Toute l'équipe de POP'SCIENCES vous souhaite une belle année 2019 !...

A l’école de l’Anthropocène

AA l’école de l’Anthropocène

 » Que nous le voulions ou non, que nous le reconnaissions ou non, les sociétés humaines sont entrées dans une nouvelle époque : l’anthropocène. Et cela en raison même de l’impact de l’urbanisation des sociétés sur le système bio-physique planétaire.

Où cette évolution du changement global va-t-elle nous conduire ? Saurons-nous garantir une habitabilité pour tous de la seule terre dont nous disposons, car nous n’avons pas de planète de rechange ? Pouvons-nous inventer de nouvelles manières de composer, à toutes les échelles, un autre monde commun ?

L’École Urbaine de Lyon tente d’apporter des réponses à ces questions (et à quelques autres). Elle tente aussi de former à l’anthropocène une nouvelle génération de chercheurs, d’enseignants, de professionnels et de faire vivre les débats scientifiques, culturels et politiques, dans un lieu d’excellence, collectif, international, ouvert à toutes et à tous : Les halles du Faubourg

Avec ce premier rendez-vous de « À l’École de l’anthropocène », elle invite chacune et chacun à découvrir, réfléchir, échanger avec des scientifiques, des penseurs, des artistes, des associations, pour tenter de dessiner les pistes d’un futur possible, lors d’une semaine de partage, créative et festive. Nous aurons aussi le plaisir de clôturer l’événement avec la soirée « La Nuit des idées » du 31 janvier, coordonnée par l’Institut français, dont le thème est, cette année, « Face au présent ». Parce que nous y sommes déjà, « face au présent » de l’anthropocène relevons, ensemble, le défi !  »

Michel Lussault, géographe, directeur de l’Ecole Urbaine de Lyon

 

L’école urbaine de Lyon vous propose un grand événement pluridisciplinaire

Une semaine pour apprendre, débattre et construire des propositions avec des scientifiques, des penseurs, des artistes, des politiques, des associations…

Ils aborderont certains des thèmes suivants :

  • La justice (spatiale, alimentaire, environnementale, climatique)
  • Une soirée avant/après l’apocalypse
  • L’alimentation à l’heure de l’anthropocène (Brunch, ateliers…)
  • L’économie verte – Habiter la ville de demain – le Vivant et la biodiversité
  • Nuit des Idées 2019, le 31 janvier, sur la thématique « Face au présent ». En partenariat avec l’Institut Français.

 

Intervenants :

Gilles Bœuf, biologiste – Delphine Batho, femme politique – François Bon, écrivain – Dominique Bourg, philosophe (Suisse) – Dominic Boyer, anthropologue (USA) – Ian Brossat, homme politique – Fabienne Brugère, philosophe – Judit Carrera, directrice du Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (Espagne) – Grégoire Damon, écrivain – Sophie Divry, écrivaine – Jean-Nicolas Fauchille, urbaniste – Marina Garcés, philosophe (Espagne) – Rémi Janin, paysagiste, agriculteur et enseignant – Cymene Howe, anthropologue (USA) – Bernard Kaufmann, biologiste – Stanislas Kraland, essayiste – Guillaume Le Blanc, philosophe – Hervé Le Treut, climatologue – Jacques Lévy, géographe – Enzo Lesourt, philosophe – Muriel Maillefert, géo-économiste – Virginie Maris, philosophe – Max Mollon, designer – Baptiste Morizot, philosophe – Gladeema Nasruddin, réalisateur (Soudan) – Emmanuelle Pagano, écrivaine – Mathieu Potte-Bonneville, philosophe – Michèle Sabban, femme politique – Lucile Schmid, femme politique…

 

Ecole urbaine de Lyon

Aux origines de l’Homme moderne | Philippe Mikaëloff

AAux origines de l’Homme moderne | Philippe Mikaëloff

 

Les progrès de la génétique, les nombreuses découvertes récentes de fossiles et leur datation nous ont permis de mieux comprendre les origines de l’Homme.

Après avoir terminé le séquençage des génomes de l’homme et celui du chimpanzé les généticiens ont montré que la séparation entre  les 2 lignées s’est produite il y a 7 à 10 millions d’années. Ensuite on a dû constater que l’évolution de la lignée humaine ne s’est pas faite en ligne droite comme on avait pu le penser mais de façon buissonnante sur plusieurs millions d’années. Les mutations génétiques liées au hasard ont permis une sélection des caractères évolutifs les plus adaptés aux conditions de la survie des espèces et aux variations climatiques.

D’importantes modifications d’origine épigénétique furent liées à des duplications de gènes qui expliquent le développement progressif du volume cérébral en quelques millions d’années….

Conférence organisée par : l’Académie des Sciences Belles-lettres et Arts de Lyon

Intervenant : Philippe Mikaëloff

 

Plus d’information sur le site de l’Académie :

Académie des sciences et belles lettres

 

[Pop’Cast] Quelle vie nocturne pour nos villes de demain ?

[[Pop’Cast] Quelle vie nocturne pour nos villes de demain ?

Ré-écoutez le podcast de l’émission radiophonique enregistrée le 5 décembre 2018 à La Commune (Lyon), dans le cadre du Pop’Sciences Forum « Citoyens, la ville de demain vous appartient ! ». Quels sont les leviers culturels, économiques et sociaux à activer pour contrevenir aux tensions nocturnes entre fêtards, touristes, travailleurs, vagabonds et dormeurs ?

