Droit - économie - gestion / Sciences politiques Article Laboratoire Triangle MMonnaies locales : ont-elles un avenir ? | Triptyque Monnaie locale : après leur essor, les monnaies locales connaissent une phase de légère décroissance. Aussi, dans ce troisième et dernier podcast, dont le triptyque est consacré aux monnaies locales, nous nous poserons la question de l’avenir des monnaies locales.Pour en parler nous accueillons Marie Fare, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’Université Lumière Lyon 2 et Jérôme Blanc, professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon et bien sûr membre de TRIANGLE.>> Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/02/tri9-3_jerome-blancmarie-fare.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview :Peut-on considérer les monnaies locales comme une réponse à des crises économiques ? Jerôme Blanc – En France, elles émergent après 2008, et ce n’est pas une coïncidence : elles se construisent en réponse à une menace de crise financière, bancaire, monétaire, mais également, à l’époque, à une menace de crise énergétique liée à la raréfaction supposée du pétrole. Et les objectifs sont souvent ceux d’une résilience territoriale : il s’agit d’absorber des chocs à venir en transformant progressivement l’économie locale. Aujourd’hui la menace financière s’est un peu éloignée, mais peut resurgir à tout moment, et concernant la menace énergétique du pic pétrolier, elle s’est transformée en menace climatique qui devrait conduire à réduire préventivement le recours aux énergies fossiles. En revanche, la faible taille des monnaies locales reste bien sûr à ce jour un obstacle pour en faire des réponses efficaces à des crises. Sauf dans quelques cas – cf la monnaie Mumbuca dans la ville de Maricá qu’on a évoquée précédemment. Le Mumbuca a notamment été émis pendant le Covid sous forme d’un revenu de base protecteur des populations et de leurs activités économiques.Les monnaies locales se positionnent généralement comme des réponses possibles à des polycrises (économique mais aussi sociale, écologique) supposant de déployer une palette de solutions nouvelles.Les monnaies locales ont-elles un avenir ? Lequel ? Marie Fare – Les monnaies locales ont connu une forte croissance en France depuis 2010, année de lancement des premières d’entre elles sous leur forme actuelle. Leur nombre a atteint un plateau depuis 2019 et il y en avait 73 en circulation fin 2022. Parmi elles, un nombre croissant est mis en veille sans toutefois être fermées. En les excluant du décompte, on constate un plateau de 63-64 monnaies locales depuis 2020. On observe par ailleurs un processus de fédération d’associations autour d’une monnaie locale commune ainsi que des fusions, donnant lieu à des territoires de circulation plus étendus. Il y a donc actuellement un certain tassement et une recomposition du paysage. L’ampleur des monnaies locales a continué à s’accroître significativement au début de la décennie. En 2022, la masse monétaire à l’échelle nationale dépassait 7,3 millions d’euros et il y avait autour de 36 700 particuliers et 10 100 professionnels adhérents dans toute la France. Mais ces chiffres masquent une forte concentration autour de l’eusko, dont la masse monétaire représentait près de 50 % de la masse totale de monnaie locale en circulation. Cette grande monnaie locale n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe, mais il y a au moins un cas de monnaie locale beaucoup plus étendue au Brésil, dans la ville de Maricá (État de Rio de Janeiro), dans un contexte assez différent.Est-ce que les monnaies locales sont reconnues au plan légal ? Et qu’en pensent ces pouvoirs publics ? M. F. – En France, elles ont été intégrées dans la Loi sur l’économie sociale et solidaire votée en 2014, qui ouvre une nouvelle catégorie juridique leur faisant une place dans le Code monétaire et financier. Le cadre juridique a aussi été modifié par une loi en 2016 qui a ouvert la possibilité que les « prestataires de services de paiement » développent des paiements numériques sans autorisation ou dérogation autorisée, avec quelques conditions.Cette institutionnalisation est de nature à faciliter le déploiement des monnaies locales sur le terrain, mais il faut que les collectivités locales s’en emparent également en tant qu’outils de développement territorial, ce qui suppose qu’elles les appuient mais les laissent émerger en tant que dispositifs citoyens qui leur sont aussi extérieurs. Cependant, il s’agit d’une institutionnalisation partielle dans la mesure où l’intégration des monnaies locales au code monétaire et financier ne permet toujours pas leur usage direct en paiement par les collectivités locales. Ce point permet de comprendre qu’il y a encore des obstacles réglementaires à un usage plus développé des monnaies locales. Cela conduit le Mouvement Sol, qui est l’organisation de promotion des monnaies locales la plus active en France, à poursuivre un travail institutionnel pour obtenir des avancées législatives.L’économie locale, voir nationale, connaît-elle une revitalisation du fait de l’existence de monnaies locales ? J. B. – Parler de revitalisation supposerait qu’il y a un manque de vitalité. C’est le cas dans certains territoires, certains étant ruraux, mais pas dans d’autres (comme à Lyon par exemple). Au Brésil, il s’agit notamment de développer des activités économiques dans des territoires fragiles et pauvres, comme dans la banlieue de Conjunto Palmeira, à Fortaleza, où la première d’entre elles a été établie en 2002.En tout cas, pour avoir un effet significatif sur les dynamiques économiques territoriales, il faut un niveau de circulation monétaire relativement