Le territoire des inégalités

LLe territoire des inégalités

En ce mois de décembre 2019, la France résonne à nouveau du tumulte de milliers de manifestants. Depuis l’émergence en novembre 2018 du mouvement des gilets jaunes, la question des inégalités territoriales resurgit régulièrement dans le débat public. Une réflexion que les géographes nourrissent de leurs recherches.

Un article rédigé par Fabien Franco, journaliste, pour Pop’Sciences

5 décembre 2019.

La question des inégalités interpelle directement le pouvoir politique. Un peu partout sur la planète, les manifestations citoyennes mettent l’accent sur l’équité fiscale et économique, plébiscitant une juste répartition des richesses et la préservation de l’environnement. Autant de sujets de recherches que les sciences humaines alimentent avec rigueur. Leur crédibilité est d’autant plus forte que les études produites font état des conditions de leur réfutabilité et des convictions des auteurs qui les animent. En novembre 2018, avec le mouvement dit « des gilets jaunes », l’économie, la sociologie, la géographie, la démographie etc. ont permis de cerner les contours de cette manifestation populaire spontanée.

Ainsi, par exemple, l’historien et démographe Hervé Le Bras (Ined) a interprété, par sa cartographie les liens entre la dépopulation des départements sur le territoire métropolitain et les lieux de vie des manifestants. Rapidement, l’association a été faite entre inégalités et territoire. Dès lors, les géographes ont commencé à se faire de plus en plus entendre, tandis que le débat citoyen s’est enrichi d’analyses supplémentaires, indispensables pour comprendre et agir dans les affaires de la cité.

Géographie sociale

Samuel Depraz, chercheur en géographie à l’Université Jean Moulin Lyon 3, étudie principalement l’espace rural. Il travaille à partir de sources statistiques et cartographiques, mais pas seulement. Sa recherche est aussi incarnée, partant à la rencontre des habitants, des élus, des directeurs d’organismes publics, de collectivités territoriales, de chefs d’entreprise, d’associatifs. « La géographie est une science sociale qui s’intéresse à l’espace tel qu’il est vécu, ressenti et aimé subjectivement par ses habitants ». Cette géographie sociale croise les spécialités, « une discipline carrefour », dit-il. Mais attention, toutes les informations recueillies doivent être spatialisées.

Or, tout découpage du territoire peut sembler arbitraire. Comment définir les limites, les frontières et la définition des objets que l’on étudie ? « L’un des pans de la géographie sociale est précisément la critique des concepts et des catégories qui ont tendance à enfermer le raisonnement dans des représentations préétablies. » Par exemple, l’opposition ruralité/urbanité historiquement définie n’est pas nécessairement pertinente dans toute recherche. Pour les scientifiques, il convient de garder un œil neuf sur des problématiques qui ne datent pas d’hier… Quant à la dimension temporelle, intrinsèquement liée à la dimension spatiale, « Nous contextualisons nos recherches dans le temps. La temporalité des géographes est plutôt courte en règle générale. Le critère de temporalité peut être fixé par le discours des habitants eux-mêmes, selon la manière dont ils se réfèrent à l’histoire. Ainsi, dans l’analyse des difficultés socio-économiques des territoires ruraux et périurbains, la crise de 2008 est mentionnée très souvent. »

Territoires politiques

C’est en étudiant l’aménagement du territoire et l’environnement que le géographe lyonnais s’est progressivement intéressé à la ruralité. « La recherche prend son origine dans un questionnement de société. Quand sont observées, dans un territoire donné, – par exemple une campagne peu peuplée –, des inégalités entre population, des injustices, des phénomènes de domination, alors la plupart des chercheurs sont interpellés. » La géographie sociale a ainsi mis au jour les mécanismes à l’œuvre qui font du territoire, non pas la cause des inégalités, mais les lieux où elles sont vécues. « L’espace est souvent perçu comme étant la cause des inégalités : zones arides, absence de ressources naturelles, éloignement aux services, etc. La géographie contemporaine tente d’aller au-delà de cette explication naturaliste des inégalités sociales. Elle montre que ce n’est pas l’espace qui produit les inégalités, mais la société et les choix politiques qui sont faits. » Dès lors l’espace devenu révélateur sociopolitique « est le terrain d’expérimentation qui permet de remonter à l’origine des phénomènes ». Les géographes étudient donc la dimension spatiale des phénomènes sociaux.

La visée commune à tous leurs travaux consiste, au final, à « produire des résultats qui pourront servir d’outils pour réduire les inégalités ». Et d’évoquer le principe d’équité : « Nous plaidons pour que la décision publique intègre des paramètres de différenciation locaux », en adaptant les politiques publiques aux populations qui la font vivre. Une dimension d’intérêt public que le géographe revendique : « Nous, scientifiques, ne sommes pas en dehors du politique. La question est de savoir comment nous pouvons contribuer au débat démocratique. Nous ne sommes certes pas en charge de la prise de décision. Cependant la géographie, en tant que science sociale, participe au débat de société, à condition de garder sa rigueur scientifique et d’accepter de contredire ses propres hypothèses. »

Carte des inégalités

Dès la fin des années 2000, « l’économiste Laurent Davezies (Cnam, ndr) a introduit la notion de fracture territoriale dans ses travaux ». De même, l’essayiste Christophe Guilluy a popularisé l’expression de la « France périphérique » dans le champ politique. Les géographes quant à eux sont plus réticents, craignant que leurs recherches soient mal comprises, avec le risque « de réduire la lecture des problèmes à une simple dichotomie spatiale, reflet d’une opposition binaire de classe ».  Ce réductionnisme, pour les chercheurs en géographie, est un contresens : on constate des inégalités sur tous les territoires, qu’ils soient urbains, périurbains et ruraux, et à toutes les échelles.