Culture, tourisme, travail, bruit… les dormeurs cohabitent de plus en plus avec la ville en continu. Cette ville qui, la nuit, change de visage. Ses quartiers se détachent les uns des autres et deviennent très imprégnés d’une ambiance nocturne qui leur est propre : le quartier clubbing, le quartier dortoir, le quartier zonard, le quartier en chantier, le quartier “coupe-gorge”, le quartier des restaurants, le quartier du tourisme “by night” …

  • Invités : Marie Bonte, géographe et ATER (Université Jean Moulin – Lyon, Laboratoire Environnement, Ville, Société); Emanuele Giordano, chercheur en géographie et aménagement associé au laboratoire LATTS et enseignant à l’École d’Urbanisme de Paris.
  • Animation : en cours de confirmation

Biographies de savants : les vies cachées

BBiographies de savants : les vies cachées

La biographie (de bios, la vie et graphein, écrire) est un genre littéraire qui a toujours bénéficié des faveurs d’un large public. Dans un numéro de la revue Historia (octobre 2011), elle est même qualifiée de « machine à rêves ». A contrario, dans le monde académique, la biographie a longtemps souffert d’une image peu flatteuse : celle d’un « sous genre » à « caractère hybride » (François Dosse). Elle même a subi en France un véritable ostracisme – depuis l’entre-deux guerre jusqu’à la fin des années 1970 – largement attribuable à l’influence de l’« École des Annales ». Ensuite, grâce à un puissant courant rénovateur de la recherche académique, la biographie a retrouvé toute sa légitimité (cf. la revue Critique de juin-juillet 2012).

Ecrit par Philippe Jaussaud

 

La biographie scientifique

La biographie scientifique, considérée comme une branche particulière de la biographie historique, permet notamment d’éclairer les découvertes en les replaçant dans leur environnement humain. Tel est l’un des sujets de recherche sur lequel nous travaillons dans notre laboratoire (EA 4148 Lyon 1 S2HEP).

Il sera question ici uniquement de biographies publiées sous forme d’ouvrages à large diffusion, donc accessibles au grand public, et non de notices – nécrologiques, de dictionnaires, etc. – d’articles ou de films (« biopics »). Qui écrit des biographies de savants ? Des journalistes, des historiens, des romanciers, des chercheurs, des ingénieurs, des membres du corps médical – médecins pharmaciens, etc. La liste n’est pas exhaustive. C’est parfois un membre de la famille du biographié qui prend la plume : Daniel Langlois-Berthelot a ainsi honoré son arrière grand-père, le chimiste Marcelin Berthelot, et tout récemment Patrice Debré a fait de même pour son grand-père Robert Debré. Le biographié en personne peut prendre la plume pour se raconter : on parle alors d’« autobiographie » ou de « mémoires ». Tel est le cas, par exemple, des Mémoires sans concession (1988) du physicien Yves Rocard – physique nucléaire, radioastronomie, grands travaux – ou de l’ouvrage intitulé Origines de l’Homme – Origines d’un homme que vient de publier le préhistorien et paléoanthropologue Yves Coppens.

Notons que le terme de « biographie scientifique » revêt une certaine ambigüité. Lorsqu’il s’agit à la fois de la vie et de l’œuvre – voire de la seule vie – d’un savant, il est plus exact de parler de « biographie de scientifique ». Un autre sens émerge lorsque le propos de l’ouvrage est centré sur l’oeuvre du personnage biographié – dont la vie publique ou privée se trouve parfois totalement passée sous silence. Dans ce dernier cas, l’auteur doit afficher des compétences indiscutables dans la discipline scientifique que le savant a cultivée au cours de son existence.

 

Certains scientifiques ont publié un nombre important d’ouvrages, alors que d’autres personnages sont maigrement représentés, voire totalement absents

Inventoriant le « rayon biographies » d’une librairie, nous constatons le fait suivant : certains scientifiques – Charles Darwin, Albert Einstein, Louis Pasteur, Marie Curie en particulier – ont donné lieu à l’édition d’un nombre important d’ouvrages, alors que d’autres personnages sont maigrement représentés, voire totalement absents. La question que nous soulevons ici est d’importance, car elle met en cause, d’une certaine manière, la qualité de l’histoire des sciences transmise au public. Dans ce qui suit, nous présenterons quelques exemples caractéristiques de « vies cachées ». Les occultations biographiques concernées ont plusieurs causes, les moins avouables étant d’ordre commercial – choix de savants « vendeurs ». Des facteurs politiques, mémoriels ou moraux ont parfois joué. Rappelons que ces derniers n’ont aucune légitimité en Histoire, bien qu’ils pèsent fortement, depuis plusieurs années, sur l’élaboration des programmes scolaires.

