Le territoire des inégalités

LLe territoire des inégalités

En ce mois de décembre 2019, la France résonne à nouveau du tumulte de milliers de manifestants. Depuis l’émergence en novembre 2018 du mouvement des gilets jaunes, la question des inégalités territoriales resurgit régulièrement dans le débat public. Une réflexion que les géographes nourrissent de leurs recherches.

Un article rédigé par Fabien Franco, journaliste, pour Pop’Sciences

5 décembre 2019.

La question des inégalités interpelle directement le pouvoir politique. Un peu partout sur la planète, les manifestations citoyennes mettent l’accent sur l’équité fiscale et économique, plébiscitant une juste répartition des richesses et la préservation de l’environnement. Autant de sujets de recherches que les sciences humaines alimentent avec rigueur. Leur crédibilité est d’autant plus forte que les études produites font état des conditions de leur réfutabilité et des convictions des auteurs qui les animent. En novembre 2018, avec le mouvement dit « des gilets jaunes », l’économie, la sociologie, la géographie, la démographie etc. ont permis de cerner les contours de cette manifestation populaire spontanée.

Ainsi, par exemple, l’historien et démographe Hervé Le Bras (Ined) a interprété, par sa cartographie les liens entre la dépopulation des départements sur le territoire métropolitain et les lieux de vie des manifestants. Rapidement, l’association a été faite entre inégalités et territoire. Dès lors, les géographes ont commencé à se faire de plus en plus entendre, tandis que le débat citoyen s’est enrichi d’analyses supplémentaires, indispensables pour comprendre et agir dans les affaires de la cité.

Géographie sociale

Samuel Depraz, chercheur en géographie à l’Université Jean Moulin Lyon 3, étudie principalement l’espace rural. Il travaille à partir de sources statistiques et cartographiques, mais pas seulement. Sa recherche est aussi incarnée, partant à la rencontre des habitants, des élus, des directeurs d’organismes publics, de collectivités territoriales, de chefs d’entreprise, d’associatifs. « La géographie est une science sociale qui s’intéresse à l’espace tel qu’il est vécu, ressenti et aimé subjectivement par ses habitants ». Cette géographie sociale croise les spécialités, « une discipline carrefour », dit-il. Mais attention, toutes les informations recueillies doivent être spatialisées.

Or, tout découpage du territoire peut sembler arbitraire. Comment définir les limites, les frontières et la définition des objets que l’on étudie ? « L’un des pans de la géographie sociale est précisément la critique des concepts et des catégories qui ont tendance à enfermer le raisonnement dans des représentations préétablies. » Par exemple, l’opposition ruralité/urbanité historiquement définie n’est pas nécessairement pertinente dans toute recherche. Pour les scientifiques, il convient de garder un œil neuf sur des problématiques qui ne datent pas d’hier… Quant à la dimension temporelle, intrinsèquement liée à la dimension spatiale, « Nous contextualisons nos recherches dans le temps. La temporalité des géographes est plutôt courte en règle générale. Le critère de temporalité peut être fixé par le discours des habitants eux-mêmes, selon la manière dont ils se réfèrent à l’histoire. Ainsi, dans l’analyse des difficultés socio-économiques des territoires ruraux et périurbains, la crise de 2008 est mentionnée très souvent. »

Territoires politiques

C’est en étudiant l’aménagement du territoire et l’environnement que le géographe lyonnais s’est progressivement intéressé à la ruralité. « La recherche prend son origine dans un questionnement de société. Quand sont observées, dans un territoire donné, – par exemple une campagne peu peuplée –, des inégalités entre population, des injustices, des phénomènes de domination, alors la plupart des chercheurs sont interpellés. » La géographie sociale a ainsi mis au jour les mécanismes à l’œuvre qui font du territoire, non pas la cause des inégalités, mais les lieux où elles sont vécues. « L’espace est souvent perçu comme étant la cause des inégalités : zones arides, absence de ressources naturelles, éloignement aux services, etc. La géographie contemporaine tente d’aller au-delà de cette explication naturaliste des inégalités sociales. Elle montre que ce n’est pas l’espace qui produit les inégalités, mais la société et les choix politiques qui sont faits. » Dès lors l’espace devenu révélateur sociopolitique « est le terrain d’expérimentation qui permet de remonter à l’origine des phénomènes ». Les géographes étudient donc la dimension spatiale des phénomènes sociaux.

La visée commune à tous leurs travaux consiste, au final, à « produire des résultats qui pourront servir d’outils pour réduire les inégalités ». Et d’évoquer le principe d’équité : « Nous plaidons pour que la décision publique intègre des paramètres de différenciation locaux », en adaptant les politiques publiques aux populations qui la font vivre. Une dimension d’intérêt public que le géographe revendique : « Nous, scientifiques, ne sommes pas en dehors du politique. La question est de savoir comment nous pouvons contribuer au débat démocratique. Nous ne sommes certes pas en charge de la prise de décision. Cependant la géographie, en tant que science sociale, participe au débat de société, à condition de garder sa rigueur scientifique et d’accepter de contredire ses propres hypothèses. »

Carte des inégalités

Dès la fin des années 2000, « l’économiste Laurent Davezies (Cnam, ndr) a introduit la notion de fracture territoriale dans ses travaux ». De même, l’essayiste Christophe Guilluy a popularisé l’expression de la « France périphérique » dans le champ politique. Les géographes quant à eux sont plus réticents, craignant que leurs recherches soient mal comprises, avec le risque « de réduire la lecture des problèmes à une simple dichotomie spatiale, reflet d’une opposition binaire de classe ».  Ce réductionnisme, pour les chercheurs en géographie, est un contresens : on constate des inégalités sur tous les territoires, qu’ils soient urbains, périurbains et ruraux, et à toutes les échelles.

Samuel Depraz préfère quant à lui la notion de « France des marges », une notion d’abord sociale, présente dans tous les territoires, et qui permet d’être plus attentif à la diversité des situations. « Elle ne s’exprime pas de la même manière partout, répond Samuel Depraz, et c’est là que la géographie peut permettre de distinguer les différentes marginalités existantes. » La France des gilets jaunes n’est donc pas celle des agriculteurs ni celle des banlieues. Elle ne correspond pas non plus exactement aux revendications des territoires de l’Outre-mer. Avec le mouvement de novembre 2018, les géographes ont par contre pu mieux faire connaître leurs études largement documentées depuis les années 1970 sur les couronnes périurbaines des métropoles et sur les petites villes du déclin industriel. Ce qu’ils ont observé révèle les multiples nuances des territoires que l’actualité peine à appréhender. À quel point savait-on l’étendue des dégâts que peuvent causer l’éloignement des services publics et des pôles d’emploi, la nécessité d’avoir une automobile, les complications pour les enfants ou les conjoints non motorisés, l’appauvrissement majoré en cas de divorce, ce dernier point démontré par la présence de femmes célibataires sur les ronds-points et dans les manifestations ? « L’espace périurbain peut effectivement être difficile à assumer même avec un salaire ».

En revanche, plus loin des métropoles, au cœur de la ruralité hexagonale, certains habitants sont moins visibles que d’autres et absents de la contestation territoriale. « En zone rurale, il existe une pauvreté invisible, isolée. Il s’agit des personnes âgées, retraitées de l’agriculture » – ceci alors même que, dans ce même espace rural, un phénomène de gentrification peut être à l’œuvre qui « apparaît nettement dans le Périgord, les coteaux de Bourgogne, le Perche et la Drôme provençale ainsi que sur les piémonts des reliefs du Morvan, des Cévennes, du Livradois-Forez ou du plateau de Millevaches. » 1

La géographie affine un peu plus encore notre connaissance en nous enseignant que ce n’est pas dans les zones rurales que la pauvreté sévit le plus durement, mais au cœur même des métropoles : « Ces territoires les plus dynamiques, les plus mondialisés sont à la fois les plus riches et les plus pauvres, c’est là que l’on trouve les plus grandes inégalités, dans certains quartiers de Marseille, de Seine-Saint-Denis ou de Roubaix. » À l’inverse, l’espace le plus riche de France est l’espace périurbain, au plus proche des bassins d’emplois : « Cet espace est investi par les primo-accédants, de jeunes couples avec enfants, qui ont choisi de se mettre au vert tout en bénéficiant de la proximité de la ville. Le taux de chômage s’élève à 6%, c’est le plus faible de France, et le revenu moyen par ménage s’élève aux alentours de 21 000 euros par unité de consommation par an » – mieux qu’en ville ou dans le rural plus éloigné des agglomérations.

