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L’interview d’un sémioticien de l’espace

LL’interview d’un sémioticien de l’espace

Julien Thiburce est doctorant en Sciences du langage à l’Université Lumière Lyon 2 et au Laboratoire ICAR – UMR 5191 – LabEx ASLAN. Son travail de chercheur ? Ecouter la ville…

Découvrez comment Julien Thiburce est devenu « sémioticien de l’espace »  !

Une interview  exclusive Pop’Sciences (propos recueillis par Samuel Belaud)

 

Son travail de chercheur ? Écouter et lire la ville.

Crédits photographiques : © Julien Thiburce

Julien étudie les discours à l’œuvre dans la ville : du graffiti et du street-art, jusqu’à l’architecture, sans omettre les objets de la ville (signalétique, mobilier, publicité…). Sa recherche porte sur les langages dans l’espace urbain et les diverses formes d’appropriation que s’en font les usagers de la ville et les institutions publiques.

Pop’Sciences : Comment devient-on un sémioticien de l’espace ?

J.T : Voilà une question sidérale… je ne sais pas si on doit comprendre par-là que je viens de l’espace ou que mon travail porte sur des astres ou des aliens et leurs discours… trêve de plaisanteries. Ma recherche porte sur les langages présents dans l’environnement urbain. Cela veut dire que je m’intéresse aussi bien à des discours qui relèvent des langues naturelles, celles que nous parlons avec nos organes phonatoires, qu’à d’autres langages, qui relèvent d’autres modalités de discours que le verbal, tels que la peinture, le design ou l’architecture, comme vous venez de le présenter.

Comment (en) suis-je arrivé là ? J’ai rencontré les sciences du langage en licence à l’Université Lyon 2 où j’ai suivi en parallèle une licence de littérature langue et civilisations étrangère (LLCE) en anglais. Dans ce cadre-là, j’ai été confronté à un autre regard sur les langues que celui que j’avais eu jusqu’alors : il ne s’agissait plus seulement d’entretenir un rapport prescriptif aux langues qui relèverait d’un « on doit ou on ne doit pas dire/écrire », mais plutôt d’une approche descriptive située dans le temps et dans l’espace « ceci est dit comme cela dans tel contexte ». Petit à petit, je me suis dirigé vers la sémiotique plutôt que vers d’autres approches linguistiques car l’analyse sémiotique me semblait permettre de saisir non pas la langue que dans ses relations internes en tant que système particulier, mais plutôt en tant que médiation par laquelle on produit de la signification, en parlant, en recevant et en interprétant le discours d’un autre locuteur.

Pop’Sciences : Votre étude vise à comprendre comment la ville nous parle, c’est bien ça ?

J.T : Votre question présuppose de concevoir la ville comme une instance productrice de discours et douée d’une agentivité… c’est-à-dire comme une locutrice qui produirait des énoncés d’elle-même, de son vouloir, en mobilisant certains langages, avec son corps, sa sensibilité, sa voix et son ton propres.

Ce n’est pas la façon dont je conçois la ville dans mon travail de thèse (et au-delà). Pour moi – mais pour d’autres chercheurs également – il s’agit non seulement de porter un regard sur la ville en tant qu’espace où sont produits des discours plus ou moins éphémères, mais aussi de porter une attention au devenir de ces discours. Je me focalise ainsi sur les manières dont les usagers de l’espace s’en saisissent, en portant un regard sur leurs interactions dans le cadre de visites guidées.

Pour le premier versant, celui du travail que je réalise dans les balades, on peut prendre le cas d’une instance comme la métropole du Grand Lyon qui décide de produire un objet tel que la tour In City, en collaborant avec d’autres acteurs (architectes, urbanistes, entreprises de BTP…). Cela, elle le fait alors que d’autres objets et discours sont déjà là (comme la tour du Crédit Lyonnais et la tour Oxygen) : qu’est-ce qu’un tel « geste » peut-il bien signifier ? qu’est-ce qu’on cherche à dire par cette énonciation particulière ? à qui s’adresse-t-on et par rapport à qui ?

Pour le deuxième versant, celui de mon travail de thèse, je m’attarde sur les discours qui portent sur cet objet architectural qu’est la tour In City et qui sont produits par d’autres acteurs que ceux qui en sont à l’origine. Dans ce cas-là, il s’agit pour moi d’appréhender la place que tient un objet, dans l’environnement urbain et à un moment donné, pour des usagers. Comment oblige-t-il à reconcevoir ou invite-t-il à modifier les pratiques quotidiennes de ces usagers ? Comment des personnes se l’approprient-elles ? Comment leurs représentations sont-elles modifiées par des discours et des pratiques de la ville qui viennent s’ajouter à d’autres et qui les contredisent, les contrastent ou les densifient ?

Voilà quelques questions que je me pose dans mon travail de recherche et auxquelles j’essaie de trouver des réponses, par un regard sur les discours de participants à des visites guidées dans la ville, visites qui correspondent plus ou moins au même type de balade que je fais dans le cadre de ce cycle d’ESOEP avec Antonin Rêveur. En s’attardant sur les interactions interpersonnelles, on peut avoir accès à une signification des objets et des langages de la ville tant au niveau individuel que collectif.

Pop’Sciences :  Chacun vit entouré de ces formes de langage dans la ville. Nous croisons ainsi quotidiennement des inscriptions à la spray (graffs) sur les murs de nos quartiers ou encore les éléments de mobilier urbain (poubelles, trains, …). Que nous disent ces graffitis ? Quelles ambitions peuvent-ils avoir ?

J.T : Lorsque j’aperçois des graffitis dans la ville, ils me renseignent sur une forme de présence particulière, qui diffère d’autres formes d’expression. En quels points des discours sont-ils semblables ? Comment pouvons-nous caractériser un discours et rendre compte de ses spécificités ? On peut le faire en procédant à une analyse des discours dans la ville par un regard différentiel pratiqué dans la méthode structuraliste du langage.