Pierre Curie a été peu biographié « tout seul », sans Marie. Or, avant même de rencontrer sa future épouse, le savant a déjà réalisé des travaux d’une exceptionnelle envergure : mise au point d’une balance électrostatique, découverte de la piézoélectricité avec son frère Jacques, énoncé de lois fondamentales dans les domaines du magnétisme et de la physique du solide. Certains spécialistes estiment même que Pierre Curie est déjà nobélisable lorsqu’il commence à s’intéresser, en compagnie de Marie, à la radioactivité. Cette propriété de la matière, rappelons-le, a été découverte par Henri Becquerel (1852-1908), professeur de physique au Muséum national d’Histoire naturelle. Dix ans après qu’il ait partagé le prix Nobel de physique avec les Curie (1903), Marie publie une biographie de son époux. Cependant, une longue période s’écoulera avant que l’étude rigoureuse – et dépouillée de toute connotation affective – d’Anna Hurwic voie le jour (1998).

Avec la pénicilline – plus précisément la « benzylpénicilline » -, la chimie pharmaceutique nous offre un cas intéressant : celui de la connexion entre la biographie et l’attribution d’une découverte. En effet, le nom d’Alexander Fleming, microbiologiste au Saint Mary’s hospital de Londres, a été longtemps seul associé à l’isolement du premier antibiotique – en 1928, à partir d’un champignon du genre Penicillium. Les deux principales biographies du savant en langue française sont : La vie de Sir Alexander Fleming (1959) d’André Maurois et Fleming 1881-1955 : L’homme et le mythe (1990) de Gwyn Macfarlane.

L’évolution des titres traduit involontairement l’émergence d’une réflexion sur la paternité de la découverte. En effet, l’extrait de champignon obtenu par Fleming est impur. C’est l’équipe oxfordienne pluridisciplinaire d’Howard Florey – dont le principal collaborateur est Ernst Chain – qui purifiera l’antibiotique. Fleming, Florey et Chain partageront le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1945. Mais, Florey et Chain sont mentionnés par la BBC comme des assistants de Fleming – qui ne les connaît pas. L’ambigüité persistera grâce à plusieurs facteurs socio-politiques que nous ne détaillerons pas. La seule biographie disponible de Florey – Howard Florey – Penicillin and after – a été publiée en anglais par Trevor Williams en 1985, donc bien après celle de Maurois. De ce fait, elle a eu peu d’impact sur le grand public.

Passons de la chimie à la biologie moléculaire. L’ouvrage La double hélice (1968) de James Dewey Watson est célèbre. Il est de nature autobiographique. Son auteur raconte avec réalisme – et même un certain cynisme – sa découverte, en collaboration avec Francis Crick de la structure de l’ADN (1953). Travaillant au laboratoire Cavendish de Cambridge, le duo construit le fameux modèle moléculaire en double hélice grâce aux résultats expérimentaux – des images de diffraction des rayons X par des cristaux – obtenus par une jeune chercheure : Rosalind Franklin (1920-1958). Watson et Crick ont pu accéder aux données décisives de Franklin grâce à son collègue du King’s College, le physicien Maurice Wilkins. Le prix Nobel de physiologie et médecine est attribué en 1962 au trio Watson, Crick et Wilkins, car Rosalind Franklin est décédée d’un cancer. Seul Wilkins fera allusion aux travaux de la jeune femme dans sa « Nobel lecture ». En raison de ce contexte, la publication d’une biographie de Franklin par Brenda Maddox en 2003 – Rosalind Franklin : La Dark Lady de l’ADN –  sonne un peu comme une revanche posthume. L’ouvrage en question est traduit en français en 2012. Entre-temps, Crick a publié son autobiographie : Une vie à découvrir – De la double hélice à la mémoire (1989). Une biographie de Watson par Brenda Maddox est prévue pour la fin de l’année 2018.

 

Et les femmes de sciences…

Notons au passage que Rosalind Franklin n’est pas la seule dame de la science dont les travaux ont été occultés par la communauté savante et/ou les biographes. La physicienne Lise Meitner (1878-1968), par exemple, a conduit d’importants travaux dans le domaine de la radioactivité. Elle a notamment découvert la fission nucléaire avec Otto Hahn, mais seul ce denier a été récipiendaire du Prix Nobel en 1944. Hahn a publié son autobiographie scientifique vingt-deux ans plus tard. Concernant cette problématique de la reconnaissance des femmes scientifiques, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de Nicolas Witkowski, intitulé Trop belles pour le Nobel – Les femmes et la science (2005). Dans le domaine de l’Histoire pure, un souci semblable d’équité a suscité la direction d’Un siècle d’historiennes (2014) par André Burguière et Bernard Vincent.

 

Avant et après Darwin ? Des lacunes biographiques…

D’autres exemples biographiques intéressants se rapportent à la biologie « classique » – non moléculaire. Charles Darwin est le père – après Lamarck – d’une importante théorie de l’Évolution basée sur la sélection naturelle. Mais, sait-on que le naturaliste britannique Alfred Russell Wallace (1823-1913) a précédé Darwin sur le chemin de la découverte ? C’est même Wallace qui a incité son collègue à publier ses résultats. Mais, il faudra attendre les années 2000 pour que soient publiées des biographies complètes de Wallace (par Peter Raby et Charles Smith). Édité en français en 2013, l’ouvrage de Raby exhibe sur sa couverture une bande rouge sur laquelle on peut lire « L’homme qui sélectionna Darwin ».

