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Prise en charge des conjoints violents : quels sont les enjeux actuels ? | Triptyque

PPrise en charge des conjoints violents : quels sont les enjeux actuels ? | Triptyque

(©) Triangle

Dans ce dernier podcast dont le triptyque est la prise en charge des conjoints violents en France noussoci allons explorer les enjeux et limites de cette prise en charge, telle qu’elle prend forme actuellement.
Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».

 

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Quels sont les impacts de ces prises en charge ? Comment sont-ils mesurés ? Qu’est-ce qu’ils nous apprennent ?

Jessica Blouin – Un objectif central de la prise en charge des conjoints violents, c’est la lutte contre la récidive. Or parmi les structures, celle-ci n’est pas formalisée, homogénéisée et systématisée. Et on ne sait pas quel est le chiffre national de référence : en date du printemps 2022, ce chiffre varie selon les sources de 8 à 60 %. Au-delà de l’indicateur de la récidive, l’évaluation des prises en charge se fait beaucoup à partir des propos des hommes concernés ; le point de vue de la conjointe ou ex-conjointe n’est pas pris en compte. À l’échelle européenne c’est pourtant une recommandation.
Il peut être considéré que le résultat de l’intervention est satisfaisant à partir du moment où l’homme pris en charge reconnaît sa pleine responsabilité de la violence commise, en arrêtant de chercher à culpabiliser sa conjointe dans sa façon d’en parler ; ou bien à partir du moment où il s’investit dans les propositions de l’équipe, dans la psychothérapie, dans des démarches d’insertion sociale, etc. ; ou bien à partir du moment où il est allé au bout du programme de prise en charge.
La question de comment évaluer l’efficacité de ces prises en charge est encore en débat à l’échelle internationale.

Au-delà de l’évaluation formelle, est-ce que les sciences sociales ont étudié l’impact de ces prises en charge sur les hommes concernés ?

J.B. – Les sociologues Marine Delaunay et Cristina Oddone ont commencé à montrer que les prises en charge telles qu’elles sont réalisées actuellement en France semblent peu efficaces voire peuvent être contre-productives. Elles sont trop courtes, donc les changements chez les hommes pris en charge ne peuvent qu’être superficiels. Par exemple, ils vont apprendre des techniques de gestion de la colère ou de communication non-violente, mais ça ne va pas forcément changer leur vision des rôles masculins et féminins dans l’espace conjugal et familial, donc ils pourront toujours considérer que leur conjointe est défaillante, ou les provoque, etc. Ça va être par exemple le cas d’hommes qui vont certes cesser de recourir à la violence physique, mais qui maintiendront leur pouvoir de manière plus insidieuse. Ou le cas de ceux qui vont investir davantage leur rôle de père, mais dans un sens où ils se considéreront meilleur père que la conjointe est mère. Par ailleurs, parce que le contexte ne les y encourage pas, beaucoup de professionnel·le·s restent dans les représentations ordinairement sexistes qu’on a toutes et tous (par exemple : elle l’a peut-être un peu cherché, elle exagère peut-être un peu les faits, etc.) – ce qui fait qu’ils et elles ont une façon de présenter les choses aux hommes pris en charge qui leur confirme ces croyances communes autour du masculin et du féminin.

 (©) PixabayEst-ce que les professionnel·le·s sont formé·e·s pour cette prise en charge des auteurs ?

J.B. – Ça pose la question de la spécificité des violences conjugales, qui nécessiterait donc une formation spécifique. Pour l’instant, les professionnel·le·s sont plutôt formé·e·s à l’exercice généraliste d’une profession, le plus souvent éducation spécialisée et psychothérapie. Le thème des violences est un premier niveau de spécialisation, ce qui fait que certains pros disent qu’ils sont spécialistes de la violence conjugale parce que spécialistes de la violence en général. Mais la sphère conjugale et familiale n’est pas qu’un espace d’étroite proximité physique et affective et donc d’enjeux psycho-émotionnels, elle est aussi un espace où s’incarne à l’échelle individuelle la domination masculine dont on a parlé au 1er épisode. Donc dans la formation des professionnel·le·s, le plus souvent le système de genre n’est pas abordé du tout, ou très succinctement, ou bien encore dans des modules facultatifs.
Développer des formations adaptées, ça implique de développer la traduction de l’enjeu du genre dans de l’outillage pratique, c’est-à-dire des postures professionnelles, des principes d’organisation des activités, des thèmes de discussion, des méthodes et supports matériels, etc. Il y aurait un gros chantier à mener à ce sujet.