En regardant d’un côté le graffiti dans l’espace public et d’un autre le graffiti dans les galeries ou les musées, par exemple, on peut déjà rendre compte de variations dans ce qui est dit. Ces variations ne dépendent pas seulement du discours lui-même, de la pièce qu’un graffeur fait sur un train en y posant son blaze (pseudonyme), mais également des autres graffitis autour de lui. Dans un premier mouvement, on peut bien apprécier un nom de manière autonome, comme mis dans un cadre, et ainsi le percevoir pour lui-même. Cependant, pour une analyse sémiotique du langage du graffiti, adopter une telle méthode conduirait souvent à passer à côté du propos même. Ces graffitis nous disent non seulement quelque chose d’eux-mêmes, mais aussi des autres types de discours. L’ambition qu’ils pourraient avoir serait celle d’une posture critique et d’une approche poétique de l’environnement. Au-delà de la vie urbaine, les graffitis, comme la photographie ou le cinéma, nous permettent d’avoir accès à un certain rapport à l’environnement et aux personnes toujours présentes ou absentes de l’environnement en question. On trouve ainsi des formes de discours véhiculant des valeurs positives et « euphoriques » tels que la dédicace et l’hommage et d’autres, plutôt péjoratives et « dysphoriques » comme le toy qui consiste à poser son nom sur celui d’un autre en signe d’hostilité. On voit donc sur une diversité de supports des formes qui (me) font comprendre que, dans le graffiti, il est autant question d’une rhétorique de l’espace que d’un rapport affectif et biographique à un environnement et des personnes.

Pop’Sciences :  Les graffeurs dialoguent-ils majoritairement entre eux, comme pour conquérir un territoire par le langage ? Ou bien existent-ils plutôt comme des porte-paroles de la société ?

J.T : Par un regard sur leurs productions, on peut voir que les graffeurs sont présents sur un territoire pour des raisons diverses. Certains sont défiants, d’autres méfiants. Certains sont très déterminés et ne vont pas laisser quelqu’un d’autre les repasser sans représailles, tandis que d’autres ont moins d’attaches à un spot ou un coin particuliers. C’est là un propos qu’on entend souvent à propos de la pratique du graffiti. En revanche, on voit aussi que les graffeurs sont des personnes qui bougent beaucoup et vont à la rencontre des autres tout en représentant leur crew. Le partage est une valeur très présente chez les graffeurs. Je ne pense pas que l’on puisse forcément introduire ici la notion de porte-parole pour référer aux graffeurs. Souvent des graffitis sont posés lors d’un moment passé à plusieurs sous une pluie qui entrave leur réalisation, sous un soleil qui réchauffe ou sous la lune éclairante et puis à d’autres moments où le plaisir et la douleur se trouvent dans une relation d’opposition complémentaire et où le graffiti est un exutoire. Certains graffitis peuvent aussi être vus sous un aspect inchoatif, c’est-à-dire comme une invitation à poursuivre un geste qui marque le commencement d’une parole à plusieurs, augmentée au fil du temps à la manière d’un cadavre exquis qui ne repose pas seulement sur la mobilisation du graffiti : on voit des collages, des installations des peintures au pinceau se côtoyer et se répondre pour l’élaboration d’un discours collectif. Si vous voyez votre porte d’immeuble du XVIIIème siècle recouverte de graffitis ou de tags, ce n’est pas parce que les graffeurs n’ont aucun « goût » ni même aucune sensibilité esthétique, au contraire, en atteste la diversité des lettrages et le plaisir à faire glisser et courir son marqueur sur les surfaces lisses ; il s’agit plutôt là d’une forme de réunion discursive où s’échangent des paroles et se manifestent des présences.

Pop’Sciences :  Y-a-t-il une spécificité au territoire lyonnais, concernant la présence de graffitis ?

J.T : À mes yeux, le territoire lyonnais, comme tout territoire, repose sur des valeurs et des pratiques qui lui sont propres, tout autant qu’il en partage avec d’autres territoires. Si on s’intéresse aux pratiques de municipalités, on peut voir qu’il y a une tendance à ouvrir des murs d’expression libre et tolérée (comme à Nantes). Si l’on s’intéresse aux initiatives associatives, on voit qu’il y a des supports qui fleurissent où sont invités des artistes et des graffeurs à venir poser une pièce qui restera un mois ou plus, c’est selon. C’est par exemple le cas de l’association le Modulable Urbain Réactif (le M.U.R.) à Paris, ou du MUR 69 dans le 4ème arrondissement de Lyon. À l’échelle de la région et de la Métropole du Grand Lyon, on peut voir qu’il y a cependant une spécificité au territoire lyonnais qui repose sur une forme de pratiques presque opposées ou contradictoires. En effet, contrairement aux villes de Villeurbanne ou d’Oullins, par exemple, les propriétaires de biens immobiliers peuvent souscrire à « contrat façade nette » proposé par la municipalité de Lyon et ainsi faire appel à un service dédié à la suppression de graffitis, de tags ou d’autres inscriptions. Dans le même temps, la municipalité propose et participe à la création et au financement d’événements qui valorisent la pratique et la culture graffiti. Si cela paraît schizophrénique, c’est en fait une stratégie tout à fait contrôlée qui permet à chacun de trouver sa place dans une hétérogénéité de manières de faire co-présentes et d’agencer une multiplicité de pratiques de l’espace et du territoire.

Pop’Sciences : Concernant les autres formes de langages urbains : En voyant un panneau de signalisation ou bien un simple banc public – devons-nous les comprendre comme des significations injonctives (« empruntez cette voie pour vous rendre là-bas » / « Si vous souhaitez-vous asseoir, c’est ici ») ?

J.T : La construction du territoire est une chose très complexe qui nécessite de prendre en compte sa dimension spatio-temporelle, mais aussi qui fait appel à divers domaines de la culture tels que l’économie, les arts, la religion… Il y a bien des signes dans la ville qui renvoient à d’autres objets immédiatement co-présents, c’est le cas, par exemple des panneaux de signalisation qui nous indiquent de tourner à tel endroit, qui nous informent que l’on peut de s’asseoir ici, qui nous renseignent qu’il est interdit de prendre telle rue dans telle direction ou de nager et de pêcher dans le Rhône. On voit là qu’il y a une diversité de modalités qui se déploient par les panneaux : on a alors des articulations du type pouvoir/ne pas pouvoir ; devoir/devoir ne pas qui relèvent du conseil ou de l’ordre, entre autres.