De même, ce n’est que depuis 2013 que le public peut disposer d’une biographie de Bernard Germain Étienne de Laville-sur-Illon, comte de La Cepède (ou Lacépède) (1756-825), physicien, musicien et surtout naturaliste. Ce disciple de Gianluigi Buffon, titulaire de hautes charges d’État sous l’Empire et la Restauration, a occupé la chaire de « Zoologie (Reptiles et Poissons) » au Muséum national d’Histoire naturelle. Dans le même établissement, des scientifiques comme Alphonse Milne-Edwards (1835-1900) – spécialiste des Crustacés, des Limules, des Oiseaux et de certains groupes de Mammifères, Alfred Lacroix (1863-1948) – minéralogiste et volcanologue – ou encore Philippe van Tieghem (1839-1914) – théoricien de l’anatomie végétale -, pouvant rivaliser avec un Pasteur ou un Claude Bernard, ne bénéficient pas encore de biographies selon les critères que nous avons exposés.

La même situation lacunaire affecte beaucoup d’autres naturalistes, comme Léon Guignard (1852-1928). Nommé professeur de botanique à l’École supérieure de Pharmacie de Paris après avoir passé quelques années à la Faculté des sciences de Lyon, Guignard a conduit des travaux de premier plan en anatomie, cytologie, physiologie et chimie végétales. On lui doit notamment la description de la double fécondation chez les Angiospermes, ainsi qu’une méthode simple et rapide pour détecter la présence d’acide cyanhydrique. Citons encore Henri Beauregard, spécialiste des Cétacés et des Insectes vésicants, dont la carrière s’est déroulée en partie à l’École de Pharmacie de Paris et en partie au Muséum.

Un médecin et zoologue spécialiste des Echinodermes (oursins, étoiles de mer, ophiures, lys et concombres de mer) relève du même cas de figure. Il s’agit de René Koehler (1860-1931), qui a occupé la chaire de zoologie de la faculté des sciences de Lyon. Ce beau-frère d’Auguste et Louis Lumière a utilisé la photographie en noir et blanc, pour reproduire avec précision les détails anatomiques de ses objets d’études. Á l’époque, l’illustration des articles d’histoire naturelle exploite plutôt la technique du dessin. Koehler parcourt mers et océans durant sa jeunesse, en qualité  de médecin de bord de paquebots. Ses voyages lui permettent d’étudier les faunes littorales, avant de s’intéresser aux espèces des grands fonds océaniques. Pour cela, il dirige l’expédition de l’aviso « Le Caudan » en 1895, rapportant des spécimens qui enrichissent les collections universitaires lyonnaises. Koehler se verra confier l’inventaire et la description des Échinodermes récoltés par diverses missions océanographiques, comme celles d’Albert 1er de Monaco et de Jean-Baptiste Charcot. Par conséquent, il reste à écrire une biographie détaillée de Koehler.

Même le célèbre Georges Cuvier (1769-1832) – anatomiste et fondateur de la paléontologie des Vertébrés – ne bénéficie que depuis peu de biographies dignes de ce nom. La dernière en date, monumentale et due à la plume de Philippe Taquet, n’est pas encore achevée. Elle s’étalera sur trois volumes.

Le pharmacien Ernest Fourneau (1872-1949), considéré comme le fondateur de la chimie thérapeutique française, offre l’exemple d’un scientifique non biographié, qui est aussi un « savant maudit ». En effet, il est emprisonné en 1944 durant quelques mois pour faits de collaboration, avant d’être libéré grâce à une pétition signée par les plus grands savants de l’époque – dont Frédéric Joliot-Curie. Précisons que, durant sa jeunesse, Fourneau a passé trois ans en Allemagne, où il se forme à la chimie organique de synthèse sous la direction des plus grands maîtres de la discipline, dont Emil Fischer et Richard Willstätter – tous deux lauréats du prix Nobel. Fourneau conservera toute sa vie une grande admiration pour l’Allemagne. Après ses années de formation, il est appelé à diriger le service de chimie thérapeutique de l’Institut Pasteur, où lui-même et ses élèves découvriront les sulfamides antibactériens, des antiparasitaires, un anesthésique local (la Stovaïne, de l’anglais « stove » : fourneau), des curarisants, des antiallergiques, etc. L’un des élèves de Fourneau, Daniel Bovet (1907-1992), sera nobélisé en 1957 et publiera un ouvrage intitulé Une chimie qui guérit – Histoire de la découverte des sulfamides (1989) où il raconte ses souvenirs.

Nous évoquerons pour finir un cas particulier de lacune biographique, celui résultant de l’absence de traduction d’un ouvrage étranger en langue française. Le grand public rencontre alors des difficultés à lire et/ou à se procurer l’opus concerné. Nous avons déjà abordé implicitement la question à propos de Wallace et Florey. Le biographe de ce dernier, Trevor William, s’est également intéressé à un grand chimiste britannique, Sir Robert Robinson (1886-175) : Chemist extraordinary (1990). Le savant, nobélisé pour ses travaux dans le domaine de la chimie de composés naturels d’importance médicale – Alcaloïdes et stéroïdes – a d’ailleurs publié son autobiographie : Memoirs of a minor prophet (1976) … toujours pas disponible en langue française, hélas.