Samuel Depraz préfère quant à lui la notion de « France des marges », une notion d’abord sociale, présente dans tous les territoires, et qui permet d’être plus attentif à la diversité des situations. « Elle ne s’exprime pas de la même manière partout, répond Samuel Depraz, et c’est là que la géographie peut permettre de distinguer les différentes marginalités existantes. » La France des gilets jaunes n’est donc pas celle des agriculteurs ni celle des banlieues. Elle ne correspond pas non plus exactement aux revendications des territoires de l’Outre-mer. Avec le mouvement de novembre 2018, les géographes ont par contre pu mieux faire connaître leurs études largement documentées depuis les années 1970 sur les couronnes périurbaines des métropoles et sur les petites villes du déclin industriel. Ce qu’ils ont observé révèle les multiples nuances des territoires que l’actualité peine à appréhender. À quel point savait-on l’étendue des dégâts que peuvent causer l’éloignement des services publics et des pôles d’emploi, la nécessité d’avoir une automobile, les complications pour les enfants ou les conjoints non motorisés, l’appauvrissement majoré en cas de divorce, ce dernier point démontré par la présence de femmes célibataires sur les ronds-points et dans les manifestations ? « L’espace périurbain peut effectivement être difficile à assumer même avec un salaire ».

En revanche, plus loin des métropoles, au cœur de la ruralité hexagonale, certains habitants sont moins visibles que d’autres et absents de la contestation territoriale. « En zone rurale, il existe une pauvreté invisible, isolée. Il s’agit des personnes âgées, retraitées de l’agriculture » – ceci alors même que, dans ce même espace rural, un phénomène de gentrification peut être à l’œuvre qui « apparaît nettement dans le Périgord, les coteaux de Bourgogne, le Perche et la Drôme provençale ainsi que sur les piémonts des reliefs du Morvan, des Cévennes, du Livradois-Forez ou du plateau de Millevaches. » 1

La géographie affine un peu plus encore notre connaissance en nous enseignant que ce n’est pas dans les zones rurales que la pauvreté sévit le plus durement, mais au cœur même des métropoles : « Ces territoires les plus dynamiques, les plus mondialisés sont à la fois les plus riches et les plus pauvres, c’est là que l’on trouve les plus grandes inégalités, dans certains quartiers de Marseille, de Seine-Saint-Denis ou de Roubaix. » À l’inverse, l’espace le plus riche de France est l’espace périurbain, au plus proche des bassins d’emplois : « Cet espace est investi par les primo-accédants, de jeunes couples avec enfants, qui ont choisi de se mettre au vert tout en bénéficiant de la proximité de la ville. Le taux de chômage s’élève à 6%, c’est le plus faible de France, et le revenu moyen par ménage s’élève aux alentours de 21 000 euros par unité de consommation par an » – mieux qu’en ville ou dans le rural plus éloigné des agglomérations.

Géographie et démocratie

Après la mobilisation des banlieues dans les années 1980, qui a donné lieu à la politique de la ville, après celle des territoires d’outre-mer depuis les années 2000, visant à limiter les effets de monopole sur les biens de consommation courante, voici venue la mobilisation des territoires plus relégués – du moins tels qu’ils sont perçus par ceux de leurs habitants qui se sont engagés dans la contestation. Ce ne sont pas seulement des gilets jaunes qui égayent les cortèges des manifestations. On y voit aussi des blouses blanches, des uniformes noir et rouge, d’autres gris ou bleus, comme si l’espace retrouvait sa conscience politique. Une mobilisation qui semble avoir porté en partie ses fruits : « L’État commence à recentrer son action sur la revitalisation des villes moyennes et sur les centre-bourgs ». Avec la création de l’Agence nationale de cohésion des territoires, héritière de la Datar, « une logique plus poussée de péréquation nationale entre territoires pourrait voir le jour », informe le géographe.

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Notes

(1) Depraz S. (2017), La France des marges. Géographie des espaces « autres », Armand Colin, coll. « U ».

PPour aller plus loin

Croisement de regards contre le gaspillage alimentaire

CCroisement de regards contre le gaspillage alimentaire

Pour une transition réussie, il faut que nous parvenions à faire converger les regards d’acteurs entre lesquels il y a peu de porosité. Pour cette raison, Imagineo a conçu un projet en lien avec des chercheurs, des entreprises, des experts de la thématique alimentaire, des professeurs et bien sûr, des enfants : “Alimentation durable ? Tous à table !”.