Géographie et démocratie

Après la mobilisation des banlieues dans les années 1980, qui a donné lieu à la politique de la ville, après celle des territoires d’outre-mer depuis les années 2000, visant à limiter les effets de monopole sur les biens de consommation courante, voici venue la mobilisation des territoires plus relégués – du moins tels qu’ils sont perçus par ceux de leurs habitants qui se sont engagés dans la contestation. Ce ne sont pas seulement des gilets jaunes qui égayent les cortèges des manifestations. On y voit aussi des blouses blanches, des uniformes noir et rouge, d’autres gris ou bleus, comme si l’espace retrouvait sa conscience politique. Une mobilisation qui semble avoir porté en partie ses fruits : « L’État commence à recentrer son action sur la revitalisation des villes moyennes et sur les centre-bourgs ». Avec la création de l’Agence nationale de cohésion des territoires, héritière de la Datar, « une logique plus poussée de péréquation nationale entre territoires pourrait voir le jour », informe le géographe.

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Notes

(1) Depraz S. (2017), La France des marges. Géographie des espaces « autres », Armand Colin, coll. « U ».

PPour aller plus loin

Le choix de la RDA, ou le rêve déchu d’un socialisme à visage humain

LLe choix de la RDA, ou le rêve déchu d’un socialisme à visage humain

Jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989, ils sont restés loyaux à leurs idéaux. L’historienne Sonia Combe retrace l’histoire de ces citoyens qui ont fait le choix de l’Allemagne de l’Est. Ou quand politique et morale ne vont pas l’un sans l’autre.

Un article rédigé par Fabien Franco, journaliste, pour Pop’Sciences

8 nov. 2019

Couverture du livre La loyauté à tout prixDans son ouvrage paru cet automne, La loyauté à tout prix. Les floués du « socialisme réel », l’historienne Sonia Combe, associée au Centre Marc Bloch à Berlin et spécialiste du monde communiste est-européen, remonte aux origines de la République démocratique allemande. Elle le fait en s’attardant sur ces citoyens pas comme les autres, écrivains, dramaturges, philosophes, artistes qui ont choisi de vivre derrière le rideau de fer. De cette plongée en terre socialiste, il en ressort un essai passionnant sur les rouages intimes de l’engagement politique et moral. Elle permet de faire entendre des voix dissidentes est-allemandes pour qui le rêve socialiste « a été tué par des imbéciles », pour reprendre leurs mots. Surtout, elle lève un pan de ce rideau de fer chargé de mythes, interrogeant des cas particuliers soumis à l’injonction d’un universel parfois fantasmé. Se fait jour une loyauté qui a traversé les décennies malgré la censure, la surveillance de la Stasi, les compromis et les renoncements. Une recherche incarnée dans laquelle se révèlent les subtilités de l’âme humaine aux prises avec l’histoire.

Tout commence avec l’avènement du nazisme

Engagés politiquement, nombre d’Allemands ont fui leur pays. On estime à « près de 500 000  le nombre de personnes qui ont fui le régime nazi en Allemagne et en Autriche ». Certains sont partis en direction de l’Ouest, « 130 000  auraient réussi à gagner les États-Unis », quand d’autres ont émigré à l’Est. En France, par exemple, la filière montée par le journaliste Varian Fry1 depuis Marseille a permis à des milliers de réfugiés de s’évader à l’Ouest. Héritée de ce qu’il restait du mouvement ouvrier à l’époque, cette solidarité internationale a ainsi fait traverser l’Atlantique à nombre d’intellectuels, artistes et militants antinazis. Parmi eux, les Allemands Heinrich Mann, écrivain et frère de Thomas Mann, la cofondatrice de l’Union des écrivains prolétaires révolutionnaires en 1929, Anna Seghers2 et son mari, le sociologue hongrois László Radványi, la philosophe Hanna Arendt.

D’autres émigrèrent à l’Est. Les antifascistes qui avaient combattu le nazisme dès les années 20 et défendaient les idées de l’internationalisme socialiste ont pris la direction de l’URSS. Mal leur en a pris. Non seulement les communistes allemands ont été frappés plus durement par les purges staliniennes, mais aussi « des antinazis ont été livrés à Hitler à l’issue du pacte germano-soviétique et 1 136 d’entre eux ont été condamnés et certains fusillés ou envoyés au goulag », indique Sonia Combe d’après des études basées sur des sources que la perestroïka a rendues accessibles. Et à la fin de la guerre, moins de la moitié des exilés aurait choisi le retour au pays3.

Un retour loin d’avoir été massif, comme s’accordent à dire les historiens en l’absence de statistiques officielles. Pour tous cependant, qu’ils viennent de l’Ouest ou de l’Est, la question du retour se posa non sans complexité. « La décision fut fonction du degré d’intégration dans le pays d’accueil, des convictions idéologiques et du climat politique de part et d’autre de l’Atlantique », commente l’historienne.

Un choix aussi bien déterminé par l’engagement politique que par la possibilité d’exister en tant qu’auteur

Sonia Combe

Sonia Combe / ©Centre Marc Bloch

On l’a vu, la majorité des exilés a choisi de faire souche. Albert Einstein, Billy Wilder, Fritz Lang, Kurt Weil devinrent citoyens américains à part entière. Certains comme Thomas Mann choisirent de demeurer en Suisse alémanique, où la langue ne constituait pas une frontière culturelle. Hanna Arendt fait exception. Sans illusion pour le communisme, elle s’efforça à écrire en anglais, sa langue d’adoption. D’autres considérèrent l’exil comme leur patrie. Et d’autres encore, choisirent la zone d’occupation soviétique. Par conviction politique certainement, mais sans doute non pour cette unique raison. Le retour de Bertolt Brecht est à ce titre révélateur. Dans la ligne de mire du maccarthisme, il quitta les États-Unis, mais les Alliés lui refusèrent l’accès à la RFA, République fédérale d’Allemagne (Allemagne de l’Ouest). Il finira par s’installer à Berlin-Est en 1949 où il put fonder sa propre compagnie théâtrale.

Pour le dramaturge comme pour d’autres, le choix fut aussi bien déterminé par l’engagement politique que par la possibilité d’exister en tant qu’auteur. Comment faire entendre sa voix dans sa langue natale quand on est un écrivain de langue allemande, qui plus est engagé politiquement contre le capitalisme ? Avec le début de la Guerre froide, l’Ouest se faisait menaçant. Autant de raisons qui font que « Parler de « piège » dans lequel les intellectuels seraient tombés en zone soviétique procède d’une vision téléologique de l’histoire », souligne Sonia Combe.

Sous l’autorité d’anciens nazis ?

Un autre point interpelle particulièrement la dimension morale du choix de la RDA – République démocratique allemande (Allemagne de l’Est). Vivre en Allemagne de l’Ouest aurait signifié accepter de côtoyer nombre d’anciens nazis. « En 1953, on estime que 75% des collaborateurs du ministère en charge des réfugiés de l’Est avaient participé au régime nazi », écrit l’historienne. La dénazification ne fut pas aussi étendue à l’Ouest qu’en zone soviétique. Ainsi, l’auteure rappelle que « Hans Globke, ancien rapporteur aux questions juives au ministre de l’intérieur du Reich, devint chef du cabinet d’Adenauer, puis son secrétaire d’État à la chancellerie jusqu’en 1963. » Le service de renseignement ouest-allemand (BND) fut constitué à 80% d’anciens nazis, sait-on désormais grâce à l’ouverture de ses archives. Les Alliés occidentaux n’hésitèrent pas eux non plus à recruter d’anciens responsables nazis pour faire rempart au communisme. Ce phénomène de réincorporation d’anciens nazis dans l’administration ouest-allemande, y compris à des niveaux élevés de la hiérarchie, est aujourd’hui largement documenté par la recherche contemporaine4. « On ne saurait oublier que pendant plus de 70 ans les archives ont été fermées aux chercheurs », interpelle l’historienne.