Toujours en lien avec les absences de traductions, nous mentionnerons les cas intéressants de Richard Owen (1804-1892) – Anatomie comparée et paléontologie – et du chimiste Fritz Haber (1868-1934). Ce dernier ne bénéficie, en langue française, que d’une biographie sous forme de bande dessinée. Haber a mis au point un procédé de synthèse totale de l’ammoniac, dont l’importance industrielle et agricole lui a valu de recevoir le Prix Nobel de chimie en 1918. Par ailleurs, il s’est trouvé à l’origine de l’utilisation de l’arme chimique durant la première guerre mondiale, entrainant le suicide de son épouse, ainsi qu’une réprobation unanime.

 

Des savants oubliés

Dans notre laboratoire, plusieurs thèses de Doctorat ou mémoires de master ont été consacrés à des savants « oubliés ». Voici quelques exemples :

Ferdinand Monoyer (1836-1912) : professeur de biophysique à la Faculté de médecine de Lyon, il a conçu l’échelle de mesure d’acuité visuelle portant son nom – que nous lisons tous chez notre ophtalmologue – et inventé une unité, la dioptrie, pour mesurer la capacité de réfraction d’un milieu traversé par la lumière.

Jean Thibaud (1901-1960) : élève de Maurice de Broglie, ce spécialiste des particules subatomiques et des rayons X conçoit un prototype de cyclotron, étudie les propriétés du positron et fonde l’Institut de physique atomique à la Faculté des sciences de Lyon – devenu l’actuel Institut de physique nucléaire du campus de La Doua.

Jean Dufay (1896-1967) : s’intéressant à la lumière du ciel nocturne, puis à l’astrophysique stellaire, ce savant participe à un tournant important : le passage de l’astronomie de position à l’astrophysique. Dufay occupe les fonctions de directeur de l’Observatoire de Lyon et de l’Observatoire de Haute-Provence.

Alfred Legrand Des Cloizeaux (1817-1897) : professeur titulaire de la chaire de « Minéralogie » au Muséum, rival malheureux de Pasteur lors de sa première candidature à l’Académie des sciences, ce savant s’est illustré dans le domaine de la cristallographie optique. Il a également mis au point un nouveau microscope polarisant.

Louis Lortet (1836-1909) : ce médecin lyonnais a été successivement professeur de zoologie à la Faculté des sciences, puis professeur d’histoire naturelle à la Faculté mixte de médecine et pharmacie de sa ville.  Effectuant des missions en Grèce, en Syrie et en Égypte, Lortet a construit une œuvre éclectique : il s’est intéressé aussi bien à la physiologie de l’appareil circulatoire qu’à la reproduction des éponges, à l’incubation buccale chez les Poissons, à l’anthropologie physique ou aux maladies parasitaires tropicales. Ses recherches majeures concernent la faune momifiée de l’Égypte ancienne : analysant des milliers d’échantillons, Lortet a étudié les techniques d’embaumement et l’évolution faunistique locale. Premier doyen de la Faculté mixte, le savant a également dirigé le Muséum d’histoire naturelle de Lyon.

Achille Urbain (1884-1957) : ce vétérinaire militaire pasteurien se distingue en immunologie, microbiologie et pathologie animales. Il découvre une nouvelle espèce de bovidé, le Kouprey du Cambodge. Professeur d’« Éthologie des animaux sauvages » au Muséum, Urbain dirige de 1942 à 1949 cet établissement – qu’il sauve littéralement et dont il protège le personnel. Urbain est le co-fondateur du Parc zoologique de Vincennes.

Alphonse Milne-Edwards (1835-1900) : déjà mentionné plus haut, cet important zoologiste – à la fois pharmacien, docteur en médecine et docteur ès sciences – est aujourd’hui ignoré du grand public. Pionnier de l’océanographie des grandes profondeurs, grande figure du Muséum national d’Histoire naturelle, Milne-Edwards fait partie des grands oubliés. Ce personnage était pourtant considéré à son époque – des images publicitaires en témoignent – comme un scientifique de la stature d’un Claude Bernard ou d’un Pasteur. Le seul timbre-poste représentant Alphonse Milne-Edwards​ n’a pas été émis par la France … mais par la République du Mali.

BBIBLIOGRAPHIE

  • Critique, Biographies, modes d’emploi, juin-juillet 2012, n°781-782, pp. 484-623.
  • Dosse François (2005) Le pari biographique. Écrire une vie. Paris : La Découverte, 480 p.
  • Jaussaud Philippe (2014) Biographies scientifiques : la vie des autres, Interfaces/Livres anciens de l’université de Lyon, http://bibulyon.hypotheses.org/5355
  • Jaussaud Philippe, Triquet Éric, Bruguière Catherine (2014) Rentrée littéraire : la vie des scientifiques – Faut-il être scientifique pour écrire la biographie d’un savant ? | En savoir plus : Sciences pour tous
  • Jefferson Ann (2012) Le défi biographique, Paris : Presses Universitaires de France, 408 p.
  • Lejeune Philippe (1975) Le pacte autobiographique, Paris : Le Seuil, 368 p.
  • Madelénat Daniel (1984) La biographie, Paris : Presses Universitaires de France, 224 p.

 

Académie des sciences, Belles-lettres et Arts de Lyon

 

Qu’est-ce qu’une découverte en sciences humaines et sociales ?

QQu’est-ce qu’une découverte en sciences humaines et sociales ?

Qu’entend-on par découverte en Sciences humaines et sociales ? En quoi ces sciences peuvent-elles révolutionner des champs de recherches ? Quels impacts ont-elles sur la société ?

