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NNotre relation aux écrans, angle mort du télétravail | Un article Pop’Sciences

©Pixabay

Notre rapport aux écrans est le grand oublié des discussions sur le travail à distance. Pourtant, travailler et collaborer par écran interposé change (presque) tout… Le point avec trois spécialistes de la relation aux écrans.

Un article rédigé par Cléo Schweyer, journaliste scientifique, Lyon, pour Pop’Sciences – 4-09-2020

Les écrans ont gagné. Avec ce titre du 31 mars 2020, le quotidien américain New York Times mettait des mots sur une impression partagée par beaucoup d’entre nous : celle d’avoir passé plus de temps devant un ou des écrans pendant le confinement (du 17 mars au 11 mai 2020 en France) qu’à toute autre période de notre vie.

Et pour beaucoup, cette explosion du temps d’écran quotidien a été liée à une nouveauté : celle de travailler depuis chez soi. Environ un quart des salariés français a été en télétravail à 100% pendant la durée du confinement, un chiffre tombé à 15% en septembre 2020. Une expérience mitigée pour certains, mais que d’autres aimeraient renouveler au moins une partie de la semaine.

Désirable, mais pas toujours agréable, à quoi tient le double visage du télétravail ? Réfléchir à notre rapport aux écrans peut apporter des éléments de réponse.

©gettyimages

L’écran est une interface qui modifie l’expérience

Aussi étrange que cela paraisse, ce rapport aux écrans semble ne jamais être évoqué dans les négociations sur le télétravail, comme celles qui se tiennent en cette rentrée 2020 entre les représentants des syndicats et du patronat. Certes, le travail à distance ne passe pas que par l’écran. Mais fixe ou mobile, ce dernier est omniprésent dans nos vies professionnelles. On évoque certes le travail sur écran pour évoquer la fatigue visuelle, les troubles musculo-squelettiques et le « droit à la déconnexion », en vertu duquel on n’est pas tenu de répondre à un message électronique en-dehors de ses horaires de travail.

Mais il serait plus juste de parler de travail avec écran, ou par écran interposé. Les chercheurs parlent d’activité médiée par l’écran, où l’écran joue le rôle de médiateur entre nous et les personnes avec lesquelles nous sommes amenées à interagir, entre nous et les tâches à accomplir. Une façon de dire que l’écran n’est pas « transparent » : en établissant une relation entre des personnes ou en installant une manière spécifique de réaliser une tâche, il crée un contexte dans lequel l’interaction ou l’exécution de la tâche sont très différentes de ce qu’elles sont autrement.

« C’est une erreur de voir l’écran numérique comme une surface sur laquelle sont projetées des images, comme dans la caverne de Platon »,

rappelle Mauro Carbone, chercheur-enseignant en philosophie à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et responsable du groupe de recherche Vivre par(mi) les écrans.

« C’est une interface par laquelle on vit des expériences, qui ne sont pas que visuelles, pas de plus en plus multi-sensorielles ».

Si les écrans ont gagné, comme le dit le New York Times, c’est donc que nous étions en conflit avec eux ? « C’est sûr ! » répond le chercheur sans hésiter. « Notre imaginaire des écrans est celui de l’illusion et de la privation de liberté. Pensez encore une fois à la caverne de Platon, avec ces humains tenus en esclavage… » Un point de vue qu’il ne partage pas :

« L’écran n’est pas une prison. En tant qu’interface, il permet des expériences riches et d’autres plus appauvrissantes, qu’il faut éviter. Mais il est impossible de généraliser, comme le font certains, en disant que “les écrans, c’est mal”. Qu’on le veuille ou non, une grande partie de notre expérience du monde passe de toute façon par eux aujourd’hui. »

Le télétravail, héritier du travail ouvrier à domicile

Les préoccupations liées au télétravail sont actuellement plutôt du côté des relations hiérarchiques et des risques psycho-sociaux : surmenage, isolement… C’est peut-être parce que le télétravail porte l’héritage du travail à domicile, dont l’histoire est faite de luttes ouvrières : pensons aux canuts qui tissent la soie à Lyon, aux ouvriers passementiers qui fabriquent rubans et lacets à Saint-Étienne. Le travail concerne alors souvent toute la maisonnée, le chef de famille jouant le rôle de chef d’atelier dans une cellule familiale où la répartition des tâches est fortement genrée.

Reconstitution d’un atelier de tissage / ©Musée Miniature & Cinéma – Lyon

Une des questions posée au XVIIIe siècle à ces travailleurs à domicile est la régularité de leur travail et de leur rémunération, ainsi que la réduction de leur temps de travail. A Lyon, les canuts revendiquent le principe d’un tarif assurant une garantie de ressources, espérant atténuer la soumission dans laquelle ils se trouvent vis-à-vis des marchands de soie. Ces derniers veulent au contraire continuer à discuter les prix de gré à gré avec chaque artisan. Ces oppositions suscitent de grandes grèves lourdement réprimées. Les premières innovations sociales ne sont obtenues qu’au siècle suivant, avec le premier accord tarifaire en 1869. Elles sont à l’origine des conventions collectives.

Au cours de la première moitié du XXe siècle, le travail à domicile ne disparaît pas avec l’industrialisation et l’émergence du capitalisme. Il continue à être utilisé comme une source de travail flexible, essentiellement féminin : le recensement de 1906 comptabilise 850 000 femmes ou filles sur les 1 230 000 travailleurs à domicile recensés. Il faut attendre la loi du 26 juillet 1957 pour que le travail à domicile soit considéré comme du salariat. Mais dans les faits, la situation des salariés à domicile, en majorité des femmes, est dévalorisée.

Avec l’arrivée du numérique dans les années 1980, le travail à domicile devient le télétravail. La sociologue Frédérique Letourneux relève que si l’État a toujours fait la promotion du télétravail, il s’agissait au début de permettre le développement du territoire en évitant de concentrer tous les travailleurs dans les seules métropoles.

À partir des années 2000, le discours évolue : c’est la manière de travailler qui est alors appelée à changer. Une évolution annoncée plus que réalisée, qui amplifie les questions posées notamment par le travail payé à la tâche (moins intéressant en termes de revenus que le travail payé à l’heure), l’irrégularité de l’activité, l’absence de liens sociaux.

L’écran modifie en profondeur notre communication

Qu’est-ce que le travail médié par écran apporte de nouveau à ces questions inscrites dans l’histoire du capitalisme ?

« Le télétravail nourrit à la fois l’illusion d’une disponibilité permanente et d’une solitude coupable », analyse Serge Tisseron.

Ce psychiatre, qui a fait sa médecine à l’Université Claude Bernard Lyon 1, est un des grands spécialistes français de la relation aux écrans. « Outre la difficulté à concilier à vie professionnelle et vie familiale, avec la culpabilité qui peut en résulter, le télétravail  alimente celle de ne jamais remplir les objectifs fixés », alerte-t-il.

Un autre phénomène est à l’œuvre, dont il est peut-être plus difficile de prendre conscience, mais dont les effets sont très importants en contexte professionnel : notre communication est modifiée en profondeur par la médiation de l’écran. Isabel Colón de Carvajal, directrice adjointe du Laboratoire ICAR, est chercheure-enseignante à l’ESN de Lyon et spécialiste des interactions par le biais de dispositifs numériques, le souligne :

« Une conversation par écran interposé, ce n’est pas la même conversation que lorsque nous sommes en présence. On s’exprime autrement, que ce soit par le langage parlé ou le langage non-verbal. Cela demande un apprentissage pour éviter une fatigue excessive ou des malentendus. »

Quand nous sommes en co-présence, notre compréhension de la conversation passe par notre corps : attitudes, ton de voix, expressions… « Entre les mots, dans les silences, il se passe plein de choses » , résume joliment Isabel Colón de Carvajal. Nous décodons en permanence les signes adressés par les autres pour comprendre quand nous pouvons prendre la parole et quand il est nécessaire d’attendre notre tour, par exemple, ou pour distinguer le premier degré de l’ironie.

De nouveaux codes à reconnaître

« Il s’établit entre des corps en présence des coordinations motrices inconscientes qui se traduisent psychiquement par un plus grand sentiment de co-présence et de confiance »,

décrypte Serge Tisseron, relevant que deux personnes qui discutent vont spontanément coordonner leurs gestes et leurs attitudes : « La perte de ces résonances motrices inconscientes entre deux interlocuteurs a pour conséquence qu’ils sont moins assurés, dans la conversation à l’écran, d’être dans un lien de confiance partagée ». Face à l’écran, nous sommes privés d’une partie de ces informations pourtant indispensables : les « ressources multimodales » (langage, gestes, etc.) sur lesquelles nous nous appuyons se réduisent. D’autres stratégies doivent prendre le relais.

Pour Isabel Colón de Carvajal, qui analyse depuis plusieurs années les conversations de joueurs de jeux vidéos, nous compensons cette situation en mettant en place d’autres codes de communication. Nous avons tendance à “forcer” nos expressions ou notre langage non-verbal, par exemple, ainsi qu’à faire des phrases plus courtes. Avec le risque de s’auto-carricaturer et de moins écouter l’autre :

« Les mécanismes de coopération en distanciel sont souvent altérés et les particularités individuelles exacerbées » en contexte de télétravail, relève Serge Tisseron.

Notre rapport au silence aussi est modifié, souligne Isabel Colón de Carvajal : si nous faisons en général tout pour éviter les “blancs” dans la conversation courante, laisser le silence s’installer dans une télé-réunion est souvent un moyen d’éviter de se couper la parole ou de marquer la fin des échanges. Il est également à noter qu’en télétravail, les échanges informels (petites conversations de bureau, échanges à voix basse en marge d’une réunion) disparaissent. Les personnes les moins à l’aise dans le groupe, qui trouvent habituellement de la ressource dans ces à-côtés communicationnels, peuvent se retrouver démunies en télétravail.

Cela souligne, relèvent les deux spécialistes, à quel point il est important de considérer le télétravail comme une forme de travail à part entière. Non seulement dans l’organisation de conditions concrètes soutenables par tous, mais bien dans la prise de conscience que le rapport au travail lui-même est affecté par la médiation de l’écran. « Il faut bien comprendre que la communication sans médiation n’existe pas », souligne Mauro Carbone. Or, l’écran a tendance à se faire oublier :

« Moins on a l’habitude des écrans, plus on a tendance à minimiser son impact », remarque-t-il.

Si le télétravail finit par entrer dans notre quotidien, la place de l’écran dans nos relations de travail devra être discutée collectivement,  pour élaborer et reconnaître de nouveaux savoir-être.

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