La République démocratique allemande a représenté un espoir

Pour les citoyens engagés, la République démocratique allemande a représenté un espoir : le rêve de construire un pays socialiste à visage humain. Déjà, les ouvriers et les paysans accédaient aux études universitaires. La mémoire de la guerre était présente et le communisme était la garantie de la paix, le système capitaliste conduisant inéluctablement à la guerre. La solidarité internationale ouvrirait de nouveaux horizons…

Malheureusement, la RDA ne fut pas celle tant attendue. Et l’on déchanta rapidement. Ce qui ne signifia pas pour autant la fin de l’espoir. « En dépit de la publication du rapport Khrouchtchev en 1956, et bien que démoralisés, ces intellectuels qui formaient une dissidence intérieure ont continué à espérer », soutient l’historienne. Et d’expliquer : « Les dirigeants passent, quand le parti demeure, pensaient-ils ». Un militantisme peu compréhensible aujourd’hui quand les discours politiques actuels se défendent de suivre toute logique de parti et que nombre de citoyens occidentaux se méfient de l’action politique institutionnalisée.

Contrairement donc à l’élite intellectuelle décrite par Sonia Combe qui a agi à l’intérieur du parti, un parti qu’ils préservaient de leurs critiques à l’extérieur en gardant le silence. Bien qu’étant les représentants d’une classe privilégiée, – ils pouvaient voyager à l’étranger (sous certaines conditions) et recevoir la presse étrangère -, ils étaient eux mêmes surveillés par la Stasi. N’ont-ils pas constitué alors une caution morale pour le régime ? « À chaque fois qu’ils écrivaient ils se battaient eux mêmes contre la censure. Le pouvoir jouait avec leurs nerfs. Et il est certain qu’ils n’avaient pas pleinement conscience jusqu’à quel point ils pouvaient être instrumentalisés », répond l’auteure, qui rencontra pour la première fois ces citoyens est-allemands peu ordinaires au début des années 80, lors d’un travail de recherche sur la mémoire du troisième Reich, à Berlin-Est et à Dresde.

Ses investigations actuelles montrent qu’au cours de ces presque trois décennies vécus en République démocratique allemande, les renoncements, les compromis et les compromissions auront été nombreux. Pour autant, ont-ils envisagé de quitter la RDA ? « Pour ces femmes et ces hommes engagés depuis tant d’années, quitter la RDA revenait à remettre en question un choix de vie, ce qui était devenu impossible. » Ainsi, la loyauté perdura.

30 ans après la chute du mur…

Comment, trente ans après la chute du mur, le lecteur qui n’a pas connu la Guerre froide et son manichéisme propagandiste peut-il prendre la mesure des engagements décrits dans l’ouvrage ? Aujourd’hui encore, il n’est pas rare d’entendre outre-Rhin des discours qui stigmatisent la population de l’ex-Allemagne de l’Est. Or, quarante années durant, une culture s’est développée. La société est-allemande est née et a grandi, avec ses spécificités idéologiques, spirituelles et matérielles, intellectuelles et affectives. Et c’est donc l’ensemble des activités humaines qui en ont été imprégnées.

À la chute du mur, ses seize millions d’habitants5 ont recouvré leurs libertés d’expression et de circulation, mais à quel prix ? Le passé faisant honte, comment dès lors exister au présent ? « Les professeurs d’université ont été très vite évalués et jugés incompétents, souvent pour des raisons injustifiées. On a dit aux anciens est-allemands qu’ils auraient été trompés sur toute la ligne, que leurs compétences n’en sont plus, qu’ils ont tous collaborés avec la Stasi, ce qui est faux bien sûr. Ces discours culpabilisant n’ont pas manqué d’humilier. » Une autre réunification aurait-elle pu voir le jour ? « À la chute du mur de Berlin, des dissidents politiques ont proposé que l’on prenne le meilleur des deux Allemagne et que l’on crée une Allemagne forte d’une nouvelle constitution. Ce n’est pas ce qui s’est passé : l’Allemagne de l’Est a été absorbée et de l’Est rien n’est demeuré. »

Fin octobre, le parti AfD (Alternative pour l’Allemagne)6 confirmait sa progression aux élections régionales dans un land de l’ex RDA. Le vote à gauche en faveur de Die Linke demeure néanmoins majoritaire dans l’est de l’Allemagne. Attention cependant : l’extrême-droite, depuis toujours, se nourrit des inégalités, des frustrations et des humiliations pour gagner des voix.

 

VValeurs morales en ex-RDA

Photo d'Andreas Girbig

©Andreas Girbig

Andreas Girbig, Professeur d’Allemand et Responsable pédagogique d’Allemand, des langues rares, des langues asiatique et du FLE à l’EM Lyon, a vécu son enfance et son adolescence en République démocratique allemande. Il a 19 ans quand il voit tomber le mur de Berlin. Il a travaillé sur la représentation de la RDA dans la littérature allemande contemporaine, et plus largement sur la mémoire et l’identité est-allemande.

Comment définir la culture est-allemande ?

Cette culture peut être définie en fonction des générations. Je suis né en 1970 à Dresde, la RDA dans laquelle j’ai vécu n’est pas tout à fait identique à celles de mes parents et de mes grands-parents.

Dans l’imaginaire collectif à l’Ouest du mur, la société est-allemande paraissait grise, monolithique, soumise à la dictature, surveillée en permanence, sans joies possibles. La réalité devait être plus contrastée.

Absolument, la réalité est plus nuancée. Les libertés de circulation et d’expression étaient réprimées, mais d’autres formes de libertés se sont développées. Ma famille était ancrée dans la tradition du rite protestant et dans ce contexte-là nous avons pu créer une forme de liberté. Notre liberté d’expression s’exprimait dans un cadre limité, dans les églises, dans les groupes d’amis mais aussi dans la littérature, dans les arts. Des talents différents ont pu s’exprimer, pour un public évidemment très restreint7.

Les réseaux de l’église protestante allemande ont contribué au soulèvement populaire qui s’est déroulé à Leipzig dès octobre 1989.

En effet, ces réseaux échappaient en partie au contrôle absolu de l’État. Bien sûr, il y avait des collaborateurs de la Stasi partout, mais il n’en demeure pas moins qu’un espace était possible pour échanger, faire preuve d’une solidarité concrète. Les membres de cette communauté cultivaient non seulement une liberté intérieure qui leur permettait de préserver leur conscience mais aussi d’avoir la force de résister. Dans mon cas particulier, mon grand-père protestant qui fut en contact avec ces pasteurs résistants à l’époque du troisième Reich, m’a transmis des valeurs qui m’ont amené à participer aux premières manifestations contre le régime. Nous dénoncions aussi bien la militarisation de la société que la destruction de l’environnement.

Quelles étaient les valeurs officielles ?

Les valeurs morales officielles et étatistes soutenaient le parti, le système, la lutte contre l’impérialisme et le capitalisme. Et aussi, elles défendaient la loyauté, la fidélité, la solidarité entre les peuples.

Et les valeurs protestantes ?

La vérité était d’autant plus importante que nous vivions dans une société bâtie sur les mensonges. Une caricature publiée à l’époque dans un magazine satirique montrait un garçon, tenant un bulletin de notes dans sa main, dont la bouche laissait apparaître une langue coupée en deux, ce qui signifiait que les élèves apprenaient deux langues, deux morales. D’un côté, il y avait la langue officielle, de l’autre, la langue parlée à la maison.

Quels auteurs étaient connus dans les cercles dissidents ?