À un autre niveau de la culture, on voit que la ville n’est pas qu’un support d’inscription, mais qu’elle est bel et bien un objet à part entière. Formée par une diversité de discours, elle est composée d’une diversité d’objets présents en tout ou en partie. Par exemple, on voit qu’il y a des bâtiments qui ont traversé les siècles dont il n’y a aujourd’hui que quelques rémanences ou qui ont été reconvertis ; les pratiques que l’on s’en faisait alors ont évoluées et ne correspondent plus à celles qu’on s’en fait ici et maintenant. C’est ainsi qu’on voit, par exemple, sur quelques bâtiments des croix anciennement érigées pour indiquer et signaler qu’il s’agissait de bâtiment religieux mais qui, aujourd’hui, ne sont plus tenus par l’Église ou quelque autre institution religieuse que ce soit.

C’est cette approche pragmatique et située des objets de la ville qui permet de saisir qu’un signe peut bien signifier quelque chose à un niveau et à un moment donné. Cependant, une fois qu’on l’articule à d’autres signes, le même signe peut revêtir d’autres valeurs : les signes ne sont pas monolithiques et on peut en donner une diversité d’interprétation, le tout est de définir à quel niveau on les appréhende et de rendre compte des articulations opérées.

Pop’Sciences : Y a-t-il une tendance à l’uniformisation des langages dans la ville ? Avec la globalisation des systèmes de communication et d’information, devons-nous craindre la disparition des langages sensibles, spontanés ou artistiques (affichage libre, graffs, craie…), pour d’autres paroles plus institutionnalisées ?

J.T : Je ne sais pas si la réponse que je vais formuler à une telle question fera de moi un conservatiste/conservateur ou un progressiste, mais je peux avancer que de nombreux travaux rendent compte du fait que l’on peut voir, dans des villes, une uniformisation de leur organisation urbanistique. En effet, à Lyon ou dans d’autres villes, on passe d’un espace urbain monocentré et qui repose sur le schéma concentrique centre-périphérie à un espace polycentré où sont créés des centres spécialisés qui correspondent à des pratiques particulières. C’est ainsi que l’on voit à Lyon un centre de commerce et un centre commercial (Part-Dieu), un centre artistique (Confluence), un centre politique et institutionnel (Terreaux). À un niveau inférieur, qui ne s’est pas fait l’expérience de prendre le train ou l’avion dans une ville et d’arriver à destination en ayant le sentiment que les points de départ et d’arrivée ne diffèrent pas ? Cette uniformisation top-down des espaces, c’est-à-dire une homogénéisation organisée par les institutions qui s’impose aux usagers et aux habitants d’un espace particulier, n’est pas nouvelle ; la construction de la ville s’est souvent faite de manière descendante en ce qu’elle a été organisée par les institutions politiques et économiques. Or, on voit qu’il y a toujours une vitalité langagière et culturelle au sein des villes du monde. Peut-être les villes partagent-elles de plus en plus de traits et de caractéristiques, mais il me semble qu’il y a également une forme de résistance à des pressions qui permettent de préserver des valeurs qui leurs sont propres : fast food, bouchon lyonnais, et restau bobo cohabitent !

Il ne faut cependant pas perdre de vue que tous les territoires ne sont pas les mêmes ; les gouvernements ou les institutions (politiques) n’exercent pas leur pouvoir avec les mêmes armes et les habitants ou usagers ne répondent pas de la même manière : démocratie « participative » ici, dictature là-bas. Que faire d’une telle situation ? Je n’ai pas de réponse, ci ce n’est que l’on peut observer des pratiques dans un moment donné et voir en quoi elles convergent ou divergent, pour une forme de cartographie de la culture. Pour ce qui est des langages, la question reste ouverte de déterminer la teneur de l’évolution des langages en fonction de la trajectoire empruntée vers une globalisation de l’information et de la communication. Toujours, les langues se trouvent dans une dialectique d’union et de séparation, de normalisation et de variation, il reste à savoir comment cette conjonction ou cette disjonction est opérée : à quel point sont-elles contingentes ou volontaires ? quels sont les motifs de telle union ou telle séparation opérées par les langages ? Par les notions de dialogisme et d’appropriation, centrales dans mon travail de thèse, on approche les langages de la ville, leurs perméabilités, et les réappropriations que s’en font des acteurs d’un espace, par un regard sur des pratiques langagières dans l’interaction. Les langages ne sont pas qu’information et communication ; la dimension passionnelle et éthique des pratiques langagières est alors fondamentale pour saisir les spécificités d’un territoire, il me semble.

Pop’Sciences : Qu’est-ce-qui vous passionne le plus dans votre travail ?

J.T : La possibilité d’un échange de savoirs et de points de vue, qu’il soit dans le présent des énonciations ou dans des archives, et la rencontre de nouvelles paroles, toujours mouvantes, et, parfois, de personnes émouvantes. Le travail de recherche et de remédiation culturelle que je réalise n’aurait pas la même densité si je le menais seul. Aussi, tant pour ma formation disciplinaire qu’au-delà de ce cadre strictement universitaire, je suis influencé par des personnes qui m’ont fait goûter des choses chouettes dans telle perspective, qui m’ont fait percevoir telle manière de faire ou telle manière d’appréhender l’espace et ses pratiques. Si je ne sais pas encore qui je serai amené à rencontrer par l’avenir, tout me porte à croire que, comme pour les langues, la vitalité et l’énergie ne manqueront pas !

 

 

Dans le cadre des 11es rencontres « Et si on en parlait », cycle de rencontres intégré aujourd’hui au Forum Pop’Sciences (qui a lieu 2 fois par an), J. Thiburce a animé et accompagné deux balades urbaines sur Lyon et ses graffitis ; puis sur les signes poétiques et signalisations pratiques dans la ville.