A l’occasion de la Fête de la Science 2019, Imagineo a réuni des partenaires associatifs, un collège, des experts radio, des psychologues sociaux et des professionnels de l’alimentation autour du projet de recherche participative Alimentation durable ? Tous à table !

Au sens d’Imagineo, la transition écologique et sociale se construit avec la nouvelle génération et non pas pour elle. D’ailleurs, les actions qui se construisent actuellement servent la génération actuelle et pas seulement celles à venir. 

Pour une transition réussie, il faut que nous parvenions à faire converger les regards d’acteurs entre lesquels il y a peu de porosité. Pour cette raison, Imagineo a conçu un projet en lien avec des chercheurs, des entreprises, des experts de la thématique alimentaire, des professeurs et bien sûr, des enfants.
Le projet “Alimentation durable ? Tous à table!” s’est articulé en quatre temps forts.

Des enfants ont relevé le défi d’une psychologue sociale…

La première pierre était un atelier de recherche participative au cours duquel des enfants ont relevé le défi d’une psychologue sociale de créer des moyens pour réduire le gaspillage alimentaire à la fin des repas. Un groupe de 5ème du collège Gabriel Rosset a par exemple imaginé un système pour inciter les personnes à mettre leurs biodéchêts au compost après un repas pris en restauration collective “On va mettre des plantes sur les tables dont la terre sera alimentée par le compost des biodéchets de la cantine pour montrer aux gens ce qu’il se passe quand ils compostent au lieu de jeter dans la poubelle normale. ” 

Les propositions ont été retravaillées par psychologues sociaux, experts et citoyens curieux…

Les propositions des enfants ont ensuite été retravaillées au cours d’un second temps de réflexion qui a rassemblé des adultes pour un atelier d’intelligence collective. Gaëtan des Détritivores a repris l’idée des enfants et a décidé d’aller encore plus loin dans l’incitation. Il explique “On veut rendre transparent en type de traitement des déchets et illustrer les étapes de compostage par un système de bocaux dans les lieux de restauration qui montrent les étapes de traitement d’un biodéchet. D’abord les restes bruts, puis la décomposition, puis le compost et enfin une plante pour que les gens prennent conscience du traitement des déchets. On voudrait aussi créer un jardin comparatif avec une partie où on met du compost et une partie où il n’y en a pas ! ”. Psychologues sociaux, experts de la thématique ou citoyens curieux ont relevé ce défi avec brio et ont généré encore d’autres idées originales. 

 

Présentation des propositions lors d’un plateau radio…

Une fois des propositions concrètes en main, elles ont été soumises à des structures de la chaîne alimentaire lors d’un plateau radio à La Commune pour la Journée Mondiale de l’Alimentation. Nicolas Fieulaine, psychologue social spécialisé dans les changements de comportements expliquait alors que “Le manque entraîne de l’inconfort, du stress et de l’inquiétude chez le consommateur aussi bien au supermarché qu’au restaurant lorsqu’il y a une rupture de stock. Il faut que nous apprenions à ne pas assouvir nos désirs maintenant, se montrer plus flexible dans cette société d’abondance. Pour changer nos comportements, il faut se rendre compte que la bonne intention ne suffit pas, qu’il y a des vents contraires comme les publicités ou la pression sociale. Nous devons favoriser l’interdisciplinarité pour inventer des solutions pérennes qui prennent en compte tous les aspects du challenge, faire travailler main dans la main designers, sociologues, ingénieurs, mangeurs, grands et petits citoyens et non pas tour à tour.”

 

Et prototypage !

Ces différents temps de recherche participative, ont pu faire émerger des idées concrètes de solutions contre le gaspillage alimentaire résultant du croisement des regards (enfants, professionnel de santé, psychologues…). La richesse des idées de chacun a amené le projet à un dernier temps fort : un atelier de prototypage, les enfants de l’atelier de recherche participative ont pu designer et fabriquer les prototypes des idées ressorties.

Innovation : quelle place pour l’éthique ? | IN-SITU

IInnovation : quelle place pour l’éthique ? | IN-SITU

Comment le questionnement éthique est intégré dans les processus d’innovation ? Certaines innovations n’ont-elles pas abouti faute d’éthique ? Une table ronde pour échanger sur les notions de responsabilité et du sens dans le domaine de l’innovation et de s’interroger des évolutions au regard des attentes, des besoins et des valeurs de la société.

La Plateforme Ethique de l’Université de Lyon et les experts qu’elle réunit proposent, par le biais de cette conférence, d’échanger autour de « éthique et innovation », sujet devenu incontournable. Cette table ronde en partenariat avec la CPME du Rhône » après table ronde se déroulera pendant le CPME Camp, un challenge réunissant 150 participants, entrepreneurs, salariés, étudiants, aux profils variés pour apprendre à innover et pour travailler sur des solutions innovantes.