Est-ce qu’un cadre de référence est posé par l’État pour ces prises en charge ?

J.B. – Non, pas vraiment. Du côté du législateur il y a des éléments, mais très peu, dans le Code pénal et le Code de procédure pénale. L’appel à projet de 2021 pour la labellisation des CPCA formule quelques attendus : il faut qu’il y ait une solution d’hébergement, un entretien individuel préalable, un module de responsabilisation basé sur la définition pénale du stage de responsabilisation, et il peut y avoir un accompagnement psychologique, médical ou socio-professionnel. Les projets candidats devaient adhérer à une charte d’engagements fédérateurs. C’est mieux que rien, mais on ne peut pas dire que ce soit à l’avant-garde de la prise en charge des agresseurs.
Par ailleurs, depuis que la nécessité de cette prise en charge est mentionnée par la politique nationale de lutte contre les violences faites aux femmes dans les années 2000, jusqu’aux CPCA, il n’y a pas eu d’état des lieux de l’existant, d’analyse des pratiques existantes, réalisé par l’État ou par la FNACAV – la Fédération Nationale des Associations et Centres de prise en charge des Auteurs de Violences conjugales et familiales. C’est difficile, dans ces conditions, d’établir des bonnes pratiques officielles.

Oui, et puis il manque aussi des moyens, des financements ?

J. B- Oui tout à fait. Pérenniser l’existant, développer une prise en charge longue, approfondie, et avec hébergement, développer des outils et méthodes spécifiques, former les professionnel·le·s, tout ça nécessite un budget bien supérieur à ce qui est alloué actuellement. Mais c’est un sujet sensible, car l’argent manque déjà beaucoup pour l’accompagnement des femmes victimes, donc les associations concernées craignent que le financement de la prise en charge des perpétrateurs diminue leurs propres ressources. C’est l’ensemble de la politique nationale de lutte contre les violences faites aux femmes qu’il faudrait largement augmenter.

Pour finir, diriez-vous qu’aujourd’hui, les violences conjugales ont augmenté, diminué, ont évolué depuis les temps où on les étudie ? Pourquoi ?

J. B- La déclaration de violences conjugales et leur identification par les forces de l’ordre a augmenté, ce qui ne veut pas forcément dire que le nombre de faits ou leur gravité a augmenté. D’une part, les violences conjugales sont de mieux en mieux identifiées par les victimes, l’entourage, le voisinage, et la généralisation de la lutte contre ces violences favorisent le sentiment de légitimité à dénoncer et à demander aide, protection et réparation. D’autre part, jusqu’à maintenant les normes égalitaires prennent de plus en plus de place – on peut donc émettre l’hypothèse que ça régule, au sein du groupe social masculin, le recours au contrôle, à la coercition et à la violence envers la partenaire intime. Mais toutes ces évolutions sont extrêmement lentes, l’inertie sociale et la résistance masculine sont très fortes. Les chiffres de femmes victimes de violences conjugales, de féminicides par partenaire intime ou ex, et de suicides forcés, restent terriblement élevés.