Pop’Sciences Forum

Origines du monde : métaphysique et cosmos selon Platon, Aristote et Plotin

OOrigines du monde : métaphysique et cosmos selon Platon, Aristote et Plotin

Contrairement à un préjugé tenace, la métaphysique n’a pas pour vocation de se détourner du monde, mais, tout au contraire, son projet est de préserver le monde. L’abstraction qu’elle accomplit n’est pas le symptôme d’une fuite ou d’une incapacité à endurer le réel, dans sa positivité résistante, mais un effort systématique pour faire apparaître le monde autrement, pour manifester un ordre et une intelligibilité que l’expérience immédiate obscurcit.

L’enjeu, pour la métaphysique, est de restituer le monde à lui-même, à son essence véritable : cette essence, les Grecs la désignent par le terme de  » x6crµoç « , qui fait s’entrecroiser l’idée de totalité unifiée du réel et celle d’ordre et d’harmonie. Nous tenterons d’éclairer comment, à l’aurore et au crépuscule de la métaphysique grecque, trois penseurs emblématiques, Platon, Aristote et Plotin, tentent de manifester l’ordre intelligible du monde à partir d’un principe qui lui est extérieur : les Formes, l ‘Acte pur et l ‘Un.

Conférence-débat organisée par :  Société Rhodanienne de Philosophie* – Université Jean Moulin Lyon 3,

Animée par  : Laurent Lavaud, Professeur à l’ENS de Lyon.

*La Société Rhodanienne de Philosophie est partenaire de la Faculté de philosophie de l’Université Jean Moulin Lyon 3 et de l’Institut de Recherches Philosophiques de Lyon (IRPhiL).

Université Jean Moulin Lyon 3

Une expérience de la vie d’un migrant

UUne expérience de la vie d’un migrant

Que peuvent avoir en commun des migrants, des chercheurs et une metteuse en scène ? Si vous donnez votre langue au chat, c’est que vous ne connaissez pas l’expérience théâtrale « une communication (im)possible? ».

CCommunication (im)possible : une performance théâtrale

À l’origine, « communication (im)possible » est un projet de recherche qui s’intéresse à l’intercompréhension entre personnes qui ne parlent pas la même langue, en particulier entre migrants et personnels de santé. Ce projet cherche ainsi à décrire les ressources utilisées par les personnes pour surmonter les obstacles linguistiques. Les chercheurs du laboratoire d’excellence ASLAN ont eu l’idée de travailler avec une metteuse en scène afin de construire une mise en situation fictive du public comme migrant. Celui-ci ne comprend au départ ni son rôle, ni la langue de son interlocuteur. À lui de trouver d’autres moyens pour communiquer.

Pour en savoir plus sur cette « expérience de la vie d’un migrant », retrouvez l’article sur le site du LabEx ASLAN.

CLIQUER ICI

Le temps de la mémoire. Rencontre avec Javier Cercas et Philippe Sands

LLe temps de la mémoire. Rencontre avec Javier Cercas et Philippe Sands

« Le temps de la mémoire » réunira Philippe Sands et Javier Cercas pour une discussion sur les liens qu’entretiennent archives familiales, enquête et littérature.

 

Philippe Sands

Avocat international francobritannique spécialisé dans la défense des droits de l’homme, Philippe Sands est professeur de droit à l’University College de Londres. Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, Philippe Sands raconte dansRetour à Lemberg (Albin Michel,2017) comment il découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront de Lemberg à Nuremberg, des secrets de sa famille à l’histoire universelle.

Javier Cercas

Auteur d’une œuvre foisonnante, traduite dans une vingtaine de langues, Javier Cercas est l’un des plus grands romanciers espagnols contemporains. Il collabore également au journal El País. Son roman Le Monarque des ombres (Actes Sud, 2018) retrace le parcours d’un jeune homme, le grandoncle de Javier Cercas, qui a lutté pour une cause moralement indéfendable et est mort en 1938, du mauvais côté de l’Histoire, celui de lidéologie franquiste.

Animé par Sandrine Treiner / Écrivaine, directrice de France Culture

 

Le temps du temps

LLe temps du temps

Animé par Jean-Philippe Pierron (Philosophe /Université Jean Moulin Lyon 3)

« Pas plus que les anthropologues ne savent ce qu’est un Homme, les historiens ne savent ce qu’est le temps. C’est leur impensé, peut-être même leur point aveugle : ils font avec, et voilà tout. Fernand Braudel disait du temps des historiens qu’il collait à ses instruments d’analyse comme la terre à la bêche du jardinier. Les historiens doivent donc trahir le temps — telle est la sagesse de leur indiscipline. »
Patrick Boucheron

« Nous répétons souvent que le temps est cette sorte de fluide qui transporte tous les objets, qui vieillit les êtres, altère et use les choses, ronge les roches, améliore parfois les sociétés et plus sûrement les vins. Mais dire cela ne suffit guère à révéler sa véritable nature. Qu’est-ce donc, au fond, que le temps ! Comme se le représentent les physiciens, qui en ont fait une variable mathématique, abstraite et neutre ? Comme le pensent les philosophes, pas toujours d’accord entre eux ? »
Etienne Klein

Villa Gillet

 

Festival America à Lyon : Haïti, un voyage littéraire

FFestival America à Lyon : Haïti, un voyage littéraire

Avec Julien DelmaireYanick Lahens et Makenzy Orcel

Animé par Gladys Marivat (Journaliste / Le Monde /Lire)

Si Haïti est le pays où « la négritude se mit debout pour la première fois », selon les mots d’Aimé Césaire,le dynamisme de sa littérature ne s’est pas démenti depuis.
Elle s’écrit en deux langues, le français et le créole ; elle s’écrit sur l’île mais aussi de plus loin. 

Beaucoup d’écrivains haïtiens sont publiés en France. Nous recevons deux auteurs dont la voix compte aujourd’hui : Yannick Lahens et Makenzy Orcel. Ils viendront parler de la singularité de cette littérature, ce qu’elle raconte de l’histoire politique et sociale du pays, de sa poésie.
Et parce que rien ne remplace la fréquentation des textes, le romancier et poète Julien Delmaire proposera une lecture de poèmes et d’extraits des auteurs invités.