Jürgen Fuchs est un auteur qui a été arrêté en RDA à cause de son opposition au système. Après son expulsion, il a publié plusieurs livres sur ses expériences avec la Stasi et son emprisonnement. Reiner Kunze était un grand poète qui a dû quitter la RDA à cause de ses poème peu conformes au système politique. Utz Rachowski a dû également quitter la RDA à cause de son opposition envers l’État. Uwe Johnson est l’un des plus grands auteurs nés en 1934. Il a consacré son chef-œuvre à une ville imaginaire et ses habitants en RDA, Une année dans la vie de Gesine Cresspahl, (Tomes I à IV).

Frank Lanzendörfer dit « Flanzendörfer » était un jeune poète et artiste allemand qui a laissé une œuvre impressionnante après son suicide en 1988. Il avait 25 ans.

En quoi votre enfance et votre adolescence ont-elles différé d’une enfance en RFA ?

On peut passer une enfance protégée et heureuse dans une dictature. J’ai passé des moments merveilleux entre amis. Avec l’âge, on prend ensuite conscience de la société dans laquelle on vit. Par exemple, se posait la question d’adhérer ou non à l’organisation de jeunesse politique. Car ce choix n’était pas sans conséquences : des enfants de pasteurs, par exemple, qui ne participaient pas au mouvement de jeunesse communiste ont pu se retrouver isolés ou exclus de certaines activités scolaires. Il existait ce rite communiste qui consistait à partir de quatorze ans à recevoir dans un cadre festif sa carte d’identité devenant ainsi citoyen de la RDA.

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Notes

(1) Livrer sur demande. Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940-1941), Varian Fry, traduit de l’anglais par Édith Ochs, Agone, 2008, 2017.

(2) Cette évasion constitue la trame de son roman,Transit paru en 1944. Réédition Le livre de poche, collection Biblio.

(3) La loyauté à tout prix. Les floués du socialisme réel, Sonia Combe, page 27.

(4) Lire L’affaire Collini de Ferdinand von Schirach, traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, Gallimard, 2014.

(5) En 1989. Lire : L’Allemagne vingt ans après, Jacques Véron, François Héran, de l’Institut national d’études démographiques.

(6) Parti d’extrême droite, Allemagne : l’AfD en embuscade à Thuringe, Le Monde.fr  26 octobre 2019

(7) On estime à 80% le nombre d’athées en ex-RDA. Voir Chute du mur de Berlin : trente ans après, 9 cartes sur le décalage persistant entre l’ex-RDA et le reste de l’Allemagne par Pierre Breteau, Le Monde.fr du 6 novembre 2019.

PPour aller plus loin

Libéralisme et autoritarisme

LLibéralisme et autoritarisme

Il s’agit d’explorer sous l’angle des normes sociales, politiques et juridiques, la manière dont la forme néolibérale de l’État se conjugue avec une dimension de plus en plus autoritaire des pratiques de police de la société.

La tension entre « sécurité » et « liberté » donne une place toujours plus grande aux exigences de contrôle. Il s’agira d’étudier quelques-uns des lieux où se manifeste avec évidence ce besoin croissant de contrôle source de nouvelles formes de violence d’État.

Cycle Libéralisme et autoritarisme de 3 séances :

  • 14 novembre 2019 | Libéralisme et autoritarisme : un compromis historique
  • 26 novembre 2019 | Sécurité et liberté : dérives sécuritaires de la politique de lutte contre le terrorisme
  • 17 décembre 2019 | Les violences ordinaires de l’État libéral : policières, administratives et symboliques

Intervenant : Claude Gautier, philosophe

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Murs et frontières dans le monde : enjeux de mémoire et d’actualité

MMurs et frontières dans le monde : enjeux de mémoire et d’actualité

Dans le cadre d’un cycle d’évènements scientifiques et culturels autour de la chute du Mur de Berlin, l’Université Lumière Lyon 2 organise une demi-journée de médiation scientifique sur l’histoire et l’actualité des frontières et des murs à travers le monde.

Cet évènement est l’occasion de présenter des pistes de compréhension sur ces notions au prisme de plusieurs disciplines – l’histoire, la géographie, l’anthropologie politique et la communication.

L’ensemble des interventions permettra de saisir la diversité des contextes économiques, politiques et/ou culturels qui préfigurent la construction de murs ou le durcissement des zones frontalières. L’enjeu est également de mettre l’accent sur les discours politiques et militants qui légitiment une séparation hermétique d’une population vis-à-vis d’une autre.

Programme

  • 13h30-14h | Accueil des intervenants et du public
  • 14h | Introduction

Guillaume Protière, Maître de conférence HDR en droit public, Université Lumière Lyon 2 (DCT) : La frontière. Variations sur une séparation.

  • 14h30-15h45 | Murs et frontières dans l’espace anglophone

14h30-14h50 : Damien Simoneau, Chercheur postdoctoral, Université Saint-Louis-Bruxelles (CRESPO) : Les mobilisations collectives pro-Mur en Arizona.

14h55-15h15 : Clémentine Leroy, Doctorante à l’Université Lumière Lyon 2 (ELICO) : Le Brexit et la redéfinition du territoire européen.

Discussion

  • 16h-16h45 | Les murs et les frontières au prisme de l’Antiquité : enjeux et représentations contemporaines

16h -16h20 : Fabien Bièvre-Perrin, Chercheur post-doctoral LabexMed, Institut de Recherche sur l’Architecture Antique (MOM) et Gaëlle Perrot, Doctorante, Université Jean Moulin Lyon 3 (HiSoMA) : De Boudicca au Brexit : le Mur d’Hadrien et son imaginaire.

16h25 -16h45 : Vincent Chollier, ATER en égyptologie, Université Lumière Lyon 2 (HiSoMA) : Murs et frontières en Egypte ancienne.

  • 16h50-17h30 | Propos conclusifs et discussion 

Philippe Pelletier, Professeur de géographie, Université Lumière Lyon 2 (EVS) : Berlin for ever ? Les murs géopolitiques encore là.

 

Université Lumière Lyon 2

 

Les Mercredis de l’Anthropocène – Saison 2

LLes Mercredis de l’Anthropocène – Saison 2

Les Mercredis de l’Anthropocène, créés et mis en oeuvre par l’Ecole urbaine de Lyon, aux Halles du Faubourg, invitent à mieux comprendre le monde urbain anthropocène. Chercheurs et spécialistes de tous horizons, à partir de sujets précis, croisent leurs paroles, pointent des problématiques et mettent au jour des solutions.

En partenariat avec Rue89Lyon, Lyon Capitale, Le Petit Bulletin et Lyon City Crunch.

Les Mercredis de l’anthropocène sont accompagnés par la permanence de la Ruche Qui Dit Oui. Cette association crée un réseau de producteurs locaux, qui fixent eux-mêmes leurs prix, afin de favoriser le circuit court. Elle garantit la qualité des produits et accompagne une transition agricole qui tend vers une logistique réinventée, faisant rimer proximité et durabilité. Elle sera présente chaque mercredi aux Halles du Faubourg, de 18h à 19h30.
S’inscrire à la Ruche qui dit Oui

PROGRAMMATION DE LA SAISON 2

18 SEPTEMBRE
L’ESPACE AU CINÉMA
S’il est incontestablement un art du temps, le cinéma est avant tout et fondamentalement un art de l’espace. Sans ce dernier, point d’image et, partant, point de film. Sans lui aussi, point de spectateur, car aller au cinéma n’est-ce pas d’abord prendre place dans l’espace, celui de la salle bien sûr, mais aussi, au-delà, au sein du dispositif prévu par l’institution cinématographique ?
Intervenants :
– André GARDIES : ancien professeur d’études cinématographiques et audiovisuelles à l’université Lumière Lyon2, spécialiste de sémio-narratologie, il a publié de très nombreux articles ainsi qu’une dizaine d’ouvrages. En mars 2019, il publie « L’espace au cinéma » aux éditions Klincksieck, préfacé par Alfonso Pinto et Bertrand Pleven.
– Bertrand PLEVEN : professeur à l’IUFM de Paris université Paris-IV, il mène actuellement une thèse de géographie sur les territoires urbains dans le cinéma contemporain et les fictions audiovisuelles. Il est responsable de la rubrique cinéma des Cafés géographiques et de la revue Géographie et cultures.