important. L’eusko, (monnaie locale du Pays basque), plus grande monnaie locale de France et d’Europe selon ce critère, dispose d’environ 4 millions d’équivalents euros en circulation et touche environ 1% de la population du Pays basque français. Au niveau de la France dans son ensemble, on atteint autour de 7-8 millions d’euros de masse monétaire au total. Les effets sont donc limités. Mais ils sont visibles à une certaine échelle. La thèse d’Oriane Lafuente-Sampietro, qui a été soutenue à Lyon en 2022 avec une cotutelle québécoise, montre ainsi que le chiffre d’affaires des entreprises participantes augmente de 8 à 16% (selon leur taille) par rapport à celles, de type équivalent, qui ne participent pas.Oriane Lafuente-Sampietro observe également dans sa thèse un effet de mise en réseau des professionnels utilisateurs de la monnaie locale : dans le cas de l’eusko, un tiers des entreprises déclarent qu’elles ont créé de nouveaux liens avec en moyenne 3,5 nouveaux prestataires ou fournisseurs.Imaginons qu’à l’avenir on développe beaucoup une monnaie locale, risque-telle de perdre sa raison d’exister…et de finalement basculer dans un système traditionnel ? M. F. – Une monnaie locale ne peut que rester locale, sans quoi elle perd effectivement sa raison d’être. Cela ne dit cependant rien sur la taille pertinente qu’elle devrait atteindre pour satisfaire ses finalités notamment d’un point de vue géographique. En effet, un des enjeux des monnaies locales consistent à réunir suffisamment d’utilisateurs (des professionnels, des consommateurs, des organisations de l’ESS, des acteurs publics, etc.) de monnaie locale pour favoriser l’accès à une diversité de biens et services au sein du réseau monétaire local. Cela suppose donc de diversifier et de densifier l’usage ce qui relève d’une forme de changement d’échelle et donc de développement tout en maintenant un ancrage local en reliant les différents acteurs de son territoire.Aussi ce que l’on observe parfois ce sont des logiques d’interconnexion (Brésil et e-dinheiro) qui compliquent la donne. Au Brésil, les usages du e-dinheiro restent locaux même s’il est utilisable plus largement puisqu’il s’agit de la monnaie numérique commune aux monnaies locales.En France, il existe des projets de monnaie numérique à l’échelle régionale qui serait utilisée par les monnaies locales de cette région tout en conservant les monnaies locales papierOn observe par ailleurs un processus de fédération d’associations autour d’une monnaie locale commune ainsi que des fusions, donnant lieu à des territoires de circulation plus étendus.Quels sont les principaux défis et perspectives des monnaies locales ? M.F. – En interne, les principales difficultés portent sur les ressources humaines et financières. Les monnaies locales indiquent des difficultés à recruter et mobiliser des bénévoles, un gros manque de moyens humains voire un turnover important ainsi que des ressources financières limitées qui engendrent un manque de travail salarié apte à entretenir et développer le réseau d’utilisateurs et la circulation monétaire.Elles ont aussi des difficultés à mailler leur territoire de circulation pour permettre une circulation de la monnaie, et des difficultés à créer un véritable réseau entre professionnels pour limiter la reconversion. Cela traduit la faiblesse de leurs interactions avec les acteurs du territoire, au-delà de l’adhésion d’entreprises, d’associations et parfois de collectivités, celles-ci ayant alors un rôle de soutien symbolique plus qu’effectif.Face à cela, les associations de monnaies locales sont en quête d’un nouveau souffle pour renforcer le dynamisme de leur monnaie. La première perspective relevée a ainsi pour objectif de faire croître le nombre d’adhérents particuliers et/ou professionnels et/ou associatifs, ainsi que de recruter et remobiliser des bénévoles,Elles cherchent également à développer le dynamisme de leur territoire de circulation (groupes locaux, intégration de nouveaux territoires, attention aux territoires un peu délaissés actuellement, etc.)Pour cela, elles visent à créer ou approfondir des partenariats avec des collectivités territoriales ou avec des acteurs institutionnels ou associatifs, et de prendre part à des « actions » (sécurité alimentaire, transition écologique et sociale, ESS, etc). Citons par exemple les initiatives autour de l’articulation avec des expérimentations inspirées des propositions de sécurité sociale de l’alimentation. L’objectif de ces expérimentations consistent à verser une allocation (dans certains cas en monnaie locale) aux participants pour qu’ils achètent des produits alimentaires auprès de partenaires conventionnés, sur la base de cotisations différenciées selon les niveaux de revenus.Ces perspectives traduisent un saisissement limité mais croissant de la part des acteurs territoriaux. Il peut refléter un défaut de perceptions de la transversalité dans l’approche du développement territorial portée par les monnaies locales (économique, sociale, culturelle, etc.). Si les monnaies locales souhaitent être reconnues comme des acteurs en capacité de fédérer et d’initier des dynamiques de développement territorial spécifique, elles ont besoin de renforcer leur ancrage territorial et les dynamiques de coopération entre acteurs afin d’en faire un réel levier de transition.PrécédemmentPourquoi un tel essor des monnaies locales ?Monnaie locale : quel place dans un système financier ?> À suivre…Le triptyque dont le sujet est « les monnaies locales » est terminé. Nous vous donnons rendez-vous pour un nouveau triptyque , avec un tout autre sujet, jeudi prochain. >> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle