Droit - économie - gestion / Homme - société Podcast Laboratoire Triangle MMonnaies locales : comment les créer ? Pourquoi un tel essor ? | Triptyque (©) TriangleEt si dans votre porte monnaie se trouvaient des monnaies locales ? Quelle idée ! Et bien savez-vous qu’ il en existe plus de 70 en France ?Aussi, nous avons consacré ce triptyque à ce thème, et dans ce premier podcast, nous allons d’abord comprendre comment se créer une monnaie locale, quand ont-elles vu le jour, mais également pourquoi ont-elles pris leur essor autour des années 2008-2010 ?Pour en parler nous accueillons Marie FARE, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’Université Lumière Lyon 2 et Jérôme Blanc, professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon et bien sûr membre de TRIANGLEÉcoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2025/12/podcast-triangle-marie-fare-jerome-blanc-1-v2.wav > Lire la retranscription des propos de l’interview :Tout d’abord, comment se créé une monnaie locale, est-ce que tout le monde, institutions comprises, peut se lancer dans ce type de projet ? Pouvez-vous citer quelques exemples de monnaies locales en France ? Marie Fare – Les monnaies locales sont des projets collectifs et citoyens. Elles sont généralement mises en œuvre par des associations, soit préexistantes (par le développement d’un projet monétaire), soit créées autour du projet de monnaie locale. Elles réunissent au sein d’une association des citoyens particuliers, des professionnels, des artisans, commerçants, des associations partageant des valeurs. Parfois ces associations s’appuient sur des collectivités territoriales. La plus connue en France est l’eusko dans le Pays basque, à Lyon il y a la gonette, on compte aussi le cairn à Grenoble, le lien à Saint-Etienne, etc.Quel est ou quels sont les intérêts d’en créer une ? M.F – Ce ne sont pas des projets qui visent l’intérêt direct des individus qui l’utilisent, ou un intérêt individuel mais des projets qui ont une finalité collective et territoriale : promouvoir une forme d’économie de proximité soutenable. Les fondateurs, et les utilisateurs, cherchent donc une utilité indirecte, qui résulte du soin porté à ceux des acteurs économiques qui sont ancrés dans le territoire et ont une démarche soutenable, de transition écologique etc.Dans une enquête menée auprès des associations émettrices de monnaies locales en 2022, on identifie 3 principaux mobiles de création :Le premier est un mobile économique territorial, où l’économie locale, construite par réseaux, filières, proximité économique etc. prend le sens d’une économie humaine, éthique, mais aussi réelle et de qualité. Ce premier mobile, lié à l’ancrage territorial, se reflète dans les noms choisis par les ML. Ainsi, 59 % des ML répondantes ont choisi un nom faisant référence à une caractéristique de leur territoire, qu’elle soit historique, géographique ou culturelle.Un deuxième mobile, presque aussi important, renvoie à la qualité du lien social et à l’amélioration des capacités de chacun et du groupe, via le déploiement d’actions et de méthodes démocratiques, l’empowerment, la solidarité et l’existence, au fond, de liens chauds construisant une vie sociale réenchantée.Loin derrière ces deux mobiles, mais se dégageant tout de même des suivants, se trouve l’enjeu de la reconnaissance et du respect des enjeux écologiques et environnementaux, promouvant la responsabilité individuelle et collective.Comment se gèrent-elles, fonctionnent-elles ? M.F – Dans la mesure où elles visent un mobile économique territorial, ces monnaies peuvent être qualifiées de monnaies marchandes. Elles vont ainsi circuler au sein de l’économie de proximité d’un territoire délimité entre des producteurs, des consommateurs, et parfois des collectivités locales.Chacune de ces monnaies est gagée sur l’euro, au taux de 1 pour 1, et circule au sein d’un espace délimité géographiquement (département, bassins de vie) mais aussi communautairement (il faut être adhérent de l’association et partager des valeurs)Pour échanger en monnaie locale, il faut tout d’abord s’en procurer. Il faut pour cela adhérer à l’association émettrice de la monnaie, ensuite échanger des euros contre la monnaie locale.Ces monnaies locales visent donc des actes de consommation quotidienne et son