25 SEPTEMBRE
LES MATÉRIAUX BIOSOURCÉS
Les engagements pris par les États lors de la COP21, pour endiguer les dérèglements climatiques, appellent une forte réduction de l’empreinte environnementale des bâtiments existants et futurs. Mettre en œuvre des matériaux à base de plantes à croissance rapide répond à cette exigence.
Intervenants :
– CHEN Haoru est architecte, fondateur de l’Atelier CHEN Haoru, professeur associé à la China Academy of Art de Hangzhou, et professeur invité à l’Université de Nankin. Il figure parmi les finalistes du FIBRA Award 2019.
– Romain ANGER est ingénieur et docteur spécialiste des architectures de terre, directeur scientifique d’amàco, l’atelier matières à construire.

2 OCTOBRE
ESPACE ET PERCEPTION DU SACRÉ
Comment l’anthropocène permet-il de repenser l’articulation entre perception de l’espace et construction du sacré ?
Intervenants :
– Benoît VERMANDER, sinologue et politologue, est professeur à l’université Fudan de Shanghai où il dirige le Centre de recherche Xu Guangqi-Matteo Ricci pour le dialogue. Il a longtemps dirigé l’institut Ricci de Taipei (Chine), dont il reste directeur de recherche.
– Christophe BOUREUX, frère dominicain du Couvent de La Tourette. Docteur en théologie et en anthropologie religieuse, il enseigne la théologie systématique à l’Université Catholique de Lyon. Parallèlement, il travaille sur la gestion paysagère et forestière de La Tourette.

9 OCTOBRE
POUR UNE BIODIVERSITÉ CULTIVÉE
Le plus grand conservatoire de semences du monde est russe, et c’est à Charly près de Lyon que s’ouvre en 2019 sa première antenne à l’étranger. Son enjeu est de développer la biodiversité cultivée, afin de repérer les plantes résistantes à la sécheresse et aux maladies.
– Stéphane CROZAT, ethnobotaniste et historien d’art des jardins, directeur scientifique du Centre de Ressources de Botanique Appliquée (CRBA). Il est à l’origine d’une méthodologie unique et transversale appliquée à la connaissance, la protection et les valorisations de la biodiversité végétale domestique locale.
– Alain ALEXANIAN, chef lyonnais iconoclaste, qui depuis longtemps agit contre la malbouffe. Son credo : manger bio, consommer local sans forcément mettre la main au porte-monnaie. Il rédige en 2009 la charte de Développement Durable pour les cuisiniers avec le concours du WWF ; il publie en 2011 « L’art de bien manger bio : iFood » chez Utovie.

16 OCTOBRE
L’IMPACT DES RESSOURCES NATURELLES SUR LE DÉVELOPPEMENT
Les ressources naturelles sont, avec les populations et les territoires, un des trois enjeux principaux du pouvoir et constituent, à ce titre, une source importante de défis économiques. La relation entre ressources naturelles au sens large – biologiques, minérales et énergétiques, matières premières et produits agricoles – et développement, est un des grands paradoxes de la macro-économie du développement.
– Jérémie CHOMETTE, directeur général de la Fondation Danièle Mitterrand – France Libertés. Avant cette fonction, il était chargé des programmes au Kurdistan ainsi que du partenariat entre la Fondation France Libertés et la Fédération d’éducation populaire Léo Lagrange.
– Mathieu COUTTENIER, économiste, actuellement en poste à l’École Normale Supérieure de Lyon, il est nominé parmi les meilleurs jeunes économistes 2019. Ses recherches se situent à l’intersection entre l’économie et les sciences politiques, et elles intègrent les questions culturelles, institutionnelles et géographiques. Il se concentre sur les questions microéconomiques, en particulier dans le domaine de l’économie politique appliquée.

23 OCTOBRE
UNE SECONDE VIE POUR LES OBJETS ET LES MATÉRIAUX USAGÉS
Les crises économiques, les conséquences de la surexploitation des ressources naturelles, et l’émergence d’une conscience environnementale ont partout favorisé l’apparition de pratiques de récupération et de réutilisation d’objets et de matériaux usagés.
Intervenants :
– Joanne BOACHON, architecte, directrice-fondatrice de Minéka, matériaux de construction à (Ré)utiliser
– Nathalie ORTAR est directrice de recherche à l’École Nationale des Travaux Publics de l’État, ses recherches portent sur habiter et mobilité / l’énergie / recyclage et récupération.

13 NOVEMBRE
FORMES URBAINES ET BACTÉRIES
Quels sont les liens entre les morphotypes urbains, industriels, péri-urbains et la persistance de certaines espèces bactériennes pathogènes ? Ou comment mieux comprendre l’écologie des bactéries pathogènes en ville, afin de définir des points-clés sur lesquels agir pour éviter la dissémination, l’exposition ou le développement de résistance par ces bactéries.
Intervenants :
– Benoît COURNOYER est directeur de recherche au sein du Laboratoire Écologie Microbienne – Université Claude Bernard Lyon 1 / VetAgro Sup. Ses recherches portent sur l’écologie et l’évolution des bactéries pathogènes opportunistes de l’homme.
– Laurent MOULIN est directeur de recherche au Laboratoire Eau Environnement et Systèmes Urbains – École des Ponts Paris Tech / Université Paris-Est Créteil / AgroParis Tech. Ses recherches portent sur les risques sanitaires des eau de consommation.

20 NOVEMBRE
COMPRENDRE ET ÉVITER LES MENACES ENVIRONNEMENTALES
Les bouleversements provoqués par les activités humaines pourraient faire sortir l’humanité des conditions favorables et relativement stables de l’Holocène. Des pistes s’offrent à nous pour limiter les processus à l’oeuvre.
Intervenants :
– Bruno CHARLES, Vice-président de la Métropole de Lyon – Développement durable, Biodiversité, Trame verte et Politique Agricole.
– Natacha GONDRAN, ingénieure, enseignante et chercheuse au sein du laboratoire Environnement Ville Société / composante Mines Saint-Etienne. Co-auteur, avec Aurélien Boutaud, du rapport « Limites planétaires : comprendre (et éviter) les menaces environnementales de l’anthropocène ».

27 NOVEMBRE
EXPÉRIENCE ESTHÉTIQUE ET IMAGINAIRE DE L’ANTHROPOCÈNE
L’entrée dans l’anthropocène donne naissance à de nouveaux imaginaires sociaux, de nouvelles formes de création, de nouvelles esthétiques, à d’autres façons de raconter des histoires du Monde et de la mondialisation, de la planète et de son avenir, des individus et de leurs désirs et volontés.
Animateur : Alfonso PINTO
– Elise DOMENACH, philosophe, est maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’Ecole normale supérieure de Lyon. Critique de cinéma (membre du comité de rédaction des revues Positif et Esprit), elle a édité et traduit plusieurs ouvrages, notamment « Stanley Cavell, le cinéma et le scepticisme » (PUF, 2011).
– Matteo MESCHIARI, professeur associé à l’Université de Palerme depuis 2015, où il enseigne la géographie et l’anthropologie de la communication. Ancien chercheur en patrimoine démo-ethno-anthropologique, il a enseigné l’anthropologie culturelle et l’anthropologie du paysage. Il a également enseigné en France dans les universités de Lyon, Avignon et Lille.

4 DÉCEMBRE
LA LUMIÈRE À L’HEURE ANTHROPOCÈNE
La lumière, naturelle et artificielle, est indispensable à l’humanité. Elle est tout autant objet de recherche que de rêverie. La bioluminescence, c’est-à-dire l’émission de lumière par des organismes vivants, est-elle une piste d’avenir ? Et comment les artistes s’en saisissent-ils à l’heure de la ludification généralisée des villes ?
Intervenants :
– David AMANS est physicien, enseignant-chercheur au laboratoire l’Institut Lumière Matière, en co-tutelle CNRS et Université Claude Bernard Lyon 1.
– Anna-Eva BERGE : artiste plasticienne, dissimulée derrière l’acronyme A.I.L.O (Atelier d’Immersion Lumineuse et Obscure), expérimente les processus d’interaction entre lumière et obscurité, palpable et impalpable, réalité et reflet, pour créer des volumes, des installations ou des sculptures.