Villa Gillet

 

Carte blanche à Jean Pruvost

CCarte blanche à Jean Pruvost

Rencontre avec  Jean Pruvost professeur émérite de lexicologie et d’histoire de la langue française à l’Université de Cergy-Pontoise, un évènement  organisée par la  Villa Gillet dans le cadre des Assises Internationales du Roman 2018 animée par Anne Paris, élève-conservateur à l’Enssib.

Qui sait que l’arabe vient en troisième position après l’anglais et l’italien pour la quantité de termes intégrés au français ?

De la tasse de café à l’orangeade, de la jupe de coton au gilet de satin, de l’algèbre à la chimie ou aux amalgames, à propos de la faune, de la flore, des arts, des parfums, des bijoux, de l’habitat, des transports ou de la guerre, nous employons chaque jour des mots empruntés à l’arabe.

Jean Pruvost se livre à une exploration réjouissante de cette langue véhiculée par les croisades, les conquêtes arabes, les échanges commerciaux en Méditerranée, et plus près de nous par l’exil des pieds noirs ou encore le rap.

Carte blanche J. Pruvost - Bibliothèque municipale

 

 

 

 

 

 » Un formidable voyage au cœur de l’Histoire et de la langue « . Ce livre est d’utilité publique.

Dernières publications:

Pleins feux sur nos dictionnaires en 2500 citations(Honoré Champion, mars 2018)

Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langues leurs doit (j.-C. Lattès, mars 2017)

Mots, expressions et proverbes oubliés, avec Mélanie Mettra (Garnier, 2017

 

SITE DE LA BIBLIOTHEQUE MUNICIPALE DE LYON

 

Écrans et IA chez Black Mirror, entre utopie et dystopie

ÉÉcrans et IA chez Black Mirror, entre utopie et dystopie

popsciences european lab forum intelligence artificielle

| CONFÉRENCE

« Fermons la télé, Ouvrons les yeux »

Objet incontournable du quotidien, l’écran cristallise de nombreuses critiques adressées à l’évolution des nouvelles technologies. Symbole de la captation des attentions et des addictions contemporaines, l’écran colonise les imaginaires.

La série dystopique Black Mirror, qui explore les scénarios d’une société façonnée par les réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle, fait de l’écran l’un des catalyseur de ce futur inquiétant. Fenêtre ouvrant sur le monde, l’écran est aussi un moyen d’interroger les mutations du monde actuel, en ce qu’il influence nos perceptions, nos désirs, nos connaissances et les formes artistiques. À travers l’étude d’extraits choisis de la série Black Mirror, le philosophe Mauro Carbone, spécialiste de la culture des écrans, partagera ses réflexions sur cet objet et sur l’intelligence artificielle avec Amélie Cordier.

<Invités

amélie cordier pop sciences intelligence artificielleAmélie Cordier | Chief Scientific Officer – Hoomano

 

 

 

 

 

mauro carbone pop sciences intelligence artificielleMauro Carbone | Professeur de Philosophie, spécialiste d’esthétique, ancien membre senior de l’Institut Universitaire de France – Université Jean Moulin Lyon 3, Institut de Recherches Philosophiques de Lyon.

 

 

 

European Lab Forum

Repenser les situations morales

RRepenser les situations morales

Les situations dans lesquelles l’agent moral agit appellent-elles une seule réponse qui puisse se dire morale ? On part souvent de l’évidence, insuffisamment interrogée, qu’il y a dans chaque situation une réponse valide d’un point de vue éthique, qui serait la bonne réponse et qu’il s’agirait seulement de découvrir.

« C’est ce présupposé que je voudrais mettre à l’épreuve. Non seulement il peut se faire que nous n’ayons pas de réponse satisfaisante à apporter, le thème est bien connu,  mais il peut également se faire que nous disposions de plusieurs solutions concurrentes, discordantes et qui peuvent pourtant toutes prétendre avoir une valeur éthique. Dans ce cas-là, sommes-nous systématiquement face à un cas problématique ?

Si on prend au sérieux cette propriété des situations que je propose de mettre à jour, et qui serait donc de laisser émerger plusieurs solutions pratiques différentes, on est amené à repenser le concept de situation et à voir en lui un vague que je m’attacherai à envisager. Il ne s’agira  pas de l’éliminer mais de le mettre en évidence et de modifier la conception que nous nous faisons de l’articulation entre l’agir et le monde.

Je défendrai en effet la thèse que les situations dans lesquelles nous agissons sont fondamentalement des objets vagues, et qu’à ce titre, elles peuvent appeler des réponses différentes, et néanmoins toutes valables d’un point de vue éthique. Cette diversité des résolutions éthiques d’une même situation sera au centre de mon analyse, non pas comme conflit de devoirs, mais comme paradigme de la situation de l’agent dans le monde complexe auquel il doit répondre.

L’enjeu est ici, très généralement, de faire le lien entre l’éthique et la métaphysique, de montrer l’importance du concept d’objet vague en philosophe pratique, concept que j’emprunte à la métaphysique analytique, et d’interroger ce qui doit être l’objet de la philosophie pratique : doit-elle énoncer des normes et des valeurs ? Je montrerai à l’occasion de cette analyse qu’il est possible de ne pas la restreindre à une énonciation de solutions, toutes par essence contestables.  »

Propos de Isabelle Pariente-Butterlin, Professeure au Département de Philosophie de l’Université Aix-Marseille – Intervenante de la conférence

 

Site de la Société Rhodanienne de Philosophie

La science vintage du détective Harry Dickson

LLa science vintage du détective Harry Dickson

Article de Philippe Jaussaud

Lorsqu’à la fin des années 1920 Raymond de Kremer, alias Jean Ray (1887-1964), commence à traduire de médiocres « dime novels » (romans à quatre sous) – initialement rédigées en allemand et plagiant les aventures de Sherlock Holmes -, il ne se doute pas qu’il va créer une œuvre dont le succès ne se démentira jamais jusqu’à nos jours.