Les grandes découvertes de la biologie ou de la physique qui ont marqué l’histoire des sciences, comme la mise en évidence de l’existence des bactéries ou des trous noirs, font partie de la culture scientifique partagée et de l’éducation dispensée à tous. Il n’en va pas de même des découvertes en sciences humaines. La notion elle-même, qui évoque l’idée de certitude et de tournant déterminant dans la façon d’expliquer le monde, peut sembler inappropriée en ce qui concerne des disciplines où l’interprétation des données prime sur l’idée de vérité absolue. Pourtant, les chercheurs en sciences humaines, qui tentent eux aussi de mettre au point des méthodes et des modèles pour établir, voire prédire des faits, font parfois des découvertes qui révolutionnent leur champ de recherche, permettant de réfuter des hypothèses antérieures et conduisant à des avancées significatives et durables.
Un débat public s’est tenu le 10 octobre 2018 dans le cadre de la Fête de la Science. Il avait pour buts d’ouvrir la réflexion sur la manière dont différentes disciplines (archéologie, sociologie, littérature…) envisagent la notion de découverte et de présenter au public des exemples de ces moments déterminants où un chercheur ou une chercheuse renouvelle radicalement les façons de voir.

Le podcast du débat qui s’est déroulé au grand amphithéâtre Lyon 2 est disponible sur le site de l’Université.

Ce débat était proposé par l’axe « Savoirs en société » de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée (MOM). Il était animé par :

Pascale Brillet-Dubois, maîtresse de conférences en langue et littératures grecques à l’Université Lumière Lyon 2 | laboratoire HiSoMA-MOM
Denis Cerclet, maître de conférences en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2 | laboratoire EVS
Florian Charvolin, directeur de recherche au CNRS, sociologue | centre Max Weber
Matthieu Poux, professeur d’archéologie à l’université Lumière Lyon 2 | laboratoire ArAr-MOM

Modératrice : Mireille Bella-Ambada, docteure en sociologie et anthropologie | FR-MOM

MOM

Pop’Sciences Mag n°2 | HACKER LA VILLE – Quand les citoyens réinventent la cité

PPop’Sciences Mag n°2 | HACKER LA VILLE – Quand les citoyens réinventent la cité

Les Pop’Sciences Mag proposent des contenus originaux, captivants, intéressants, sur les enjeux de société auxquels la recherche apporte des clés de compréhension. Ils permettent d’approfondir ces thématiques au travers d’un travail d’enquête et de rédaction. Une plongée au cœur des laboratoires de recherche du territoire lyonnais, à la rencontre des scientifiques, des penseurs, des innovateurs et des citoyens donnant matière à des reportages, interviews, immersions, portraits…

La 2e édition de Pop’Sciences Mag, HACKER LA VILLE – Quand les citoyens réinventent la cité, ouvre le débat sur les nouvelles démarches et initiatives des citoyens pour « réinventer » la ville, une façon de se réapproprier la ville, imaginer celle de demain et/ou participer à l’amélioration du vivre ensemble…?

 

Lire le mag en ligne

 

Pop'Sciences_Mag-Hacker-la-ville_Ephémère

[Pop’Cast] 3 utopies pour la mobilité de demain

[[Pop’Cast] 3 utopies pour la mobilité de demain

Bouger moins mais bouger mieux ? La gratuité des transports ? Un réaménagement des aires urbaines ? Ré-écoutez le podcast de l’émission radiophonique enregistrée le 30 novembre 2018, dans le cadre du Pop’Sciences Forum « Citoyens, la ville de demain vous appartient ! ». Débat autour de trois innovations qui pourraient peut-être bien révolutionner nos mobilités.


Les  innovations technologiques et les nouveaux usages des modes de transports explosent (vélo libre service, véhicules autonomes, applications de transports partagés, GPS communautaires…). Ces innovations sont-elles réellement en phase avec les attentes de tous les usagers ? Ceux du centre-ville autant que ceux des périphéries ou des campagnes ?

  • Animation : Matthieu Adam, post-doctorant (Laboratoire Aménagement Économie Transports, LabEx Intelligences des Mondes Urbains)
  • Invités : Nathalie Ortar, anthropologue, directrice de recherche (Laboratoire Aménagement Économie des Transports, ENTPE); Emmanuel Ravalet, docteur en économie des transports et en études urbaines (Université de Lausanne) et chef de projet (Mobil’Homme); Florence Paulhiac, urbaniste et professeure (Université du Québec à Montréal)

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[Pop’Cast] Opportunités et limites du logement collaboratif

[[Pop’Cast] Opportunités et limites du logement collaboratif

Ré-écoutez le podcast de l’émission radiophonique enregistrée le 27 novembre 2018, dans le cadre du Pop’Sciences Forum « Citoyens, la ville de demain vous appartient ! ». L’occasion de reconsidérer notre manière d’habiter, de se réapproprier la cité, de partager les quotidiens et de mieux vivre ensemble dans nos quartiers.

Ce plateau radio s’attache à rêver les prochains lieux de la cité et à penser notre manière de l’habiter. A quel modèle économique se rattacher, entre les objectifs marchands du logement classique et les aspirations collectives et non-marchandes d’une partie des habitants ? Quel modèle social soutenir, en évitant les effets de communautés et d’entre-soi ? Débats et réflexions sur nos manières d’habiter la ville et d’investir des lieux, à partir de retours d’expériences à Vienne, Lyon et ailleurs dans le monde.