11 DÉCEMBRE
VERS UNE PROSPECTIVE ANTHROPOCÈNE
Afin de relever les enjeux du monde urbain anthropocène, quels sont les dispositifs de réflexion prospective et stratégique que l’État et les collectivités puissent mettre en oeuvre ?
Intervenants :
– Stéphane CORDOBES : chercheur et enseignant en prospective territoriale et urbaine, il est conseiller « recherche et prospective » au Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET). Il interroge, en particulier, l’expérience prospective et la façon dont cette pratique pourrait contribuer à relever les enjeux du monde urbain anthropocène.
– Christophe VANDEPOORTAELE, est Directeur Général Adjoint des services du Grand Annecy (démarche en cours : « Imagine le Grand Annecy en 2050 »).

18 DÉCEMBRE
TEMPS GÉOLOGIQUE ET TEMPS HISTORIQUE
Les différentes évolutions dépendent de la durée de la période considérée. Différentes échelles de temps sont étudiées : le siècle, le millénaire, le million d’années etc. Par exemple, comment les variations climatiques s’apprécient-elles à ces différentes échelles ? Quelles en sont les causes et les conséquences ?
Intervenants :
– Pierre CORNU est historien, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2 et membre du Laboratoire d’Etudes Rurales. Ses recherches développent une approche historique de la question de la domestication du vivant et de son effet retour sur l’ordre social, politique et symbolique.
– Pierre THOMAS est géologue, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Son laboratoire de référence est le Laboratoire de Géologie de Lyon : Terre, Planète, Environnement. Outre la planétologie, il enseigne aussi l’histoire de la Terre et des climats, l’origine de la vie… Son implication dans la diffusion des connaissances auprès du grand public et dans la formation initiale et continue des enseignants de lycée est reconnue.

Po Box 1142

PPo Box 1142

Derrière ce titre P.o Box 1142 se cache une réelle expérience menée par les Etats-Unis et déclassifiée en 2007. Le collectif de l’Âtre nous en livre le récit passionnant.

En 1941, Arno Weill, jeune juif-allemand immigré aux États-Unis, s’engage dans l’US Army. Il se retrouve alors gardien de prisonniers nazis dans un camp secret : P.o Box 1142. Il a pour mission de les amener à livrer leurs informations. Mais les règles sont strictes : On ne menace pas ! On ne frappe pas ! On ne torture pas !
La pièce suscite le trouble et fait émerger une multitude de questions qui n’en finissent pas de faire écho au monde d’aujourd’hui. Et nous, dans la peau d’Arno, qu’aurions-nous fait ?

Voir la bande annonce

Collectif de l’Âtre

Mise en scène : Sylvain Mengès.

Avec : Pierre-Damien Traverso. Création lumière : Marie Vuylsteker

 

Site Théâtre Astrée

Tradition

TTradition

Deux rendez-vous proposés au musée des Confluences par le Groupement d’Intérêt Scientifique du CNRS Religions – pratiques, textes pouvoirs, dans le cadre du congrès international Tradition.

  • Mardi 8 octobre | Le temps monastique : entre tradition et utopie

Avec Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions, directrice d’études à l’EHESS, Daniel Odon Hurel, directeur de recherche au CNRS – PSL – EPHE – UMR8584, Ji Zhe, INALCO-Paris.
Animation Séverine Mathieu, directrice d’études, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris

  • Mercredi 9 octobre | Le Coran et ses traductions

Avec John Tolan, professeur d’histoire moderne, Nader Hammami, enseignant-chercheur à l’université de Carthage, docteur en civilisation arabo-musulmane
Animation Tristan Vigliano, Université Lyon 2

Plus d’informations sur le site du :

Musée des Confluences

Archéologie : un Moyen Âge réel et fantasmé

AArchéologie : un Moyen Âge réel et fantasmé

Il a fait la une de l’actualité sur les écrans du monde entier. L’incendie de Notre-Dame de Paris a démontré une fois de plus combien l’architecture du Moyen Âge imprègne l’imaginaire collectif. À Lyon, deux archéologues et une historienne de l’art décryptent notre perception de l’édifice médiéval au cours du temps. Une recherche aussi riche qu’étonnante.

Un article rédigé par Fabien Franco, journaliste, Lyon

Un article Pop’Sciences

De Los Angeles à Tokyo, les images des flammes ravageant la toiture de Notre-Dame de Paris, jusqu’à celles de l’écroulement de la flèche d’Eugène Viollet-le-Duc ont été largement relayées. Au-delà de l’émoi qu’il a suscité, l’événement interroge sur notre rapport au bâti médiéval et sur la perception que nous pouvons en avoir. Les édifices hérités du Moyen Âge nous semblent immuables, comme s’ils avaient existé en l’état depuis leur fondation. Ancrés dans l’imaginaire collectif, ils véhiculent nombre de mythes dont notre quotidien se nourrit.

La cathédrale Notre-Dame est à ce titre emblématique de notre besoin de construire le réel à partir de nos idéologies qu’elles soient politiques, économiques ou historiques. Perçue comme l’un des symboles de la France éternelle, Notre-Dame de Paris a pu compter sur la littérature, le cinéma et désormais sur la croissance du tourisme mondial pour conforter son statut d’icône nationale. De la même manière, les populations du XVIe au XXe siècle ont projeté sur l’architecture médiévale leurs propres perceptions chargées de mythes et de croyances. Aujourd’hui, ce que les monuments médiévaux donnent à voir, ce n’est donc pas une image unique du Moyen Âge, mais différentes strates superposées de perceptions différentes qui se sont accumulées au cours du temps. À l’instar des strates géologiques qui contiennent une mine d’informations sur les âges de la Terre, ces multiples perceptions rendent compte des âges de notre civilisation.

C’est cette évolution que des archéologues du laboratoire ArAr (pour archéologie et archéométrie) à Lyon explorent avec application. Leurs travaux permettent de mieux caractériser l’architecture médiévale et ouvrent de nouvelles perspectives de compréhension sur les époques modernes et contemporaines.

Olivia Puel, Anelise Nicolier et Laura Foulquier animent une équipe de scientifiques qui explorent « la perception de l’édifice médiéval par les populations qui, tout au long de l’époque moderne et jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, furent amenées à le fréquenter, à le transformer ou à le restaurer, à le détruire ou encore l’étudier » indiquent-elles en préambule sur le blog du laboratoire ArAr. Leur voie de recherche ne les a pas conduites exclusivement vers les sites prestigieux, illuminés, de temps à autre, par les feux de l’actualité. Non, leurs recherches s’attardent aussi dans les territoires ruraux, auprès de personnalités discrètes dont les travaux restés confidentiels sont pourtant « des témoignages éloquents sur l’origine de nos disciplines. »

Ainsi, petites églises, donjons en ruine, couvents disparus concentrent leurs regards. À partir des archives produites par les savants, les érudits, les architectes départementaux ou diocésains, les fonds des Monuments historiques, composées de textes, de photographies et de relevés, elles ont nourri ces sciences médiévales dédiées au bâti castral, civil et religieux. Leur approche épistémologique parvient après analyse à rendre compte des époques que ce bâti a traversées jusqu’au XXe siècle, de leur sociologie, de leur organisation administrative, de leur économie.

La pierre mise en scène

Chevet du Puy, mur constitué de remplois. / © Laura Foulquier.