Les références citées :

  • DELAUNAY Marine (2019). Les violences entre partenaires intimes : de l’indignation politique et morale aux pratiques routinières des institutions pénales. Une comparaison entre la France et la Suède, thèse de doctorat en sociologie, Université de Bordeaux.
  • DELAUNAY Marine (2023). « La responsabilisation des auteurs de violences conjugales à l’épreuve de leurs stratégies de contestation des décisions pénales », Déviance et Société, 2023/3 (Vol. 47), p.401-433.
  • ODDONE Cristina (2020). « Masculinités à l’épreuve de la loi. Changer (ou pas) dans le cadre des programmes de prise en charge pour auteurs de violences en France et en Italie », dans BODIOU Lydie, CHAUVAUD Frédéric, GRIHOM Marie-José (dir.), Les violences en famille. Histoire et actualités, Hermann Éditeurs, p. 153-167.
  • ODDONE Cristina (2021). « La mise en scène de la masculinité dans les programmes pour auteurs de violences conjugales », in METZ Claire, THÉVENOT Anne (dir.), Faire face aux violences conjugales. Approches croisées d’une notion complexe, Presses universitaires de Strasbourg (« Famille, psyché, société »), p. 205-223.

 

Précédemment

Prise en charge des conjoints violents

Les violences conjugales

> À suivre…

Ce triptyque est terminé, et nous vous donnons rendez-vous pour un tout nouveau thème la semaine prochaine.

Alors à jeudi prochain !

>> Pour en savoir plus :

 

Triptyque – Laboratoire Triangle

Le temps de la robustesse

LLe temps de la robustesse

Et si la modernité n’était plus la performance, mais la robustesse ?

Dans le cadre du festival Côté Jardins, venez assister à la conférence d’Olivier Hamant : « Le temps de la robustesse ».

Dans un monde dominé par la performance, l’optimisation et le contrôle, nos systèmes deviennent de plus en plus fragiles. Et si, au lieu de chercher à être toujours plus performants, nous apprenions à durer ?

Biologiste et chercheur à l’INRAE, Olivier Hamant propose de s’inspirer du vivant pour repenser nos modèles : diversité, lenteur, redondance et capacité d’adaptation deviennent des forces essentielles.

>> Pour en savoir plus : 

CÔTÉ JARDINS

Les maths en mode émotions

LLes maths en mode émotions

Et si les mathématiques n’étaient pas seulement une affaire de logique et de rigueur, mais aussi d’émotions ?

Émerveillement, peur, joie, frustration, amour ou surprise accompagnent en réalité toute démarche mathématique, depuis la première intuition jusqu’à la démonstration finale. Cette conférence propose une exploration originale des mathématiques à travers le prisme des émotions, en s’appuyant sur les thèmes développés dans le livre Les Maths en mode émotions. À partir de situations concrètes, d’histoires et d’anecdotes, le public découvrira comment certaines émotions peuvent servir de portes d’entrée vers des idées mathématiques parfois complexes, comme l’amour menant à la notion de mariages stables et à l’algorithme de Gale-Shapley, ou la surprise révélée par le célèbre nombre 1 729 de Ramanujan. Cette conférence s’adresse à toute personne ayant le baccalauréat et propose de découvrir les mathématiques sous un autre angle : celui d’une aventure humaine et collective, riche en émotions.

Intervenante :

  • Nathalie Braun, Docteure en sciences de l’éducation et de la formation et en didactiques des mathématiques – Laboratoire BONHEURS CY Cergy Paris Université

>> Pour en savoir plus : 

INSA

©INSA Lyon

Discriminations anti‑musulmans : ce que révèle la défenseure des droits

DDiscriminations anti‑musulmans : ce que révèle la défenseure des droits

Claire Hédon, défenseure des droits a fait paraître un rapport sur les discriminations fondées sur la religion fin 2025. À partir de témoignages, de commentaires circonstanciés et légament fondés, ce rapport étaye les discriminations qui affectent des personnes en raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam.

Le rapport de la défenseure des droits Claire Hédon constitue une contribution importante pour documenter la réalité de l’islamophobie en France. La défenseure relève :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). » […]

Un article de Haoues Seniguer, professeur associé, Sciences Po Lyon, laboratoire Triangle, ENS de Lyon; Université Paul Valéry – Montpellier III – The Conversation – 25 mars 2026

>> Lire l’article complet :

THE CONVERSATION

Histoires de presque rien : laisser parler les fragilités

HHistoires de presque rien : laisser parler les fragilités

Le collectif « Let’s look up ! ingénierie et recherche pour une seule santé » et l’association Imaginarium de Lyon organisent un atelier d’écriture « Histoires de presque rien : laisser parler les fragilités », le jeudi 7 mai au matin, de 9h à 12h, à l’INSA.