Le romancier décide rapidement d’écrire ses propres textes, sous la seule condition – imposée par l’éditeur hollandais – de conserver un lien avec les illustrations de couverture des fascicules originaux. Et quelles illustrations ! Réalisées par le peintre poméranien Alfred Roloff (1879-1951) ou ses émules, elles représentent des scènes exotiques, fantastiques ou cruelles, que jouent des personnages grimaçants vêtus de costumes démodés.

Les collectionneurs s’arrachent aujourd’hui ces images, rappelant les illustrations les plus frappantes du célèbre supplément illustré du Petit Journal.

Dès le milieu des années 1960, Les aventures de Harry Dickson seront republiées, sous la forme de séries plus ou moins complètes, par plusieurs éditeurs. La seule version intégrale en français (Nouvelles Éditions Oswald) a été éditée entre 1984 et 1986. Même la bande dessinée s’est emparée de l’œuvre de Jean Ray et des aventures apocryphes – dues principalement à Gérard Dôle – se sont ajoutées au « canon ». Au fil des années s’est donc instaurée une véritable « Dicksonmania ».

Des récits envoûtants, un style original

Dans sa reprise des « dime novels » initiales, Jean Ray transforme le nom des héros : le très britannique Sherlock Holmes – assisté d’un certain Harry Taxon – devient l’américain Harry Dickson. Il est assisté de son élève Tom Wills et collabore avec le surintendant Goodfield de Scotland Yard. Ainsi naissent Les aventures de Harry Dickson – Le Sherlock Holmes américain. Jean Ray en a signé plus d’une centaine – auxquelles s’ajoutent soixante-neuf traductions. Ajoutons que le romancier écrit avec une prodigieuse rapidité : chaque nouvelle lui prend une seule nuit. L’auteur livre ensuite son texte non relu à un imprimeur hollandais, d’où le grand nombre de coquilles et de fautes d’orthographe retrouvés dans les fascicules originaux.

Les enquêtes de Harry Dickson se déroulent le plus souvent à Londres, cette capitale de l’empire britannique qui  attire des criminels issus de toutes les régions du Monde. D’où une œuvre fortement teintée d’exotisme Mais quelquefois, le détective doit se rendre dans de petites villes de province ou des villages. Il quitte pour cela son appartement londonien douillet, où il bénéficie des attentions et de l’art culinaire de sa gouvernante – Mrs. Crown. La tradition holmésienne est donc respectée, incluant les pipes fumées en série … mais pas les injections de cocaïne.

Dickson mène initialement une enquête policière classique, mais au fil du récit se développe une dimension fantastique qui génère l’angoisse. Dissolvant cette dernière grâce à la raison et à la science, le détective rétablit la réalité : les phénomènes étranges obéissent aux lois classiques de la nature et les créatures terrifiantes ne sont que des leurres. Alors, les vrais coupables peuvent enfin être châtiés – quelquefois même éliminés par un Dickson s’arrogeant une fonction de justicier.

Le style de Jean Ray traduit l’action policière efficace – parfois violente -, reposant sur des dialogues haletants, des luttes, des filatures, des perquisitions, etc. Mais, des passages descriptifs – d’un travail artisanal, d’un paysage, d’une maison, d’un repas fin, etc. -, voire des traits d’humour, reposent périodiquement l’esprit du lecteur. Le vocabulaire utilisé par l’écrivain, très riche, inclut des termes rares – « rudéral », « scalène », « remugle », « fuligineux », etc. – et des anglicismes – « pier », « wharf », « lift », etc. L’association du texte anxiogène de Jean Ray à l’image « coup de poing » des couvertures de fascicules au compose un cocktail extrêmement addictif pour le lecteur.

Les caractères qui viennent d’être évoqués rattachent Les aventures de Harry Dickson à un genre littéraire très particulier, le « policier fantastique », dont on peut trouver les prémices dans certains romans victoriens. Contemporain de Jean Ray, Gustave Le Rouge a publié des oeuvres (Le mystérieux docteur Cornélius, La conspiration des milliardaires) relevant du même genre hybride. Nous renvoyons le lecteur aux publications spécialisées, comme celles de Francis Lacassin – directeur de la collection « L’aventure insensée » chez 10/18 – pour davantage de précisions.

Hommes et lieux de science

Harry Dickson lui-même n’est pas étranger à la science : en effet, il a bénéficié d’un cursus scientifique à l’université industrielle de South Kensington – établissement souvent cité dans l’œuvre qui nous intéresse. Au cours des années 1890, le futur détective a suivi des leçons de physique, s’intéressant à l’électricité. Il a aussi travaillé sur les huiles minérales, ce qui fait écho aux recherches de Sherlock Holmes sur la chimie des hydrocarbures. Enfin, Dickson devenu détective fréquente l’École des langues anciennes et suit les cours d’une docteure en philologie orientale.

Les aventures de Harry Dickson intègrent les modes de fonctionnement classiques de la recherche scientifique : les données acquises au laboratoire ou sur le terrain sont publiées, donc consultables dans des bibliothèques, et enseignées. Le détective lui-même adopte parfois une démarche de chercheur durant ses enquêtes : il se documente dans les bibliothèques et les cabinets d’archives, n’hésitant pas à se plonger durant plusieurs heures dans des ouvrages vénérables ou des collections de gravures anciennes. Il consulte aussi la littérature scientifique contemporaine, et durant l’une de ses aventures il se trouve confronté aux règles d’éthique régissant les publications.

Les investigations de Dickson peuvent le conduire dans d’autres « lieux de science » que les bibliothèques : des laboratoires de physique, de chimie, d’entomologie ou surtout de taxidermie. Jean Ray éprouve une véritable fascination pour l’art de naturaliser les animaux – principalement les oiseaux -, dont il décrit les instruments et les techniques. Par ailleurs, les « lieux de science » sont parfois également des « lieux de mémoire » – titre d’un ouvrage de l’historien Pierre Nora : des institutions, des musées comme le British Muséum, des cabinets de curiosités ou des expositions – de véhicules anciens, de figures de cire, de pièces anatomiques, etc.