Laura Foulquier travaille sur les pratiques de remploi. L’historienne de l’art a étudié la cathédrale du Puy-en-Velay, et, plus spécifiquement, ses remplois antiques. Elle a remonté le temps, de l’origine des matériaux jusqu’à leur récupération au XIXe siècle, époque à laquelle la cathédrale « a été presque entièrement démontée et remontée pour « assainir » ses structures.1 » Le remploi des blocs de pierre gallo-romains a permis aux autorités d’alors de « promouvoir des origines anciennes. » Les remplois étaient « visibles et mis en scènes » note-t-elle. Son étude rend tangible l’esprit du temps qui a vu la création de l’Inspection générale des Monuments historiques en 1830, du ministère des Arts en 1882 et aussi, de la chaire d’archéologie médiévale à l’École des Chartes de Paris en 1847. S’achevant d’une certaine manière, en 1905, avec la loi de séparation de l’Église et de l’État, le siècle aura transformé les églises et châteaux en monuments historiques à conserver et valoriser. Rappelons que c’est au XIXe siècle que vont naître les premières définitions de l’identité nationale, que le capitalisme va connaître sa première grande crise, que les juristes vont redéfinir la nationalité comme « appartenance à l’État »2, et que va s’imposer la figure de l’écrivain national dont Victor Hugo, l’auteur de « Notre-Dame de Paris » publié en 1831, fut l’un des plus illustres représentants…

Une image en constante mutation

 

Chevet roman de l’église de Saint-Maurice-lès-Châteauneuf : on constate qu’il manque la nef détruite au XIXe siècle. / © Pierre Boucaud

Anelise Nicolier s’est intéressée quant à elle aux églises du Brionnais (sud Bourgogne). Sa thèse de doctorat soutenue en 2015 se tient éloignée des édifices urbains et prestigieux, leur préférant le charme discret et néanmoins puissant des lieux de cultes modestes et ruraux situés au sud-ouest de la Saône-et-Loire. Elle a travaillé à partir des procès-verbaux issus des visites pastorales du XVIIe au XVIIIe siècle et des archives de l’administration provinciale de l’Ancien Régime. Le territoire compte 50 églises romanes et, d’après les sources, « 63 églises aujourd’hui détruites3. » Les promeneurs pourraient y voir aujourd’hui un patrimoine médiéval intact. Mais ce serait une illusion. Grâce aux archéologues, on sait désormais que beaucoup de chœurs romans ont été entièrement détruits et reconstruits et des nefs transformées au XVIIIe siècle, dans le but de gagner de la place pour répondre à la croissance démographique. À la période révolutionnaire, les travaux ont été mis à l’arrêt, avant que de nouveaux chantiers poursuivent la modification du paysage architectural brionnais sous la Restauration. Puis, « à partir de la Deuxième République et jusqu’au début du XXe siècle, d’autres églises sont intégralement reconstruites et le phénomène atteint sa plus grande ampleur sous le Second Empire ».

L’archéologie médiévale parvient ainsi à mettre au jour l’évolution politique et religieuse de l’histoire de France, en révélant un paysage monumental en constante évolution. En comparant ce Brionnais, où l’on agrandit les églises, au territoire voisin qu’est le Charolais, se dessine enfin une nouvelle perspective sociologique : « Les Brionnais ont une sensibilité politique plutôt conservatrice, et ce sont des catholiques pratiquants, quand les Charolais portent davantage leurs voix à gauche et ont une pratique religieuse plus lâche », remarque Anelise Nicolier, d’où le constat que « la nécessité d’agrandir ou de reconstruire les églises et villages ait été plus importante en Brionnais que sur le territoire voisin. » L’analyse archéologique, on le constate, déjoue l’esprit traditionnaliste fondé sur une hypothétique sagesse héritée du passé. Elle tente au contraire d’adopter une démarche neutre qui démonte les idées reçus et les préjugés. D’aucun voudrait circonscrire le passé dans un cadre définitif et rassurant. Ce serait ne pas tenir compte de la variation des normes idéologiques et de l’extraordinaire créativité de la pensée humaine qui fait « le thème de notre temps »4.

À l’épreuve des temps

L’église Sainte-Marie de Savigny avant sa Église Sainte-Marie de Savigny : photographie du transept et des ruines de l’abside. /
© Amédée Cateland, avant 1914. Musée historique de Lyon – Hôtel Gadagne.

Décrire les civilisations, n’est-ce pas d’une certaine manière, tenter de comprendre le temps culturel des sociétés humaines ? Les travaux d’Olivia Puel sur l’abbaye de Savigny sont en ce sens des plus éloquents.

Dans sa thèse d’archéologie médiévale, soutenue en 2013, à l’Université Lumière Lyon 2, elle montre l’évolution du monastère au cours du temps et, ce faisant, elle dévoile non seulement un pan de l’histoire architecturale médiévale et le fonctionnement de l’institution religieuse avec le monde extérieur, mais aussi plus largement, une réalité approchée dans ses dimensions physiques, morales, politiques et historiques. Se révèle un monde où le présent et le passé sont intimement liés. Il en va ainsi du lieu d’implantation de l’abbaye de Savigny dont l’approvisionnement en eau a exigé la construction d’un canal de dérivation dont les habitants ont, semble-t-il, pâti des siècles plus tard. L’abbaye a été fondée au IXe siècle, à l’époque carolingienne, avant d’être supprimée avant la Révolution française. Le tour de force d’Olivia Puel aura été de lui redonner vie, malgré son niveau de destruction avancée, à l’aide des archives personnelles des savants, des publications officielles, des vestiges archéologiques. Et surtout grâce aux archives saviniennes qui sont loin d’avoir livré tous leurs secrets. En effet, elles ont survécu de peu à l’abandon et au pillage. Et il faudra attendre 1970 pour qu’elles soient classées. « L’abbatiale est devenu un lieu d’autant plus symbolique qu’elle a été démantelée après la Révolution française : sa destruction a ôté tout intérêt au site monastique. Conséquence majeure du phénomène : le sujet est neuf, ou presque, et il bénéficie d’une documentation aussi abondante que sous-exploitée. »

Grâce à son étude, nous en savons plus sur l’organisation du diocèse de Lyon durant le Haut Moyen-Âge, ainsi que sur les pouvoirs ecclésiastiques et seigneuriaux. La thèse parcourt le temps avec érudition : les siècles se suivent et à chaque nouvelle époque c’est une manière de s’approprier l’héritage du passé qui est mis au jour. L’abbaye connaîtra son apogée en l’an mil, puis « Grâce à son patrimoine important et habilement géré, l’abbaye savinienne se maintient néanmoins jusqu’au XVIIIe siècle au contraire d’établissements situés à Lyon même, comme Ainay ou l’Île-Barbe qui sont sécularisés dès le XVIe siècle5. » En dépit de la destruction du bâti, Olivia Puel pourrait faire sien l’énoncé du chimiste Lavoisier pour lequel « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Sa recherche permet surtout de comprendre combien l’archéologie est une science qui, à partir du passé, écrit l’histoire des hommes au présent.

À l’heure où l’État précipite l’annonce de la reconstruction du bâti endommagé par l’incendie de Notre-Dame de Paris, les scientifiques insistent sur l’importance d’étudier les vestiges de pierre, de bois et de métal qui se sont écroulés car ces derniers représentent une source de savoirs considérable. Avec cette année 2019, les archéologues de demain auront de quoi étudier le bâti médiéval à l’aune des pouvoirs et des sociétés humaines. Un axe de recherche inépuisable.

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Notes :

(1) Élise Nectoux et Laura Foulquier, La vie multiple des pierres. Les remplois antiques de la cathédrale du Puy-en-Velay à travers l’archéologie du XIXe siècle, Aedificare, à paraître.

(2) Gérard Noiriel, À quoi sert ʺl’identité nationaleʺ ?, Marseille : Agone, 2007.

(3) Anelise Nicolier, Conserver, transformer ou détruire : qu’a-t-on fait des églises romanes du Brionnais du XVIIe au XIXe siècle ?, Revue de l’Histoire de l’église de France, vol. 105, 2019.

(4) José Ortega y Gasset, Le thème de notre temps, Paris : Les Belles lettres, rééd. 2019.