Le temps de cet atelier vous pourrez explorer, sous différents angles, les vulnérabilités de notre société et/ou de chaque individu. Vous ouvrirez un espace de réflexion et d’échange autour de nos fragilités souvent invisibles ou cachées.

Une restitution des productions sera réalisée lors du prochain séminaire : « Vulnérabilité et fragilité : des socio-écosystèmes en danger aux techniques défaillantes » qui aura lieu en juin 2026 (date à confirmer). 

Cette activité s’inscrit dans le cadre de la 2e édition du projet Let’s look up! financé par la MSH-Lyon Saint-Étienne et l’Institut des Systèmes Complexes de Lyon (IXXI).

Histoires de presque rien : laisser parler les fragilités

©INSA Lyon

 

 

Ciné-débat sur le thème de la justice transitionnelle

CCiné-débat sur le thème de la justice transitionnelle

La Public Factory vous donne rendez-vous pour la quatrième et dernière séance de son cycle de ciné-débat, consacrée à la justice transitionnelle. Cette forme de justice renvoie à un panel de mesures, judiciaires et non judiciaires, mises en place par une société pour se reconstruire après des violations massives des droits de l’homme. 

Nous vous proposons de (re)découvrir le documentaire « Le silence des autres » d’Almudena Carracedo & Robert Bahar (2018). Ce film explore les traumas laissés par le régime de Franco dans la société espagnole et le parcours de certaines victimes de la dictature franquiste pour qui la loi d’amnistie générale promulguée en 1977 ne répond pas à leur besoin de justice.

À la suite du film, nous vous invitons à participer à un échange animé par Anne-Sophie Chambost, professeure des universités en histoire du droit et des institutions à Sciences Po Lyon, et Djoheur Zerouki, maîtresse de conférences en droit à l’université Jean Monnet Saint-Étienne.

Elles seront accompagnées de Kelly Picard, maîtresse de conférences en droit public à l’université Jean Monnet Saint-Étienne, spécialiste de la justice transitionnelle en situation de post-conflit et en contexte de consolidation démocratique.

>> Pour en savoir plus :

Public Factory

Conjoints violents : comment sont-ils pris en charge ? | Triptyque

CConjoints violents : comment sont-ils pris en charge ? | Triptyque

(©) Triangle

Ce triptyque traite de la prise en charge des conjoints violents en France. Dans ce deuxième podcast, nous allons aborder les formes concrètes que peut prendre cette prise en charge, comment elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui, et quels impacts elle a.

Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

 

Quelles formes prend la prise en charge des conjoints violents ?

Jessica Blouin – Actuellement en France, 80% des conjoints violents sont pris en charge dans le cadre d’une contrainte judiciaire, avant un jugement ou après un jugement. Dans le droit, il y a 3 outils légaux mobilisables par les procureur·e·s et juges : l’« obligation de soins », la « prise en charge sanitaire, sociale ou psychologique », et le « stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes ». Je vais parler de ces 2 derniers dispositifs.
Les stages de responsabilisation ont généralement lieu sur 2 ou 3 jours, continus ou en plusieurs séances hebdomadaires ; il y a généralement des temps d’informations descendantes et des temps de groupe de paroles ; avec généralement un rappel de la loi, des éléments sur les conséquences des violences, sur l’égalité femmes-hommes, un peu d’outillage psycho-éducatif (gestion des émotions, communication non-violente, etc.).
La « prise en charge sanitaire, sociale et psychologique » peut prendre des formes très diverses : ça peut être juste un groupe de paroles et des séances de psychothérapie individuelle, ou juste un suivi psy individuel ; il peut y avoir de l’hébergement (notamment en cas d’éviction du domicile conjugal), un dispositif d’accompagnement social plus ou moins développé, des pratiques de soin non conventionnelles (sophrologie, acupuncture, etc.), des activités sportives ou artistiques à visée thérapeutique, etc. Ça peut durer quelques séances hebdomadaires, ou plusieurs semaines en continu, ou plusieurs mois – en général c’est entre 15 jours et 6 mois.

(©) Pixabay

En France, depuis quand parle-t-on de prise en charge des auteurs de violences conjugales ?

J.B. – La prise en charge des conjoints violents émerge dans le contexte de la mobilisation féministe de la fin des années 1970 pour faire reconnaître les violences conjugales comme problème de société et pour que les pouvoirs publics s’engagent. En découvrant petit à petit l’ampleur de ces violences, les militantes féministes ont créé en urgence des espaces de mise à l’abri des femmes victimes. Pour pérenniser ces structures, dans les années 80 elles ont eu recours aux normes institutionnelles du travail social, et les associations de travail social déjà existantes se sont aussi emparées de la prise en charge des femmes victimes.
Toutes ces structures ont été confrontées notamment aux réactions des conjoints violents, et certaines équipes ont commencé à se dire qu’il fallait aussi développer des propositions pour eux. À la fin des années 1980, 4 associations aujourd’hui considérées comme pionnières ont été créées dans ce but : une à Paris, une à Belfort, une à Lyon et une à Marseille. Elles étaient très différentes les unes des autres, du point de vue de leur approche et de la composition de leur équipe. Les assos de Paris et Lyon se sont arrêtées vers 1995, celle de Belfort en 2013, et celle de Marseille a fait évoluer ses activités et existe toujours. Jusqu’au début des années 2000, d’autres structures se créent, mais cette période n’a pas été étudiée du tout, donc on ne sait pas trop ce qui s’y passe. Je pourrai en dire plus au fil de la thèse !
En 2003, quelques membres et ex-membres de ces équipes précurseuses créent la FNACAV, Fédération des Associations et Centres de prise en charge des Auteurs de Violences conjugales et familiales, pour mettre en réseau des structures dédiées à cet objet et faire reconnaître la nécessité de l’engagement des pouvoirs publics. En 2007, la FNACAV compte 17 membres, en 2022, 39 membres. La création de cette fédération et l’augmentation du nombre de structures semblent s’inscrire dans le contexte du développement de la réponse pénale à la violence conjugale à partir du début des années 2000.

Et à partir de quand les pouvoirs publics commencent à s’y intéresser ?

J.B. – En termes d’engagement des pouvoirs publics, entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, il y a quelques aides financières, limitées en montant et en durée. Au début des années 2000, la réponse pénale est développée, et d’autres mesures de politiques publiques spécifiques à la prise en charge des conjoints violents sont indiquées dans les plans interministériels de lutte contre les violences faites aux femmes qui se succèdent à partir de 2005. Mais tout n’est pas réalisé, et ce qui est réalisé demeure peu ambitieux. Au niveau budgétaire, les associations bricolent avec des financements justice, égalité femmes-hommes, et action sociale.
Le Grenelle contre les violences conjugales, fin 2019, est une importante étape d’institutionnalisation, suite à laquelle a lieu en 2020 et 2021 la création-labellisation des CPCA, Centres de Prise en Charge des Auteurs de violences conjugales. Il y en a actuellement 2 par région hexagonale et 1 par territoire outre-mer. Les CPCA perçoivent un financement dédié, au titre du budget égalité femmes-hommes. Quelques critères en termes d’activités et de principes de fonctionnement ont été définis par l’État, mais les configurations et pratiques restent très diverses.

Est-ce qu’il y a un élément déclencheur de cette étape des CPCA ?

J;B. – Il me semble que les CPCA arrivent au fil d’un processus, plutôt qu’après un évènement de rupture. Pour simplifier, d’abord la mobilisation féministe des années 1970 a mis sur la place publique un problème, la violence conjugale, auquel personne ne voulait faire attention parce qu’on disait qu’il relevait du privé. Ensuite, pour que la prise en compte institutionnelle de ce problème ne se contente pas des victimes mais concerne aussi les agresseurs, il a fallu que les féministes maintiennent la pression, que les normes sociales continuent d’évoluer vers plus d’intolérance aux violences faites aux femmes, que les organisations internationales fixent des cadres à respecter aussi par la France, etc. Dans les années 2010, plusieurs éléments précèdent le Grenelle contre les violences conjugales de fin 2019 : la progressive diffusion du terme « féminicide » et la visibilité des décomptes par des collectifs féministes, le quinquennat de François Hollande, le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc, l’évaluation de la France dans le cadre de la convention du Conseil de l’Europe pour la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, etc. Comment on en arrive aux CPCA est un peu le point de départ de mon projet de thèse !

 

Précédemment 

Les violences conjugales

> À suivre…

Le dernier podcast aborde les enjeux de la prise en charge des conjoints violents.

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

Penser critique : Science, pseudoscience, non science, comment s’y retrouver ?

PPenser critique : Science, pseudoscience, non science, comment s’y retrouver ?

En écho à l’exposition Aux frontières du réel à la Bibliothèque de la Part-Dieu du 3 avril au 11 juillet, le cycle Penser critique propose des rendez-vous avec des intervenants issus des sciences, pour questionner la place de l’invisible et des croyances dans notre société.

Phénomènes présentés comme « paranormaux », miracles, théories étranges, événements « surnaturels », thérapies ésotériques… Les médias font leur miel des thèses les plus audacieuses. Mais autant se tromper sur l’existence du monstre du Loch Ness n’aura pas de grandes conséquences, autant se tromper sur le choix de sa thérapie peut avoir des effets désastreux.

Le Dr Richard Monvoisin, didacticien des sciences, est spécialiste de l’analyse scientifique de ces sujets. Depuis plus de 20 ans, il étudie avec ses étudiantes et étudiants des choses aussi diverses que les rêves prémonitoires, les guérisons miraculeuses, la cryptozoologie, les dons de sourcier, les coupeurs de feu, l’effet placebo, etc. Il décortique sans juger les raisons psychologiques, cognitives, philosophiques, voire idéologiques, qui nous font adhérer, parfois à raison, parfois à tort, à certaines thèses. Le but ? Affûter notre autodéfense intellectuelle afin de faire nos choix propres, mais en pleine connaissance de cause. Venez avec vos questions, elles sont toutes les bienvenues !

Intervenant : Dr Richard Monvoisin, didacticien des sciences – Laboratoire TIMC, Université Grenoble-Alpes, spécialiste spécialiste de l’étude des théories controversées. Cofondateur du CorteX (Collectif de recherche transdisciplinaire Esprit critique & Sciences). Auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site :

BM PART-DIEU

 

 

Qu’est-ce que la violence conjugale ? | Triptyque

QQu’est-ce que la violence conjugale ? | Triptyque

(©) Triangle

 

Dans ce premier podcast, nous essaierons de définir et de décrire les violences conjugales et de comprendre si elles sont une violence de genre. Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

 

Avant tout, pouvez-vous nous définir ce que l’on considère comme violences conjugales ?

Jessica Blouin – D’un point de vue sociologique, d’abord. Un très large ensemble de recherches menées depuis les années 60 un peu partout dans le monde montre que les violences conjugales sont des violences qui s’exercent entre partenaires intimes ou ex-partenaires intimes, et qui s’inscrivent dans un système de bi-catégorisation hiérarchisée des sexes (c’est à dire qu’on est soit un homme, soit une femme, et que le masculin a plus de valeur que le féminin). Ces violences, elles s’inscrivent aussi dans une injonction à l’hétérosexualité et aux normes qui lui sont liées. Tout ceci constitue le rapport de domination du groupe social et des personnes dites « hommes » sur le groupe social et les personnes dites « femmes ». Ce rapport de domination, il traverse et oriente l’ensemble des sociétés, à toutes les échelles, dans toutes les sphères d’activité humaine, et à tous les âges de la vie. C’est ce qui fait qu’on parle de système de genre.

(©) Pixabay

« Domination », c’est un terme qui peut paraitre fort. Pourtant, pensons d’une part aux multiples inégalités entre les femmes et les hommes, et d’autre part aux dépréciations, aux contraintes, aux menaces et aux violences de toutes sortes que subissent les femmes. Tous ces éléments mis bout à bout forment un fonctionnement global, sociétal, qui est majoritairement au bénéfice collectif et/ou individuel des hommes et au détriment collectif et/ou individuel des femmes. Comme dit précédemment, le phénomène, il est largement documenté, décrit, mesuré, par de très nombreuses recherches – le genre, c’est-à-dire le rapport de domination basé sur le sexe, c’est donc pas une théorie, c’est une réalité sociale, un fait sociologique.

Là je voudrais préciser une chose : jusqu’ici je n’ai parlé que d’hommes et de femmes qui relationnent ensemble, mais en fait c’est une simplification pour aider à comprendre petit à petit, parce que la transphobie et l’homophobie s’inscrivent aussi dans le système de genre, et que ce système s’entremêle avec d’autres rapports de domination : les rapports supposé de « race », de classe, d’âge, de religion, de condition de santé, etc.
Voilà, ça c’était pour le cadre général du genre. Rapprochons-nous maintenant de la question des violences conjugales. On peut déduire de l’enquête nationale « Vécu et ressenti en matière de sécurité », publiée par le ministère de l’Intérieur, qu’en 2022 environ 77 % des auteurs de violences conjugales sont des hommes. Parmi les violences conjugales enregistrées par les services de sécurité en 2023, 86 % des mis en cause sont des hommes. La même année, 92 % des condamnations pour violences au sein du couple visent des hommes. On sait aussi que sur une moyenne de la période 2019-2023, 84,6 % des auteurs d’homicides au sein du couple sont des hommes, ils sont donc alors auteurs de féminicides – sachant que 43,9 % des femmes autrices ont vécus des violences de la part de leur conjoint avant de les tuer, contre 12,4 % des hommes auteurs. On ne peut que constater que les violences conjugales sont très très majoritairement le fait d’hommes sur des femmes.

Et d’un point de vue juridique, comment sont définies les violences conjugales ?

J.B. – Alors d’un point de vue juridique, en France les violences conjugales ne sont pas en elles-mêmes une catégorie d’infraction. Donc quand on dit « il a été condamné pour violences conjugales », c’est un raccourci de langage. Pour faire simple, ces violences existent dans le droit en tant que circonstance qui aggrave la peine encourue, au sein de la catégorie « atteinte à l’intégrité physique et psychique de la personne ». L’infraction, ce pour quoi il peut y avoir condamnations c’est des violences sur autrui, et le fait que la victime soit la conjointe, ça alourdit la peine prévue pour cette infraction-là.

Et comment se manifestent les violences conjugales ?

J.B. – En fait, c’est un ensemble de paroles, de langage non-verbal, de gestes, de démarches, qui créent et nourrissent un certain climat relationnel, et qui visent pour les agresseurs à assoir et maintenir leur pouvoir sur leur conjointe et le contrôle de leur conjointe – et souvent des enfants, aussi.

Donc finalement ça ne se résume pas forcément à des coups ou des violences sexuelles ?

J.B. – Non effectivement, c’est aussi la micro-régulation du quotidien (c’est à dire les conjoints qui exigent que les serviettes de bain soient pliées de telle manière, les couverts rangés de telle manière, ou que la routine domestique quotidienne soit déroulée dans un ordre bien précis sous peine de représailles). C’est aussi les contraintes sur les tenues, le maquillage, les heures et lieux de sortie, sur les personnes fréquentées, sur les regards et paroles échangés avec d’autres hommes. Ce sont les moqueries, les dépréciations et humiliations, en privé et en public, les insultes, les incitations au suicide. C’est le chantage affectif, le silence, les disparitions régulières, les menaces, le chantage au suicide, les explosions de colère, les objets cassés, les violences sur les animaux domestiques. C’est aussi la surveillance des moyens de communication, la géolocalisation, le harcèlement ; la surveillance des dépenses, la captation des aides financières ; la confiscation des documents administratifs, etc. Ce sont les pressions sur les enfants ; l’enrôlement des proches et des professionnel·le·s dans une vision négative de la conjointe. Et évidemment, ça peut aussi être des coups par séquences explosives, des agressions sexuelles et des viols, spectaculaires ou « ordinaires », mais en terme de violences physiques cela peut aussi être des « petites » tortures physiques, des séquestrations, des privations de nourriture ou de sommeil, etc.


Ça peut s’installer très progressivement, un peu comme dans l’histoire de la grenouille plongée dans une eau qui chauffe petit à petit, et qui ne se rend pas compte qu’elle est en train de mourir ébouillantée. L’entourage non plus d’ailleurs, ne se rend pas forcément compte que quelque chose cloche, parce que tant que la victime est sous contrôle et agit d’une manière qui parait normale, on pourrait croire qu’il ne se passe rien. C’est ce qu’il y a de très ordinaire, de très banal dans la violence conjugale. Et soit dit en passant, c’est notamment ce qui fait que la prévention en matière de vie affective et sexuelle est si importante. Ensuite, au moindre élément qui perturbe l’équilibre du contrôle, les violences deviennent plus « extra-ordinaires », plus visibles ou plus facilement identifiables que ce soit par les victimes elles-mêmes ou par l’entourage.


Pour en savoir plus sur cette dynamique de contrôle coercitif, je renvoie à l’épisode 78 de l’excellent podcast « Les Couilles sur la table », où Victoire Tuaillon interroge les sociologues Gwénola Sueur et Pierre-Guillaume Prigent.

Existe-t-il des profils particuliers plus touchés par les violences conjugales que d’autres ? Et puis, peut-on dresser un profil des agresseurs ?

J.B. – Grâce à deux grandes enquêtes publiques d’échelle nationale menées en 2000 et 2015 (voir références ci-dessous), on sait que les violences conjugales existent dans tous les groupes sociaux. Par contre, elles sont plus facilement captées au sein des groupes sociaux défavorisés, qui sont de base davantage en contact avec les administrations et sous l’attention des institutions.
Il n’y a pas vraiment de consensus sur un profil général d’agresseur, au-delà du fait qu’il s’agit très majoritairement d’hommes hétérosexuels et cisgenres (c’est-à-dire assignés hommes à la naissance et qui se reconnaissent dans cette identité de genre).

Les références citées :

 

> À suivre…

Le deuxième podcast expliquera comment sont  pris en charge les conjoints violents.

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

Recherche en santé : penser avec la société | « Dis, pourquoi ? »

RRecherche en santé : penser avec la société | « Dis, pourquoi ? »

©RCF radio

Dis Pourquoi ? est une chronique de vulgarisation scientifique de 5 minutes diffusée chaque mardi sur RCF Lyon à 11h50. Dis Pourquoi ? questionne et explore notre univers par les sciences. Chaque semaine, une ou un scientifique répond aux questions et dévoile ses travaux de recherche.

 

 

> Émission du 31 mars 2026

Marie Préau, directrice de l’Unité Inserm U1290 rattachée à l’Université Lumière Lyon 2, s’intéresse aux enjeux psychosociaux liés tant aux questions de prévention que de prise en charge des maladies chroniques telles que le VIH, le cancer, l’accident vasculaire cérébral, la maladie de Lyme.

Elle est co-coordinatrice scientifique du projet SHAPE-Med@lyon qui développe la recherche autour des grands enjeux de santé globale et organise, dans le cadre du « One Health Summit » accueilli à Lyon, une journée, le 8 avril : « One Health en action : croiser les regards, transformer les pratiques sur le territoire ».

Elle a coécrit, avec son collègue Fabrice Vavre, un article dans le numéro 14 du Pop’Sciences Mag « Santé[s], une vision globale », l’article « Faire One Health : créer les conditions de l’émergence ».

Écoutez le podcast :

> Pour plus d’information, rendez-vous sur le site :

RCF Lyon

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