Sur les enquêtes du détective plane parfois le souvenir – souvent entaché de malversations ou de crimes – de missions exploratoires lointaines : en Égypte, au Népal, en Malaisie, etc. L’ouverture du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter et Lord Carnavon n’est pas si ancienne que cela (1922). La malédiction qui s’y attache influence Jean Ray – comme Hergé – et le sphinx d’Egypte apparaît dans un cauchemar de Dickson. Notons que le détective est membre invité d’un club très fermé, unissant quatre grands explorateurs – le « Club des quatre ».

Dickson côtoie de nombreux savants, à la moralité souvent discutable. Ainsi le docteur Drum, mathématicien de génie, se livre à la fabrication de fausse monnaie. Il manipule l’esprit fragile de l’un de ses confrères en prétendant résoudre des équations aux dimensions vertigineuses. Un professeur d’anatomie comparée exploite l’une de ses élèves en lui faisant dactylographier ses manuscrits pour un bénéfice dérisoire. Certains savants ne manquent pourtant pas d’humanité, tombant amoureux de leurs étudiantes … sans toujours susciter un sentiment réciproque. Quant au « savant invisible », il voit son intelligence s’éteindre progressivement, tandis que s’éveillent en lui des qualités de coeur.

Nature de la science dicksonienne

La science que dépeint Jean Ray dans Les aventures de Harry Dickson possède plusieurs particularités intéressantes. D’abord, elle ne résulte pas d’une recherche « de pointe » : les connaissances évoquées sont celles de la fin du XIXème et du début du XXe siècle. Si l’on excepte une allusion aux théories de la relativité et des quantas il s’agit d’une science appliquée – donc liée à la technique -, davantage que fondamentale. Curieusement, un professeur retraité de l’université industrielle de South Kensington – spécialiste de la physique du globe – semble déplorer un tel choix : il regrette que son établissement privilégie l’enseignement pratique au détriment de la science pure.

Jean Ray tente de convaincre son lecteur d’un fait original : l’héritage scientifique et technique des peuples anciens est loin d’être totalement connu. Comme Harry Dickson l’affirme à plusieurs reprises, il reste encore beaucoup à apprendre sur ce plan, grâce à l’histoire et ses sciences auxiliaires. D’où le développement d’une sorte de science-fiction « à l’envers », orientée vers le passé. Par ailleurs, le détective se trouve confronté à des adeptes de « pseudo-sciences » – magie, alchimie, occultisme, cabalistique -, ainsi qu’à une « science criminelle ». Cette dernière sert les plus viles passions  d’individus ayant choisi de subordonner au mal les ressources de leur savoir.

Un florilège de disciplines

Toutes les disciplines scientifiques majeures sont représentées dans la saga dicksonienne : médecine légale, balistique, toxicologie, chimie, pharmacie, mathématiques, mécanique, physique, zoologie, anatomie, tératologie, pathologie, psychiatrie, minéralogie, physique du globe, anthropologie et ethnologie, histoire, archéologie, géographie, littérature et philologie. Ajoutons que le nombre des disciplines convoquées varie beaucoup en fonction des aventures du détective créé par Jean Ray. Nous en présenterons seulement quelques unes, particulièrement celles qui se trouvent directement liées à la police scientifique.

– Médecine légale – Dickson et les médecins légistes qui lui apportent leur aide sont conduits à examiner des cadavres, soit à la morgue, soit sur le terrain. Des découvertes surprenantes peuvent en résulter, comme celles des lésions osseuses consécutives aux redoutables étreintes du « roi de minuit ». Faisant écho à un épisode du roman vernien Les Frères Kip, Jean Ray explique la technique de l’optogramme, qui permet de révéler l’image d’un meurtrier conservée sur la rétine de sa victime.

– Balistique – Les projectiles utilisés par les tueurs sont très variés, allant de la vulgaire balle de plomb à la pierre de fronde, voire la fléchette en métal précieux.

– Toxicologie – Dickson est confronté à l’emploi criminel de poisons, le plus souvent d’origine exotique. Ainsi, les extraits de bossettes de cerfs de Sibérie ou le venin de tarentule suscitent-ils de terribles hallucinations. Il en va de même du « cœur du diable » de l’ancienne Égypte, certainement calqué par Jean Ray sur le « pied du diable » dont Sherlock Holmes expérimente les effets. Dans les deux cas, la combustion du toxique génère des vapeurs hallucinogènes et potentiellement mortelles. Quant à l’« herbe des monstres » de la puszta hongroise, elle transforme l’être humain en une créature hideuse. Notons au passage qu’une aventure du « Sherlock Holmes américain » mentionne La Voisin – célèbre criminelle impliquée dans l’« Affaire des poisons » sous le règne de Louis XIV.

– Chimie – Comme Sherlock Holmes, Dickson a travaillé sur la chimie des hydrocarbures. Cette compétence lui permet de distinguer une huile végétale – dont il évalue le degré de rancissement – d’une huile minérale. Par ailleurs, la chimie analytique sert la criminologie : une réaction colorée révèle l’existence d’un venin dans le corps d’un poisson et diverses techniques – chimiques ou physiques – sont mise en œuvre pour tenter d’identifier le composant métallique de certaines fléchettes. Il s’agit du mythique orichalque de l’Atlantide.

– Mécanique – Les automates et les mécanismes de serrurerie jouent un rôle important dans la saga dicksonienne. Par exemple, l’« homme au mousquet » sécurise une maison  en surgissant d’une trappe pour tirer un coup de feu. Un horloger dément construit des jacquemarts très perfectionnés, qu’il cherche à transformer en êtres de chair et de sang. Nous renvoyant curieusement à l’époque de la Révolution française, la « tête à deux sous » est une mécanique infernale,  capable crache des pièces d’or ou une clé, ou encore un feu grégeois dévastateur. Lors d’une enquête liée à l’Extrême-Orient, Dickson est émerveillé par les connaissances de mécanique céleste utilisées pour construire une serrure solaire extrêmement précise : celle-ci permet l’ouverture d’un passage secret à un seul moment, bien précis, de l’année.