Intervenants :

  • Humbert de Fréminville, médecin généraliste, maître de conférences associé de médecine générale à l’Université Claude Bernard Lyon 1
  • Antonin Lesage, médecin généraliste, auteur de la thèse Dossier patient informatisé et confidentialité dans les maisons de santé d’Auvergne-Rhône-Alpes en 2019, à l’ère du RGPD
  • Olivier Nérot, entrepreneur, docteur en Sciences cognitives, directeur R&D chez Meetsys SAS
  • Bastien Le Querrec, thésard en droit public à l’Université Grenoble Alpes, membre de La Quadrature du Net (association de défense des droits et libertés des citoyens sur internet)

Cette table-ronde est proposée dans le cadre de la Semaine de l’innovation, IN-SITU, de l’Université de Lyon :

IN-SITU

Projection débat autour du film « Les misérables »

PProjection débat autour du film « Les misérables »

Projection-débat autour du film “les Misérables”

Nouvelle rencontre cinématographique au Comoedia

Film réalisé par Ladj Ly avec : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga, Issa Perica, Al-Hassan Ly  (durée : 1h42)

Projection suivie d’un débat autour des violences policières, animé par Claire Durozard, psycho-clinicienne et  intervenante à l’Unipop et Naguib Allam, membre de l’association des victimes de crimes sécuritaires, engagé également dans la commission d’enquête populaire contre les violences policières et la répression.

Bande annonce

Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes

JJournée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes

À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, l’Université Jean Moulin vous donne rendez-vous du 25 novembre au 6 décembre pour mieux comprendre l’impact de toutes les formes de violences dont les femmes sont encore victimes en 2019.

AAu programme

  • Table ronde autour du cyberharcèlement animée par Julie HAINAUT, Journaliste et auteure, Anne-Sophie CHAVENT, Maître de conférences en droit pénal, Université Jean Moulin Lyon 3, Yannis GANSEL, Psychiatre, Marion GHIBAUDO, Responsable prévention / formation, Association Filactions.

Modération par Marion GIRER, Chargée de mission pour la promotion des égalités à l’Université Jean Moulin Lyon 3

25 novembre | 18h à 20h | Auditorium Malraux – Manufacture des Tabacs

 

  • Stand d’informations « Les violences sexistes et conjugales », animé par les associations Filactions et ALyon-Nous

25 novembre | 11h30 à 14h30 | Espace rue Nord – Manufacture des Tabacs

 

  • Exposition photo « De l’invisible au visible : brisons le silence contre les violences conjugales » en collaboration avec le collectif féministe ALyon-Nous et l’association de prévention des violences conjugales, Filactions.

25 novembre au 6 décembre |  Bibliothèque universitaire – Manufacture des Tabacs

 

> Programme et inscriptions sur le site de :

Université Jean Moulin Lyon 3

 

Les grimpeurs professionnels, ces travailleurs créatifs

LLes grimpeurs professionnels, ces travailleurs créatifs

Pour gagner sa vie comme sportif aujourd’hui, être le meilleur ne suffit plus.

Il faut maîtriser un ensemble de compétences allant du travail de réputation et d’influence en ligne à l’entreprenariat. Ces savoir-faire assimilent de plus en plus le sportif à un travailleur multitâche de l’industrie créative.

C’est l’analyse développée par Guillaume Dumont, anthropologue au centre de recherche Organisations, Carrières et nouvelles Élites (OCE) de l’EM-Lyon, dans son livre Grimpeur professionnel. Le travail créateur sur le marché du sponsoring (éd. EHESS, 2018). Car le sponsor revendique une identité de marque que le grimpeur contribue à incarner dans ses pratiques quotidiennes. C’est le cas quand il choisit stratégiquement de participer ou non à certaines compétitions ou quand il communique sur des éléments auparavant considérés comme du domaine de la vie privée.

« Pour construire une audience valorisable par du sponsoring il faut se transformer en personne publique et publier beaucoup : le quotidien des sportifs intéresse autant que leur carrière« , note ainsi Guillaume Dumont. Ce qui l’amène à décrire la notion de performance comme plurielle et assimilable au travail multitâche des artistes : « Imaginer une voie, la réaliser, s’entourer d’un réseau de collaborateurs pour transformer cette réalisation sportive en une œuvre créative et médiatique, s´alignant notamment avec les attentes des sponsors. » D’où des tensions occasionnelles dans le monde des grimpeurs, certaines réussites étant perçues comme illégitimes, car reposant autant sur la gestion de l’image que sur le niveau sportif.

 

Cet article est extrait de l’enquête

LA MONTAGNE SAISIE PAR LE CULTE DE LA PERFORMANCE

issue du Pop’Sciences Mag n°5.

La montagne en mode décroissance

LLa montagne en mode décroissance

Les équipements poids-plume sont une tendance de fond chez les industriels.

Pas dupe, une discrète communauté de marcheurs refuse cette course à l’innovation et le consumérisme qui va avec, en revendiquant une « marche ultra légère » basée sur le système D. Le mouvement, actuellement étudié par le sociologue Éric Boutroy (laboratoire L-Vis), est né en France au début des années 2000, grâce aux forums, puis aux réseaux sociaux numériques.

Il a ses grandes figures, à commencer par Olivier, qui a lancé la démarche en France après une traversée de l’Islande particulièrement éprouvante, 30 kilos sur le dos. Un destin de « mulet » que refusent les MUL (pour marcheurs ultra légers) avec leur mantra : « Un sac lourd est un sac bourré d’angoisses ». Exit donc les gadgets emportés au cas où, les sangles inutiles qui alourdissent les sacs, les tentes encombrantes quand une toile cousue main et des bâtons de marche font l’affaire. Exit aussi les réchauds, remplacés par des « réchauds-canettes » fabriqués avec ce qu’on a sous la main. Les plus aguerris vont jusqu’à coudre leurs propres sacs  à dos et duvets. Les MUL, marchent hors des sentiers battus, mais ne boudent pas la performance : s’alléger permet aussi d’aller plus vite. Une traversée des Pyrénées en une dizaine de jours, avec seulement 2 kilos sur le dos et en solitaire, a ainsi été réalisée à l’été 2019. Une recherche de frugalité volontaire qui conduit certains marcheurs ultra légers à transformer profondément leur mode de vie, non seulement en randonnée mais aussi au quotidien.

Les réchauds-canettes, qui pèsent une dizaine de grammes, sont la marque de fabrique des MUL. Apprendre à les fabriquer est souvent la première étape pour rejoindre la communauté.

 

 

 

Cet article est extrait de l’enquête

LA MONTAGNE SAISIE PAR LE CULTE DE LA PERFORMANCE

issue du Pop’Sciences Mag n°5.

A la conquête de l’espace

AA la conquête de l’espace

A la conquête de l’espace, regards croisés sur les représentations, croyances et techniques autour de l’exploration spatiale

Afin de célébrer le 50e anniversaire des premiers pas de l’Homme sur la lune, l’Université Lumière Lyon 2, en partenariat avec le Théâtre des Célestins et l’Université Claude Bernard Lyon 1 (Observatoire de Lyon), organise une table-ronde autour de la conquête de l’espace.

De la découverte par Galilée de l’héliocentrisme, aux campagnes de fake news qui ont accompagné les premiers pas de l’Homme sur la lune, en passant par l’histoire de la science astronomique, des artistes et des chercheurs pluridisciplinaires reviendront sur les grands enjeux de l’exploration – intellectuelle et physique – du ciel et des astres.

Intervenant·es :

  • Claudia Stavisky – directrice du théâtre des Célestins et metteure en scène
  • Philippe Torreton – acteur [sous réserve]
  • Emmanuel Pécontal – Université Claude Bernard Lyon 1
  • Patrick Thollot – ENS de Lyon
  • Jean Kempf – Université Lumière Lyon 2
  • Martin Barnier – Université Lumière Lyon 2

Modérateur : Samuel Belaud.

En savoir plus

 

Sciences et philosophie : regards croisés

SSciences et philosophie : regards croisés

Science et décision. Que voudrons-nous que la science soit ?

L’intérêt humain porté sur le monde s’est organisé depuis fort longtemps autour de la création d’« outils » de connaissance ou de représentation de ce monde. La science et la philosophie en sont parmi les plus florissants et partagent entre eux une histoire complexe, celle de leur complicité, jusqu’à l’identification de l’une à l’autre, une histoire de rejet, de méfiance, de défiance et de soutien.

En somme, c’est la part que chacun des deux a pris dans la constitution du savoir sur le monde que nous proposons d’explorer.

Coordonné par : Alex Lena, Docteur en philosophie et histoire des sciences, Chargé de diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle, Université Claude Bernard Lyon 1

Première conférence de ce nouveau cycle proposé par :

Université Ouverte Lyon 1

 

 

 

 

Le choix de la RDA, ou le rêve déchu d’un socialisme à visage humain

LLe choix de la RDA, ou le rêve déchu d’un socialisme à visage humain

Jusqu’à la chute du mur de Berlin en novembre 1989, ils sont restés loyaux à leurs idéaux. L’historienne Sonia Combe retrace l’histoire de ces citoyens qui ont fait le choix de l’Allemagne de l’Est. Ou quand politique et morale ne vont pas l’un sans l’autre.

Un article rédigé par Fabien Franco, journaliste, pour Pop’Sciences

8 nov. 2019

Couverture du livre La loyauté à tout prixDans son ouvrage paru cet automne, La loyauté à tout prix. Les floués du « socialisme réel », l’historienne Sonia Combe, associée au Centre Marc Bloch à Berlin et spécialiste du monde communiste est-européen, remonte aux origines de la République démocratique allemande. Elle le fait en s’attardant sur ces citoyens pas comme les autres, écrivains, dramaturges, philosophes, artistes qui ont choisi de vivre derrière le rideau de fer. De cette plongée en terre socialiste, il en ressort un essai passionnant sur les rouages intimes de l’engagement politique et moral. Elle permet de faire entendre des voix dissidentes est-allemandes pour qui le rêve socialiste « a été tué par des imbéciles », pour reprendre leurs mots. Surtout, elle lève un pan de ce rideau de fer chargé de mythes, interrogeant des cas particuliers soumis à l’injonction d’un universel parfois fantasmé. Se fait jour une loyauté qui a traversé les décennies malgré la censure, la surveillance de la Stasi, les compromis et les renoncements. Une recherche incarnée dans laquelle se révèlent les subtilités de l’âme humaine aux prises avec l’histoire.

