partie des jeunes que j’ai rencontrés pour ma recherche sont issus de milieux populaires, voire des franges précarisées des milieux populaires.Et cela est concordant avec ce que l’on sait sur les inégalités sociales de santé : en effet on sait que les maladies chroniques et le handicap sont beaucoup plus importantes dans les milieux populaires. Et ces deux phénomènes s’alimentent c’est à dire que les personnes issues de milieux populaires sont plus à risque de développer des maladies chroniques, du fait de le leurs conditions de vie mais aussi de leurs pratiques alimentaires, ou de leur rapport plus éloigné au monde médical. Mais cela fonctionne également dans l’autre sens, et lorsqu’on est malade ou en situation de handicap cette situation a tendance à entraîner un déclassement social, du fait de la perte de revenus que peut engendrer la maladie du fait de l’incapacité à exercer une activité professionnelle ou des dépenses de santé nécessaires.Pour autant j’ai également rencontré des jeunes aidants issus des classes moyennes intellectuelles ou des classes supérieures. Mais ces enfants ne sont pas mis à contribution de la même manière que les jeunes des milieux populaires. Tout d’abord du fait des différences en matière de style éducatif parental, avec une tendance dans les milieux plus favorisés à moins investir les enfants dans des tâches d’aide domestique pour privilégier leur investissement dans la scolarité ou les loisirs. Mais aussi, du fait des différences en matière de réseaux mobilisés dans l’aide, avec dans ces familles des réseaux amicaux et familiaux bien plus présents et plus investis et qui permettent de déléguer la charge à d’autres adultes.Donc, si j’ai bien compris, la précarité économique renforce la propension à devenir aidant. Et est ce que le type de famille (monoparentale, biparentale…) et le nombre d’enfant ont un impact sur la répartition des rôles d’aide ?D.B. – Effectivement la configuration familiale est un autre élément important pour comprendre la répartition de l’aide.Lorsqu’il s’agit d’aider on observe un « ordre de mobilisation » selon les termes qui sont utilisés par l’anthropologue Florence Weber. Lorsqu’un enfant de la famille est malade ou en situation de handicap, ce sont d’abord les parents, et en particulier les mères qui vont être en première ligne pour l’aider. Les frères et sœurs jouent un rôle de relais, qui est variable en fonction de leur âge mais aussi du style éducatif de la famille. Ils peuvent jouer un rôle de surveillance ou de divertissement pour permettre au parent de réaliser d’autres tâches domestiques en parallèle.Et on observe une dynamique similaire lorsqu’un parent est malade, ou en situation de handicap, le plus souvent c’est son conjoint qui est en première ligne. Dans ce cas les enfants peuvent être amenés à aider l’aidant adulte, par exemple en le déchargeant de certaines tâches domestiques.Mais dans les familles monoparentales, ou dans les familles où deux parents sont malades, les enfants peuvent se retrouver en première ligne du fait de l’absence d’un adulte aidant.L’ordre de mobilisation varie aussi selon le rang dans la fratrie et le genre. Dans les fratries, on note que ce sont d’abord les aînés, et en particulier des filles aînées qui s’investissent dans l’aide, alors que les cadets, en particulier les cadets garçons s’investissent moins.Mais cet ordre est fluctuant et il peut s’inverser lorsque les aînés quittent le domicile familial, et laissent les cadets à domicile.Est-ce que l’aide varie aussi selon les styles éducatifs des familles ?D.B. – Tout à fait, on observe des variations en fonction des styles éducatifs et des représentations de l’enfance. En fait tous les parents définissent une frontière entre des activités qu’ils jugent légitimes pour leurs enfants et d’autres qu’ils jugent illégitimes Et dans les familles les plus favorisées, qui sont attachées à une conception démocratique du fonctionnement familial, et également attachées à l’importance de l’épanouissement social et scolaire des enfants, on constate que les enfants sont beaucoup moins mis à contribution. Je pense notamment à une jeune fille de 24 ans dont le père a été traité pour un cancer quand elle était enfant, et celle -ci témoigne en entretien du fait que ses parents ont toujours tout fait pour que l’état de santé de son père ait le moins d’impact possible sur sa scolarité et son épanouissement personnel.A contrario, de l’autre côté de l’espace social, j’ai en tête le cas d’une jeune fille qui a soutenu ses parents tous les deux malades, et elle a notamment dû rater des cours pour accompagner son père à des rendez-vous médicaux. Cette famille plus populaire et précaire est attachée à un style éducatif plus autoritaire, dans lequel le fonctionnement familial est priorisé sur l’épanouissement des enfants. Donc, dans cette famille précaire, isolée sur le plan géographique, familial et amical, cette jeune fille est progressivement devenue le principal pilier d’aide pour ses parents aux dépens de sa propre scolarité.Donc cela dépend à la fois du style éducatif familial, mais aussi des ressources de la famille > PrécédemmentDe l’invisibilité à la mise en lumière>À suivre…Grandir en aidant… >> Pour en savoir plus : Triptyque – Laboratoire Triangle