  • Invités : Guillaume Faburel, géographe et professeur des universités (Université Lyon 2, Laboratoire Triangle, École urbaine de Lyon), Aurore Meyfroidt, géographe (laboratoire PACTE; Labex Intelligences des Mondes Urbains)
  • Animation : Samuel Belaud (Université de Lyon)

Qu’est-ce que le journalisme de solutions ?

QQu’est-ce que le journalisme de solutions ?

Aujourd’hui, les médias en général et le journalisme en particulier souffrent d’une perte de crédibilité aux yeux de la société civile : fake news, articles politiquement orientés, absence de vérification des sources ou encore pessimisme sont autant de raisons qui jouent en la faveur du discrédit des médias.

Face à ces dérives et afin de réconcilier les citoyens avec la diffusion de l’information, se développent de nouvelles formes de média. Le journalisme de solutions par exemple, met en avant les initiatives locales des citoyens comme des entreprises et analyse les raisons pour lesquelles celles-ci s’avèrent fructueuses. De telles initiatives pourraient permettre aux citoyens de renouer avec la pratique journalistique, et d’appréhender de façon positive, les informations issues des médias.

TUBA

 

Les nouveaux enjeux de l’alimentation engagée

LLes nouveaux enjeux de l’alimentation engagée

L’émergence dans le débat public de nouvelles formes d’échanges autour de l’alimentation souligne la dimension politique de l’économie. Explications par Diane Rodet, Sociologue au Centre Max Weber et Maître de conférences à l’Université Lumière Lyon 2.

Propos recueillis par Fabien Franco, pour Pop’Sciences Mag : « Hackez la ville !« 

Pourquoi selon vous des initiatives citoyennes voient le jour autour des enjeux liés à l’alimentation ?

Certains s’impliquent dans l’alimentation parce que c’est un moyen parmi d’autres de changer le système socio-économique dominant. D’autres s’engagent spécifiquement dans le secteur alimentaire pour des raisons d’écologie, parfois de santé. Les raisons de l’engagement sont multiples. Le réseau des Amap par exemple nourrit une réflexion qui dépasse l’alimentation et renvoie au système économique et social. Parce que l’alimentation touche à la production, à l’emploi, à l’environnement.

La plupart des initiatives revendiquent une alimentation saine et durable. Vous parlez d’alimentation « engagée ». Comment définir cet engagement ?

Pour reprendre la définition du sociologue américain Howard Becker*, l’individu engagé est quelqu’un qui « agit de manière à impliquer directement dans son action certains de ses autres intérêts, au départ étrangers à l’action ». La personne engagée suit une ligne de conduite en cohérence avec ses choix antérieurs. Mais tous les adhérents des associations n’ont pas la volonté de changer le monde. Pour certains la réflexion dépasse le local pour s’inscrire dans une réflexion globale (modifier les systèmes agroalimentaires, voire l’économie). Pour d’autres, l’action locale prime (« mieux » se nourrir, créer du lien dans le quartier…). La façon dont on agit dans le domaine de l’alimentation renvoie aussi à la conception que nous avons des individus et a donc aussi une dimension politique : doit-on mettre en place des réglementations restrictives et contraignantes (l’individu est jugé susceptible de frauder, il faut un système de certification stricte) ou au contraire peut-on fonctionner sans contrôles sur la base de relations interpersonnelles de confiance (l’interconnaissance suffit) ? Ces deux conceptions sont présentes dans l’économie sociale et solidaire.

Est-ce à dire que les motivations sont davantage éthiques ?

Débattre des enjeux alimentaires détermine le type de société dans laquelle on veut vivre. Les motivations sont politiques en ce sens que leur mise en pratique intervient dans la gestion et l’administration de la Cité. On a eu tendance à oublier que nos choix économiques ont une dimension politique, en terme d’emplois, de répartition des richesses, de santé etc. L’alimentation engagée n’est pas nouvelle, les exemples de pratiques de consommation encourageant l’engagement citoyen remontent au XVIIIe siècle, c’est le cas entre autres du boycott du sucre produit par les esclaves par des consommateurs d’Europe et des États-Unis à cette époque.

Que dénoncent les initiatives qui agissent dans le secteur de l’alimentation ?

Toutes ont pour dénominateur commun de dénoncer la déconnexion qui a eu cours au XXe siècle entre les consommateurs et les producteurs. La multiplication des intermédiaires a créé une opacité qui a conduit à une méconnaissance entre les uns et les autres. Les Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) se distinguent par cette volonté de connaître les agriculteurs, de favoriser les échanges, de montrer aux enfants comment « pousse une tomate ». C’est l’idée aussi que l’on aura une meilleure sécurité alimentaire parce que l’on connaît le cultivateur.

La dimension sanitaire est-elle prédominante ?

Il est difficile de généraliser à l’ensemble des initiatives concernées. Certains adhérents expriment clairement des motivations liées à la santé, d’autres vont bien au-delà en y ajoutant des raisons politiques comme la lutte contre l’industrie agro-alimentaire. D’autres encore plébiscitent le localisme au détriment du biologique. Les critères sont variables selon les réseaux et parmi les adhérents d’une même association.