Tout commence avec l’avènement du nazisme

Engagés politiquement, nombre d’Allemands ont fui leur pays. On estime à « près de 500 000  le nombre de personnes qui ont fui le régime nazi en Allemagne et en Autriche ». Certains sont partis en direction de l’Ouest, « 130 000  auraient réussi à gagner les États-Unis », quand d’autres ont émigré à l’Est. En France, par exemple, la filière montée par le journaliste Varian Fry1 depuis Marseille a permis à des milliers de réfugiés de s’évader à l’Ouest. Héritée de ce qu’il restait du mouvement ouvrier à l’époque, cette solidarité internationale a ainsi fait traverser l’Atlantique à nombre d’intellectuels, artistes et militants antinazis. Parmi eux, les Allemands Heinrich Mann, écrivain et frère de Thomas Mann, la cofondatrice de l’Union des écrivains prolétaires révolutionnaires en 1929, Anna Seghers2 et son mari, le sociologue hongrois László Radványi, la philosophe Hanna Arendt.

D’autres émigrèrent à l’Est. Les antifascistes qui avaient combattu le nazisme dès les années 20 et défendaient les idées de l’internationalisme socialiste ont pris la direction de l’URSS. Mal leur en a pris. Non seulement les communistes allemands ont été frappés plus durement par les purges staliniennes, mais aussi « des antinazis ont été livrés à Hitler à l’issue du pacte germano-soviétique et 1 136 d’entre eux ont été condamnés et certains fusillés ou envoyés au goulag », indique Sonia Combe d’après des études basées sur des sources que la perestroïka a rendues accessibles. Et à la fin de la guerre, moins de la moitié des exilés aurait choisi le retour au pays3.

Un retour loin d’avoir été massif, comme s’accordent à dire les historiens en l’absence de statistiques officielles. Pour tous cependant, qu’ils viennent de l’Ouest ou de l’Est, la question du retour se posa non sans complexité. « La décision fut fonction du degré d’intégration dans le pays d’accueil, des convictions idéologiques et du climat politique de part et d’autre de l’Atlantique », commente l’historienne.

Un choix aussi bien déterminé par l’engagement politique que par la possibilité d’exister en tant qu’auteur

Sonia Combe

Sonia Combe / ©Centre Marc Bloch

On l’a vu, la majorité des exilés a choisi de faire souche. Albert Einstein, Billy Wilder, Fritz Lang, Kurt Weil devinrent citoyens américains à part entière. Certains comme Thomas Mann choisirent de demeurer en Suisse alémanique, où la langue ne constituait pas une frontière culturelle. Hanna Arendt fait exception. Sans illusion pour le communisme, elle s’efforça à écrire en anglais, sa langue d’adoption. D’autres considérèrent l’exil comme leur patrie. Et d’autres encore, choisirent la zone d’occupation soviétique. Par conviction politique certainement, mais sans doute non pour cette unique raison. Le retour de Bertolt Brecht est à ce titre révélateur. Dans la ligne de mire du maccarthisme, il quitta les États-Unis, mais les Alliés lui refusèrent l’accès à la RFA, République fédérale d’Allemagne (Allemagne de l’Ouest). Il finira par s’installer à Berlin-Est en 1949 où il put fonder sa propre compagnie théâtrale.

Pour le dramaturge comme pour d’autres, le choix fut aussi bien déterminé par l’engagement politique que par la possibilité d’exister en tant qu’auteur. Comment faire entendre sa voix dans sa langue natale quand on est un écrivain de langue allemande, qui plus est engagé politiquement contre le capitalisme ? Avec le début de la Guerre froide, l’Ouest se faisait menaçant. Autant de raisons qui font que « Parler de « piège » dans lequel les intellectuels seraient tombés en zone soviétique procède d’une vision téléologique de l’histoire », souligne Sonia Combe.

Sous l’autorité d’anciens nazis ?

Un autre point interpelle particulièrement la dimension morale du choix de la RDA – République démocratique allemande (Allemagne de l’Est). Vivre en Allemagne de l’Ouest aurait signifié accepter de côtoyer nombre d’anciens nazis. « En 1953, on estime que 75% des collaborateurs du ministère en charge des réfugiés de l’Est avaient participé au régime nazi », écrit l’historienne. La dénazification ne fut pas aussi étendue à l’Ouest qu’en zone soviétique. Ainsi, l’auteure rappelle que « Hans Globke, ancien rapporteur aux questions juives au ministre de l’intérieur du Reich, devint chef du cabinet d’Adenauer, puis son secrétaire d’État à la chancellerie jusqu’en 1963. » Le service de renseignement ouest-allemand (BND) fut constitué à 80% d’anciens nazis, sait-on désormais grâce à l’ouverture de ses archives. Les Alliés occidentaux n’hésitèrent pas eux non plus à recruter d’anciens responsables nazis pour faire rempart au communisme. Ce phénomène de réincorporation d’anciens nazis dans l’administration ouest-allemande, y compris à des niveaux élevés de la hiérarchie, est aujourd’hui largement documenté par la recherche contemporaine4. « On ne saurait oublier que pendant plus de 70 ans les archives ont été fermées aux chercheurs », interpelle l’historienne.

La République démocratique allemande a représenté un espoir

Pour les citoyens engagés, la République démocratique allemande a représenté un espoir : le rêve de construire un pays socialiste à visage humain. Déjà, les ouvriers et les paysans accédaient aux études universitaires. La mémoire de la guerre était présente et le communisme était la garantie de la paix, le système capitaliste conduisant inéluctablement à la guerre. La solidarité internationale ouvrirait de nouveaux horizons…

Malheureusement, la RDA ne fut pas celle tant attendue. Et l’on déchanta rapidement. Ce qui ne signifia pas pour autant la fin de l’espoir. « En dépit de la publication du rapport Khrouchtchev en 1956, et bien que démoralisés, ces intellectuels qui formaient une dissidence intérieure ont continué à espérer », soutient l’historienne. Et d’expliquer : « Les dirigeants passent, quand le parti demeure, pensaient-ils ». Un militantisme peu compréhensible aujourd’hui quand les discours politiques actuels se défendent de suivre toute logique de parti et que nombre de citoyens occidentaux se méfient de l’action politique institutionnalisée.

Contrairement donc à l’élite intellectuelle décrite par Sonia Combe qui a agi à l’intérieur du parti, un parti qu’ils préservaient de leurs critiques à l’extérieur en gardant le silence. Bien qu’étant les représentants d’une classe privilégiée, – ils pouvaient voyager à l’étranger (sous certaines conditions) et recevoir la presse étrangère -, ils étaient eux mêmes surveillés par la Stasi. N’ont-ils pas constitué alors une caution morale pour le régime ? « À chaque fois qu’ils écrivaient ils se battaient eux mêmes contre la censure. Le pouvoir jouait avec leurs nerfs. Et il est certain qu’ils n’avaient pas pleinement conscience jusqu’à quel point ils pouvaient être instrumentalisés », répond l’auteure, qui rencontra pour la première fois ces citoyens est-allemands peu ordinaires au début des années 80, lors d’un travail de recherche sur la mémoire du troisième Reich, à Berlin-Est et à Dresde.

Ses investigations actuelles montrent qu’au cours de ces presque trois décennies vécus en République démocratique allemande, les renoncements, les compromis et les compromissions auront été nombreux. Pour autant, ont-ils envisagé de quitter la RDA ? « Pour ces femmes et ces hommes engagés depuis tant d’années, quitter la RDA revenait à remettre en question un choix de vie, ce qui était devenu impossible. » Ainsi, la loyauté perdura.

30 ans après la chute du mur…

Comment, trente ans après la chute du mur, le lecteur qui n’a pas connu la Guerre froide et son manichéisme propagandiste peut-il prendre la mesure des engagements décrits dans l’ouvrage ? Aujourd’hui encore, il n’est pas rare d’entendre outre-Rhin des discours qui stigmatisent la population de l’ex-Allemagne de l’Est. Or, quarante années durant, une culture s’est développée. La société est-allemande est née et a grandi, avec ses spécificités idéologiques, spirituelles et matérielles, intellectuelles et affectives. Et c’est donc l’ensemble des activités humaines qui en ont été imprégnées.

À la chute du mur, ses seize millions d’habitants5 ont recouvré leurs libertés d’expression et de circulation, mais à quel prix ? Le passé faisant honte, comment dès lors exister au présent ? « Les professeurs d’université ont été très vite évalués et jugés incompétents, souvent pour des raisons injustifiées. On a dit aux anciens est-allemands qu’ils auraient été trompés sur toute la ligne, que leurs compétences n’en sont plus, qu’ils ont tous collaborés avec la Stasi, ce qui est faux bien sûr. Ces discours culpabilisant n’ont pas manqué d’humilier. » Une autre réunification aurait-elle pu voir le jour ? « À la chute du mur de Berlin, des dissidents politiques ont proposé que l’on prenne le meilleur des deux Allemagne et que l’on crée une Allemagne forte d’une nouvelle constitution. Ce n’est pas ce qui s’est passé : l’Allemagne de l’Est a été absorbée et de l’Est rien n’est demeuré. »

Fin octobre, le parti AfD (Alternative pour l’Allemagne)6 confirmait sa progression aux élections régionales dans un land de l’ex RDA. Le vote à gauche en faveur de Die Linke demeure néanmoins majoritaire dans l’est de l’Allemagne. Attention cependant : l’extrême-droite, depuis toujours, se nourrit des inégalités, des frustrations et des humiliations pour gagner des voix.

 

VValeurs morales en ex-RDA

Photo d'Andreas Girbig

©Andreas Girbig

Andreas Girbig, Professeur d’Allemand et Responsable pédagogique d’Allemand, des langues rares, des langues asiatique et du FLE à l’EM Lyon, a vécu son enfance et son adolescence en République démocratique allemande. Il a 19 ans quand il voit tomber le mur de Berlin. Il a travaillé sur la représentation de la RDA dans la littérature allemande contemporaine, et plus largement sur la mémoire et l’identité est-allemande.

Comment définir la culture est-allemande ?