(5) O. Puel, Saint-Martin de Savigny : archéologie d’un monastère lyonnais. Histoire monumentale et organisation spatiale des édifices cultuels et conventuels (IXe-XIIIe siècle), thèse d’archéologie médiévale, 2013.

 

PPour aller plus loin

Qu’ont encore à vendre les grandes villes ?

QQu’ont encore à vendre les grandes villes ?

En 2007 le seuil des 50% de la population mondiale vivant en ville a été dépassé. Ce chiffre concrétise à lui seul le phénomène d’urbanisation galopante de nos sociétés. Les métropoles mondiales s’étalent ainsi sans discontinuer et concentrent toujours plus de populations et d’activités. La compétition fait rage entre ces grandes villes. Elles développent alors des discours marketing qui vantent l’ampleur de la concentration de leurs pouvoirs … et visent à en accumuler davantage. Comment peuvent-elles encore faire la différence dans la concurrence mondiale ? Et qu’ont-elles encore à nous vendre ?

Pierre Cornu, historien, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 (Laboratoire d’études rurales), Isabelle Lefort, géographe, professeure à l’Université Lumière Lyon 2 (Laboratoire EVS) et Guillaume Faburel, géographe, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et à Sciences Po Lyon (UMR Triangle), analysent ces phénomènes de polarisation des pouvoirs au sein de grandes métropoles et des récits qui les accompagnent.

Introduction et propos recueillis par Samuel Belaud


La concurrence entre les villes se concrétise notamment par la quête incessante qu’elles ont à occuper les premières places de classements comparatifs, désignant au hasard les cités où il fait bon vivre, investir, manger, voyager, faire du sport ou respirer. Ces classifications sont autant d’arguments qu’ont les grandes villes pour construire des récits de promotion, d’attractivité et de positionnement face à leurs rivales. Ces récits sont formalisés dans des stratégies dites de city-branding ou de marketing territorial.

L’âge d’Or des villes

Le début du dernier millénaire marque un retour en force des villes face à l’hégémonie des planifications nationales des deux siècles précédents. En effet, le 1er juin 2017, le président nouvellement élu du 2nd pays le plus pollueur de notre planète, décide sine die de se retirer de l’« accord de Paris » pour lequel les États-Unis s’étaient engagés lors de la COP 21. En réponse un groupe d’états et de villes américaines se sont engagés à faire que leurs territoires respectent les termes de l’accord. Le gouverneur de New-York de l’époque, Andrew Cuomo, avait alors déclaré leur détermination à « atteindre l’objectif américain de réduction de 26 à 28% des émissions de gaz à effet de serre » par rapport à 2005. Il n’a fallu que quelques mois pour que les villes Françaises rejoignent le mouvement. Les grandes villes jouent désormais un rôle diplomatique très important aux côtés des états et le C40 Cities Climate Leadership en est une concrétisation majeure. A lui seul, ce consortium représente plus d’un demi-milliard d’habitants et un quart de l’économie mondiale.

Infographie : C40 Cities Climate Leadership

Villes-monde et monde de villes

Les métropoles agissent dès lors pour accroitre la concentration de leurs pouvoirs (économiques, réseaux de communication, politiques …) et pour maintenir un niveau suffisant de « compétences » afin de pouvoir « peser » dans le marché concurrentiel des villes. Le paradoxe est alors saisissant. D’un côté se développe la standardisation mondiale des lieux et de leurs pratiques. Marc Augé[1] décrit ainsi des « non-lieux » florissants à travers le monde. Des portions d’espaces dénuées de sens et d’identité comme les autoroutes, les magasins franchisés, les aéroports… où les individus s’ignorent et transitent. Ces « non-lieux » participent d’une symbolique mondialisée de la ville, permettant à n’importe qui de rapidement s’y identifier. De l’autre, dans un contexte de marché et de concurrence, chaque ville défend la volonté de se différencier des autres et défend une identité singulière. Marc Augé à ce propos précise qu’« aucune société ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de comparaison ». Un véritable paradoxe pour des métropoles de plus en plus confrontées à la prolifération de lieux qui ne lui sont pas symboliquement propres. Alors, les stratégies d’attractivité proposent des récits qui sont articulés autour de singularités qui subsistent (sociales, historiques, écologiques, voire politiques).

Valoriser ses lieux anthropologiques

L’objectif est donc le même pour toutes les villes : attirer et concentrer des touristes, des entreprises, des hauts-revenus, de nouveaux habitants, des infrastructures de pouvoir… Pour ce faire, les récits qu’elles produisent s’accompagnent du renouvellement ou de la création d’une « offre territoriale » adaptée au marché mondial. Composée par exemple de nouveaux ensembles urbanistiques, d’évènements phares, d’une offre touristique forte, d’avantages fiscaux attractifs, de signatures architecturales de renom, ou encore de nouveaux services innovants de mobilité. Chacun y va de son « avantage concurrentiel ». Les grandes villes ont toujours été construites socialement, désormais la publicité de leurs ressources est un levier indispensable de leur développement économique social et politique.

 

[1] AUGE M., 1994, « Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité » dans L’Homme, vol. 34, n° 129, pp. 193-194.


LA SUITE DU DOSSIER :

<Les cités-produit, ou l’expérience de consommation de la ville

© Jason Lam

Les villes ont la propension immédiate à symboliser une porte d’entrée de territoire. C’est-à-dire que leur notoriété historique et géographique, parfois antique, et leurs aménagements de réseaux d’entrée/sortie (ferroviaires, aériennes, et routières), en font des catalyseurs de valeur qui les ont poussés à s’engager depuis quelques décennies dans une démarche de marketing territorial qui, au départ, était d’avantage orientée vers la favorisation des flux touristiques. Isabelle Lefort est professeure de géographie à l’Université Lyon 2, spécialiste des enjeux du tourisme, des loisirs et des patrimoines. Selon elle, le marketing territorial s’entend au sens des « politiques de régénération et d’attractivité urbaines » qui s’adressent directement à nos émotions et cherchent à produire des expériences singulières de la ville.

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<Le marketing des métropoles face à « l’artificialisation croissante des existences »

© Donn Strain

Une part de la communauté scientifique traitant des questions urbaines, tend à constater certains effets délétères de la « métropolisation » sur notre environnement et au service du creusement d’inégalités socio-territoriales. Les métropoles qui sentent peut-être le vent tourner adoptent déjà de nouveaux récits qui visent autant à rassurer, qu’à engager ceux à qui ils s’adressent. Guillaume Faburel est géographe, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et à Sciences Po Lyon. Il s’attend à une réorganisation de nos vies citadines, prévient du risque « expansionniste » des grandes villes et plaide pour « un changement radical de trajectoire des métropoles », moins denses et moins artificialisées.

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<Les imaginaires urbains dans la nouvelle donne territoriale

© Azamat Kinzhitaev

Les atouts d’un territoire vis-à-vis d’un autre, ne se résument plus seulement à ses infrastructures, ses services orientés business, son offre touristique, ou encore son architecture. Vues les aspirations citoyennes grandissantes à moins de ville, à davantage d’air et à moins de densité, les territoires tendent à valoriser de nouveaux espace-temps plus sobres ou à proposer des expériences socialement et écologiquement vertueuses.

Ce réenchantement n’est pourtant pas évident pour l’ensemble des candidats au « droit de cité » analyse Pierre Cornu, professeur d’histoire contemporaine et membre du Laboratoire d’Études Rurales (Université Lyon 2).

 

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Balade « Regard sur le fleuve »

BBalade « Regard sur le fleuve »

Découvrez le Rhône avec l’île du Beurre

En juin, laissez vous porter par le fleuve et découvrez ses trésors !

Le Rhône fut navigué dès l’antiquité. De nombreux aménagements ont modifié son visage au fil du temps. Prenons un peu de hauteur pour repérer les traces du passé et découvrir la biodiversité de ce fleuve.

Retrouvez toute la programmation de la Maison de l’Environnement et les activités de nos associations membres sur www.maison-environnement.fr à la rubrique « Agenda«