acceptation repose sur l’adhésion d’entreprises. Elles circulent ainsi dans l’espace marchand classique et ne propose pas un système de prix spécifique.Cependant, elles ne ciblent qu’une partie de l’activité locale, c’est-à-dire un ensemble d’activités susceptibles de respecter les valeurs inscrites dans les chartes et autres documents rédigés par l’association locale ou par des réseaux de monnaies locales dont elle est membre. Afin de fixer leurs valeurs et leurs objectifs, les monnaies locales françaises tendent à élaborer des chartes assez tôt au démarrage du projet, en amont du lancement.D’ailleurs est-ce typique de la France ou existe-t-il des monnaies locales ailleurs en Europe, ou sur d’autres continents ? Où sont-elles le plus développées et pourquoi ? Jérôme Blance – La France est un cas particulier d’une dynamique plus large. Les monnaies locales sont une application particulière de « monnaies alternatives » qui émergent en Occident à partir du début des années 1980. Les monnaies locales en tant que telles apparaissent surtout au début des années 2000, au Brésil (où elles sont aujourd’hui très nombreuses et dynamiques), en Allemagne ou en Grande-Bretagne. La France puis la Belgique suivent, dans les années 20010. Entre 2010 et 2020, la France est le pays où elles se développent le plus rapidement. Plus de 90 ML ont été lancées entre le début 2010 et 2024.Cela dit, les projets sont assez différents entre, disons, les pays du sud comme le Brésil, où on vise d’abord à lutter contre la pauvreté (en mêlant monnaie locale, microcrédit et aujourd’hui revenu de base) et pays du nord, où l’on vise plutôt à réorienter les économies locales pour qu’elles soient plus dynamiques et soutenables.Si on se concentre sur la France, est-ce que ces monnaies sont plus facilement adoptées, par les citoyens, par les institutions publiques et privées ? Et Pourquoi ? J.B – Les associations de monnaies locales font un travail compliqué, car, habituellement, utiliser une monnaie a du sens si elle permet de régler des transactions ou des dettes dans un nombre diversifié de situations. Pour constituer ce vivier d’accepteurs, les associations mobilisent d’abord des professionnels, sans trop de difficultés. Sur cette base, la difficulté la plus importante consiste à recruter et préserver un ensemble élargi de particuliers afin d’obtenir un réseau d’usagers suffisamment dense et des transactions suffisamment dynamiques. Enfin, les associations émettrices peuvent s’appuyer, dans certains cas, sur les collectivités pour disposer de ressources mais aussi d’appuis pour l’utilisation de la monnaie (pour des services publics locaux notamment). Comme ces monnaies ne circulent pas d’elles-mêmes, leur circulation suppose une animation permanente, qui suppose elle-même de disposer de suffisamment de travail, bénévole ou, surtout, salarié. D’où l’enjeu très important des ressources dont peuvent disposer les associations émettrices.Concrètement que peut-on payer en monnaie locale ? J.B – Des choses du quotidien, en particulier des produits alimentaires locaux et bio et de la restauration, mais aussi des services de soin, produits d’hygiène et beauté, des services professionnels (informatiques notamment), des librairies, produits artisanaux etc. Dans certains cas, des services publics comme une bibliothèque, une piscine, des transports publics, ou encore l’eau courante, comme à Lyon. Un point important à garder à l’esprit est que les monnaies locales sont généralement employées en complément de l’euro : pour régler une transaction, on peut être amené à combiner monnaie locale et euro. On ne crée donc pas une bulle où ne circulerait que la monnaie locale. Il n’y a pas de sécession ou de communautarisme, dans les cas que l’on connaît aujourd’hui en France ou ailleurs. Ce sont des systèmes qui promeuvent, à l’intérieur de l’économie ordinaire, certains types de pratiques considérées comme vertueuses.Quelques références :Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Les monnaies locales associatives en France : quel bilan après une dizaine d’années de développement ? », Les Carnets de la Chaire ESS, avril 2024, no 10, pp. 1‑11. URL : https://seg.univ-lyon2.fr/la-chaire-ess/les-monnaies-locales-associatives-en-france-quel-bilan-apres-une-dizaine-dannees-de-developpementBlanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, Les monnaies locales en France en 2023. Résultats de la seconde enquête nationale [Rapport], Lyon, Rouen, Triangle UMR 5206, LASTA, 2023, 70 p., URL : https://shs.hal.science/halshs-04268002.Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Local currencies for territorial development : lessons from a national survey in France », Regional Studies, 31 décembre 2025, vol. 59, no 1, p. 2120974, doi:10.1080/00343404.2022.2120974.Dissaux Tristan, « Socioéconomie de la monnaie mobile et des monnaies locales au Kenya : quelles innovations monétaires pour quel développement ? », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 3 juillet 2019, no 25, doi:10.4000/regulation.15139.Fois Duclerc Mathilde et Lafuente-Sampietro Oriane, « Un intermédiaire monétaire créateur de proximités territoriales : la structuration d’un réseau d’entreprises autour de la monnaie locale eusko au Pays Basque », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 2023, Février, no 1, pp. 83‑109, doi:10.3917/reru.231.0083.Laurence Nicolas, « Monetary Contestation as a Driving Force of Institutional Change : The Case of the Eusko, a Local Currency in France », Journal of Economic Issues, 2 juillet 2024, vol. 58, no 3, pp. 906‑921, doi:10.1080/00213624.2024.2382040.Lung Yannick, « La légitimation des monnaies locales par la Loi ESS », RECMA. Revue internationale de l’économie sociale, 26 septembre 2024, no 372‑373, pp. 172‑176, doi:10.3917/recma.372.0176.Pinos Fabienne, « Communs et bien-être : quand la monnaie locale fait lien », in Timothée Duverger, Vincent Lhuillier et Abdourahmane Ndiaye (dir.), L’ESS en transition(s), Lormont, Editions Le Bord de L’eau, Territoires de l’ESS, 2024, pp. 171‑186, consulté le 24 juin 2024, URL : https://hal.science/hal-04615558.> À suivre…Les monnaies locales ont-elles leur place dans un système financier ? >> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle
Quelques références :Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Les monnaies locales associatives en France : quel bilan après une dizaine d’années de développement ? », Les Carnets de la Chaire ESS, avril 2024, no 10, pp. 1‑11. URL : https://seg.univ-lyon2.fr/la-chaire-ess/les-monnaies-locales-associatives-en-france-quel-bilan-apres-une-dizaine-dannees-de-developpementBlanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, Les monnaies locales en France en 2023. Résultats de la seconde enquête nationale [Rapport], Lyon, Rouen, Triangle UMR 5206, LASTA, 2023, 70 p., URL : https://shs.hal.science/halshs-04268002.Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Local currencies for territorial development : lessons from a national survey in France », Regional Studies, 31 décembre 2025, vol. 59, no 1, p. 2120974, doi:10.1080/00343404.2022.2120974.Dissaux Tristan, « Socioéconomie de la monnaie mobile et des monnaies locales au Kenya : quelles innovations monétaires pour quel développement ? », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 3 juillet 2019, no 25, doi:10.4000/regulation.15139.Fois Duclerc Mathilde et Lafuente-Sampietro Oriane, « Un intermédiaire monétaire créateur de proximités territoriales : la structuration d’un réseau d’entreprises autour de la monnaie locale eusko au Pays Basque », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 2023, Février, no 1, pp. 83‑109, doi:10.3917/reru.231.0083.Laurence Nicolas, « Monetary Contestation as a Driving Force of Institutional Change : The Case of the Eusko, a Local Currency in France », Journal of Economic Issues, 2 juillet 2024, vol. 58, no 3, pp. 906‑921, doi:10.1080/00213624.2024.2382040.Lung Yannick, « La légitimation des monnaies locales par la Loi ESS », RECMA. Revue internationale de l’économie sociale, 26 septembre 2024, no 372‑373, pp. 172‑176, doi:10.3917/recma.372.0176.Pinos Fabienne, « Communs et bien-être : quand la monnaie locale fait lien », in Timothée Duverger, Vincent Lhuillier et Abdourahmane Ndiaye (dir.), L’ESS en transition(s), Lormont, Editions Le Bord de L’eau, Territoires de l’ESS, 2024, pp. 171‑186, consulté le 24 juin 2024, URL : https://hal.science/hal-04615558.> À suivre…Les monnaies locales ont-elles leur place dans un système financier ? >> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle