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TTerritoires éloignés : quelles réalités ? | #1 – Dossier Pop’Sciences « Territoires éloignés, la culture scientifique hors des grandes agglomérations »

Les actions de culture scientifique se concentrent bien souvent au sein des grandes agglomérations. Et pour les professionnels du secteur, il n’est pas si simple de se diriger vers les espaces ruraux, qui peuvent être qualifiés de territoires éloignés. Nous vous proposons un retour sur la présentation autour de la caractérisation de ces territoires et le rapport de ses habitants à la culture, effectuée lors du séminaire Pop’Sciences du 28 avril 2026 par Perrine Agnoux, maîtresse de conférences en sociologie à l’INSPE[1] Lyon 1 et au Centre Max Weber.

Les zones rurales réunissaient 88 % des communes en France et 33 % de la population en 2017, selon l’INSEE. Mais comment les définit-on ? « Réalités multiformes et hétérogènes selon leur géographie et leur histoire, les espaces ruraux se définissent d’abord par leur faible densité de population. » Cette définition est la dernière en date produite par l’INSEE en 2021. Elle insiste alors sur la question de la densité, en mettant en lumière la diversité de ces espaces, tranchant avec des définitions historiques opposant ville et campagne.

Une hétérogénéité de territoires

Ces espaces ont des caractéristiques différentes, et ne peuvent être tous réunis sous une seule définition. L’agence nationale de la cohésion des territoires les distingue, notamment, selon leurs orientations économiques et démographiques. De manière générale, l’agriculture reste une activité souvent minoritaire. Autour des grandes agglomérations on retrouve souvent des ruralités aisées, tandis que lorsqu’on s’en éloigne, ce sont davantage des ruralités agricoles, industrielles et artisanales. L’influence des pôles urbains peut ainsi se révéler plus ou moins forte selon leur éloignement géographique. Les espaces littoraux et montagneux sont, eux, spécialisés dans les activités touristiques.

Les typologies des communes rurales, d’après l’étude sur La diversité des ruralités « Typologies et trajectoires des territoires » de l’Agence nationale de la cohésion des territoires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les caractéristiques économiques, mais également démographiques, ainsi que l’attractivité de ces territoires, vont alors être fortement conditionnés par ces éléments.

Une surreprésentation des classes populaires

Des traits communs réunissent, pour autant, ces zones rurales. Premièrement, les classes populaires y sont surreprésentées : ouvriers, employés, petits indépendants. Ces groupes sociaux sont souvent peu dotés en capital culturel[2]. Une explication peut se trouver dans leur éloignement géographique des services et des biens culturels de la culture dite légitime. « Par culture légitime, j’entends les pratiques des classes dominantes (opéra, théâtre, expositions…), qui sont valorisées par un ensemble d’institutions, et en particulier l’école, en comparaison de celles des classes populaires qui le sont souvent moins (télévision, cabaret…) », explique Perrine Agnoux. La question des mobilités et du déplacement prend alors une place centrale, que cela soit pour l’accès à l’emploi ou aux loisirs. Une problématique qui est particulièrement accentuée pour les jeunes personnes, notamment à leur entrée dans la vie adulte.

Ainsi, certaines habitudes de vie sont localement valorisées. Les offres de loisirs dans ces territoires vont être ajustées aux goûts des classes populaires ou des groupes sociaux davantage dotés économiquement que culturellement, qui y sont majoritaires. On retrouve les sports mécaniques, tels que le quad, mais également la chasse et la pêche, l’équitation, le rugby, la danse de salon, la zumba ou encore le patchwork … des pratiques plus éloignées de la culture légitime.

Un autre enjeu est celui du degré élevé d’interconnaissance[3] entre les habitants. Le faible niveau de densité de population augmente les chances de rencontrer des personnes qu’on connaît dans son quotidien. Cette interconnaissance peut ainsi impacter les habitants sur leurs choix de loisirs, pour répondre à des enjeux de réputation.

De fortes inégalités de genre

Au sein des espaces ruraux, les inégalités entre hommes et femmes sont amplifiées. Le marché du travail en est un bon exemple. « Les femmes vont être concentrées dans le secteur de l’hébergement médico-social et dans l’action sociale (aide à domicile, aide-soignante, garde d’enfants) », explique Perrine Agnoux. Ces métiers réunissent les désavantages d’être mal payés et de se pratiquer dans des conditions pénibles.

Le sujet du déplacement est là aussi source d’inégalités. Adolescentes, les jeunes filles ont moins accès aux deux roues. Adultes, le travail domestique est alourdi, et chaque déplacement prend du temps. Au sein d’un couple avec un seul véhicule, c’est davantage l’homme qui y aura accès. Il est ainsi plus difficile pour les femmes d’avoir accès aux droits : santé, contraception, lutte contre les violences…

Perrine Agnoux a réalisé une enquête sur le territoire de la Corrèze sur les jeunes femmes des classes populaires. Elle a suivi 54 femmes de 18 à 27 ans, pendant 2 ans. Il en ressort que les filles y sont moins visibles. Elles sont en minorité numérique, car elles partent vers les grandes agglomérations faire des études supérieures. En effet, l’offre locale est moins adaptée aux filières privilégiées par les femmes. De plus, « les femmes doivent faire plus d’études pour arriver au même statut que leurs compagnons », précise la chercheuse.

Des femmes dans les coulisses

En termes de loisirs, les activités féminines sont discrètes. « On peut prendre l’exemple de la zumba, qui est très présente. Il n’y a pas de spectacles, pas d’espaces de convivialité, même pas de vestiaires dans le village où j’ai enquêté. Alors qu’en comparaison, le rugby masculin est au cœur de la vie locale », raconte la sociologue. Sur la scène associative, les femmes demeurent dans les coulisses, et donnent des « coups de main ». S’engager à la tête d’une association leur demanderait une responsabilité très forte. Et leur rôle dans le couple et la famille est privilégié, d’autant qu’il s’ajoute à des contraintes professionnelles fortes.

Leurs pratiques culturelles sont alors hétérogènes. « Elles font preuve d’une bonne volonté culturelle. Elles citent la lecture, les sorties culturelles dans les grandes agglomérations. Elles valorisent les voyages », rapporte Perrine Agnoux. Les plus dotées ont des expériences fréquentes dans les grandes agglomérations (concerts, musées…), mais participent également à des activités locales (activités sportives, artistiques…). Tandis que les moins dotées sont plus éloignées de la culture légitime, notamment à cause de freins matériels. Elles ont pourtant des aspirations à pouvoir avoir accès à cette culture tout en ayant un sentiment d’illégitimité.

Diversité de territoires, surreprésentation des classes populaires, inégalités entre femmes et hommes… autant d’enjeux d’importance à prendre en compte pour que la culture scientifique puisse s’intégrer dans ces espaces « éloignés ».

Un article rédigé par Samantha Dizier

Co-rédactrice en chef du Pop’Sciences Mag – Juin 2026

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Notes

[1] Institut national supérieur du professorat et de l’éducation.

[2] Bourdieu P., La Distinction : critique sociale du jugement, Les Éditions de Minuit (1979).

[3] L’interconnaissance désigne une situation où chaque individu d’un groupe donné est familier avec les autres membres de ce même groupe.

 

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