Les associations parviennent-elles à contourner le système qu’elles dénoncent ?

Les Amap, à leur échelle, proposent effectivement aux consommateurs une autre façon de s’alimenter qui contourne la grande distribution. Le réseau créé en 2001 s’est développé et est devenu pérenne. Quantitativement il est peut-être négligeable au regard de la population totale, mais il est objectivement fonctionnel pour nombre de personnes. À Lyon, les marchés hebdomadaires que sont les «Ruches » (1) ne cessent de croître. Elles aussi contournent la grande distribution. Ces dernières se démarquent cependant des Amap dans la mesure où la plateforme internet et la personne qui organise des distributions constituent malgré tout des intermédiaires.

Les conditions salariales au sein de ces nouvelles pratiques marchandes dans le secteur de l’alimentation respectent-elles les critères de l’économie sociale et solidaire (respect du travailleur et de l’environnement) ?

Là encore il faut distinguer les  initiatives. Les Amap ne fonctionnent qu’avec des bénévoles, d’autres principalement avec des micro-entrepreneurs, et des salariés. Les conditions de rémunération deviennent problématiques quand elles ne sont pas déclarées comme telles : lorsqu’une activité peu rémunératrice est présentée comme un engagement alors que la personne qui l’occupe essaie d’en vivre. On peut ainsi parfois rapprocher ces pratiques de celles à l’œuvre dans les plateformes internet de l’économie numérique telles que Uber ou Deliveroo qui contournent le droit du travail.

Leur viabilité économique est-elle leur talon d’Achille ?

Les Amap effectivement fonctionnent grâce aux bénévoles mais ce n’est pas un problème. Chacun a le droit d’occuper son temps libre comme il veut. L’exemple de La Ruche qui dit oui est plus problématique. L’entreprise propose une contrepartie monétaire et elle-même tire un bénéfice de l’activité des gestionnaires de « ruche ». Beaucoup parmi ceux interrogés lors de mon enquête actuellement en cours m’ont dit travailler au moins une vingtaine d’heures par semaine pour une rémunération de quelques centaines d’euros par mois. Ces responsables de « ruche » n’ont parfois pas de sources plus stables de revenus. Pour ces derniers, il s’agit d’un « bout d’emploi », selon leurs termes, et non d’une activité bénévole.

Peut-on dresser un profil sociologique des acteurs investis dans ces initiatives liées à l’alimentation ?

Un profil peut se dessiner à travers les personnes qui portent ces projets. Ce sont en général des personnes de moins de 40 ans, sans enfant, souvent des femmes, très diplômées, c’est-à-dire ayant Bac + 5. Ce profil est dominant dans le salariat de l’économie sociale et solidaire et chez les personnes qui s’engagent activement. Le taux de féminisation dans l’ESS est équivalent à celui du secteur associatif en général, soit environ 68%.

Est-ce à dire que l’ESS n’est pas suffisamment valorisée ?

On l’explique parfois par le fait que les femmes s’autocensurent moins pour accepter des emplois à faible rémunération et aux perspectives de carrière moindres.

Pour les travailleurs, le manque de moyens est-il compensé par une activité qui fait sens ?

Ces femmes trentenaires employées dans l’ESS cherchent un emploi qui fasse sens pour elles. Oui, elles n’envisagent pas un emploi alimentaire (c’est-à-dire qui les fasse seulement vivre). Pour autant je ne les ai pas entendues dire qu’elles s’attendaient à une rémunération basse. Cela signifie aussi qu’il existe un grand turn-over dans cette économie-là.

Ces initiatives citoyennes sont-elles le signe d’un individualisme compensant le vide idéologique laissé par la désaffection des partis et des syndicats ?

Votre question fait écho aux analyses de Jacques Ion**, sociologue lyonnais, qui parle d’engagements « post-it », où l’on va et l’on vient sans réelles attaches à une organisation. Cela ne correspond pas à ce que j’observe :  dans le commerce équitable, dans les Amap et au sein des associations qui œuvrent pour une alimentation bio, des acteurs de longue date, sont rattachés à des collectifs et à des mouvements organisés. L’altermondialisme par exemple tient un discours auquel s’identifient nombre de trentenaires. Il est vrai néanmoins que le récit idéologique véhiculé dans ces milieux rejette l’action politique institutionnalisée. L’idée est de proposer des actions concrètes, dans un esprit festif, positif plutôt que contestataire.

Une société qui bouge pour l’alimentation ?

Les mouvements sociaux infusent progressivement dans les institutions. Les mouvements écologistes ont fini par donner lieu à un Ministère de l’Environnement… Ces mouvements pour une autre alimentation contribuent à faire exister l’alimentation dans le débat public et à diffuser les produits issus de l’agriculture biologique et/ou locaux.

Ces initiatives sont-elles innovantes ?

Disons que ces initiatives ont de nouveau le fait de remettre au jour la dimension politique de l’alimentation. Elles nous rappellent que l’alimentation est intrinsèquement politique.


(1) Diane Rodet a choisi d’enquêter sur La Ruche qui dit oui, entreprise créée en 2011. Voir le lien : https://laruchequiditoui.fr

* Comment parler de la société, Howard S. Becker, La Découverte, 2009

** S’engager dans une société d’individus, Jacques Ion, Paris, Armand Colin, coll. « Individu et société », 2012.