Cette culture peut être définie en fonction des générations. Je suis né en 1970 à Dresde, la RDA dans laquelle j’ai vécu n’est pas tout à fait identique à celles de mes parents et de mes grands-parents.

Dans l’imaginaire collectif à l’Ouest du mur, la société est-allemande paraissait grise, monolithique, soumise à la dictature, surveillée en permanence, sans joies possibles. La réalité devait être plus contrastée.

Absolument, la réalité est plus nuancée. Les libertés de circulation et d’expression étaient réprimées, mais d’autres formes de libertés se sont développées. Ma famille était ancrée dans la tradition du rite protestant et dans ce contexte-là nous avons pu créer une forme de liberté. Notre liberté d’expression s’exprimait dans un cadre limité, dans les églises, dans les groupes d’amis mais aussi dans la littérature, dans les arts. Des talents différents ont pu s’exprimer, pour un public évidemment très restreint7.

Les réseaux de l’église protestante allemande ont contribué au soulèvement populaire qui s’est déroulé à Leipzig dès octobre 1989.

En effet, ces réseaux échappaient en partie au contrôle absolu de l’État. Bien sûr, il y avait des collaborateurs de la Stasi partout, mais il n’en demeure pas moins qu’un espace était possible pour échanger, faire preuve d’une solidarité concrète. Les membres de cette communauté cultivaient non seulement une liberté intérieure qui leur permettait de préserver leur conscience mais aussi d’avoir la force de résister. Dans mon cas particulier, mon grand-père protestant qui fut en contact avec ces pasteurs résistants à l’époque du troisième Reich, m’a transmis des valeurs qui m’ont amené à participer aux premières manifestations contre le régime. Nous dénoncions aussi bien la militarisation de la société que la destruction de l’environnement.

Quelles étaient les valeurs officielles ?

Les valeurs morales officielles et étatistes soutenaient le parti, le système, la lutte contre l’impérialisme et le capitalisme. Et aussi, elles défendaient la loyauté, la fidélité, la solidarité entre les peuples.

Et les valeurs protestantes ?

La vérité était d’autant plus importante que nous vivions dans une société bâtie sur les mensonges. Une caricature publiée à l’époque dans un magazine satirique montrait un garçon, tenant un bulletin de notes dans sa main, dont la bouche laissait apparaître une langue coupée en deux, ce qui signifiait que les élèves apprenaient deux langues, deux morales. D’un côté, il y avait la langue officielle, de l’autre, la langue parlée à la maison.

Quels auteurs étaient connus dans les cercles dissidents ?

Jürgen Fuchs est un auteur qui a été arrêté en RDA à cause de son opposition au système. Après son expulsion, il a publié plusieurs livres sur ses expériences avec la Stasi et son emprisonnement. Reiner Kunze était un grand poète qui a dû quitter la RDA à cause de ses poème peu conformes au système politique. Utz Rachowski a dû également quitter la RDA à cause de son opposition envers l’État. Uwe Johnson est l’un des plus grands auteurs nés en 1934. Il a consacré son chef-œuvre à une ville imaginaire et ses habitants en RDA, Une année dans la vie de Gesine Cresspahl, (Tomes I à IV).

Frank Lanzendörfer dit « Flanzendörfer » était un jeune poète et artiste allemand qui a laissé une œuvre impressionnante après son suicide en 1988. Il avait 25 ans.

En quoi votre enfance et votre adolescence ont-elles différé d’une enfance en RFA ?

On peut passer une enfance protégée et heureuse dans une dictature. J’ai passé des moments merveilleux entre amis. Avec l’âge, on prend ensuite conscience de la société dans laquelle on vit. Par exemple, se posait la question d’adhérer ou non à l’organisation de jeunesse politique. Car ce choix n’était pas sans conséquences : des enfants de pasteurs, par exemple, qui ne participaient pas au mouvement de jeunesse communiste ont pu se retrouver isolés ou exclus de certaines activités scolaires. Il existait ce rite communiste qui consistait à partir de quatorze ans à recevoir dans un cadre festif sa carte d’identité devenant ainsi citoyen de la RDA.

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Notes

(1) Livrer sur demande. Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940-1941), Varian Fry, traduit de l’anglais par Édith Ochs, Agone, 2008, 2017.

(2) Cette évasion constitue la trame de son roman,Transit paru en 1944. Réédition Le livre de poche, collection Biblio.

(3) La loyauté à tout prix. Les floués du socialisme réel, Sonia Combe, page 27.

(4) Lire L’affaire Collini de Ferdinand von Schirach, traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, Gallimard, 2014.

(5) En 1989. Lire : L’Allemagne vingt ans après, Jacques Véron, François Héran, de l’Institut national d’études démographiques.

(6) Parti d’extrême droite, Allemagne : l’AfD en embuscade à Thuringe, Le Monde.fr  26 octobre 2019

(7) On estime à 80% le nombre d’athées en ex-RDA. Voir Chute du mur de Berlin : trente ans après, 9 cartes sur le décalage persistant entre l’ex-RDA et le reste de l’Allemagne par Pierre Breteau, Le Monde.fr du 6 novembre 2019.

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