– Physique – Dans les Aventures de Harry Dickson apparaissent diverses branches de la physique, mais presque uniquement via leurs applications (cf. supra). L’optique gouverne la construction d’un appareil dont la lentille convexe émet un rayonnement très intense, capable de réduire la chair humaine à l’état de poudre. Comme chacun sait, l’optique est aussi génératrice d’illusions : l’apparition d’une Babylone virtuelle est gouvernée par un jeu de miroirs – constitués de lacs souterrains – qui réfléchissent, grossissent et multiplient les formes à l’infini. Dans le même ordre d’idées, des miroirs paraboliques ingénieusement disposés peuvent rendre un gros aéronef totalement invisible, en modifiant la réfraction. L’Électricité est utilisée par un redoutable bandit, « Mysteras », pour tuer ses victimes et protéger son repaire. Détail savoureux, le criminel est un rescapé de la chaise électrique. L’amateur d’ethnographie (cf. infra) apprend qu’une mystérieuse tribu amérindienne maîtrise l’hydrodynamique. Elle peut actionner une énorme machinerie hydraulique selon le principe des vases communicants – en l’occurrence un lac de montagne et une cuvette souterraine. Notons que des recherches actuelles, portant sur la « serrure hydraulique » de la pyramide de Khéops, introduisent l’hypothèse d’un mécanisme semblable. Enfin, Jean Ray se réfère, dans un cas, aux premiers travaux sur la radioactivité. Á l’époque, un occultiste dérobe une grosse quantité de radium, qu’il cache chez lui dans un tuyau en plomb : lorsque la canalisation se fissure, les visiteurs du logis sont irradiés et extériorisent de graves lésions.

– Minéralogie – C’est sous l’angle de ses applications en joaillerie qu’apparaît cette discipline. « La dame au diamant bleu », par exemple, possède un joyau de cent vingt-sept carats qui ressemble à un saphir. Confondue avec l’opale par Jean Ray, « la pierre de lune » a fait le titre d’un célèbre « roman à sensation » victorien de Wilkie Collins, avant de baptiser une aventure de Dickson. Cette dernière met en scène un horloger dément, qui tente de transférer la vie humaine à des automates via le minéral. Quant au « studio rouge », il doit sa couleur à la pierre ématille du Népal, une variété d’hématite réputée magique. La même aventure évoque le miroir noir du docteur John Dee. Ce savant et occultiste de l’époque élisabéthaine, habitant de la célèbre « ruelle d’or » de Prague, invoquait les esprits grâce à simple un morceau de charbon de terre poli et emmanché d’ivoire.

– Anatomie et chirurgie – D’une manière générale, les anatomistes et les chirurgiens de Jean Ray sont de noirs personnages, capables de pratiquer la vivisection sur l’animal ou sur l’Homme. La chirurgie peut également susciter des transformations monstrueuses et les références de Jean Ray à la créature inventée par Mary Shelley dans son Frankenstein ne manquent pas. C’est ainsi que, pour décupler ses forces, un étudiant se fait greffer par un professeur de chirurgie les organes d’un gorille. Devenu un hideux singe géant, le jeune homme pratique la vivisection sur lui-même, afin d’annuler la transformation. Un processus de « reconstruction » analogue utilise le prélèvement de chair vive sur des infirmières londoniennes : pour un individu réduit à l’état de squelette vivant, il s’agit de retrouver une forme humaine. Malgré tout, Jean Ray peut montrer la chirurgie sous un jour moins sinistre. Il en va ainsi lorsqu’un noble praticien brave la mort pour sauver son patient d’une crise d’appendicite aigue.

-Tératologie – La tératologie, science qui étudie les « monstres » – c’est-à-dire les êtres présentant des malformations anatomiques. Or, Les aventures de Harry Dickson ne nous livrent le plus souvent que des pseudo-monstres : des êtres humains transformés. Des membres d’une noble famille, par exemple, ont subi des mutilations, infligées par de mystérieux descendant des Aztèques. Victime d’amputations majeures, notamment de celle du tube digestif, un bouddha humain asiatique ne peut se nourrir que de sang humain. Les membres du « club des hommes vilains » enlaidissent par jalousie leurs victimes, en pratiquant sur elles des mutilations. Quant au monstre adoré par des survivants de la Babylone antique, il s’agit d’une créature rescapée de la Préhistoire.

– Pharmacie –  Très peu présente, dans Les aventures de Harry Dickson, la pharmacie est réduite à ses aspects purement officinaux. Ainsi, lorsqu’un jeune homme envisage de prendre cette orientation professionnelle, Jean Ray en profite pour évoquer l’odeur des plantes médicinales. Il décrit également la préparation d’un somnifère par un « potard ». Par ailleurs, le romancier attribue la découverte d’un élixir de longue vie au philosophe et théologien arabe Raymond Lulle. La substance en question se trouve évoquée dans le Testamentum, un traité alchimique faussement attribué à celui que l’on surnommait « le docteur illuminé ». Il s’agit donc là d’une pharmacie doublement imaginaire.

– Pathologie – La pathologie est la science des maladies : la confusion que l’on voit s’établir  aujourd’hui entre ce terme et celui de maladie constitue donc une erreur sémantique – ou un abus de langage. Dans les enquêtes dicksoniennes fleurissent les descriptions cliniques de symptômes liés à des affections souvent imaginaires – voire surréalistes. Il ne s’agit pas de maladies infectieuses. Concernant la neurologie, par exemple, des patients sont périodiquement tirés d’un profond sommeil par des visions hallucinatoires et terrifiantes de cercles colorés. Dickson diagnostiquera une hypnose criminelle. La psychiatrie est une autre spécialité importante, à laquelle le détective se trouve souvent confronté. Il s’agit, le plus souvent, de phénomènes de dédoublement de la personnalité qui paraissent fasciner Jean Ray. Ainsi, dans l’enquête intitulée « La rue de la tête perdue », le romancier joue sur les mots : la statue ornant une ruelle a perdu sa tête de pierre et une femme – au corps fragile et à l’esprit médiocre – se trouve périodiquement plongée dans des crises de démence. Au cours de ces dernières, la patiente acquiert une force incroyable et une intelligence stupéfiante. Un syndrome analogue atteint le maire d’une petite ville : durant ses crises délirantes, le notable se mue en un terrible colosse qui envoie des lettres anonymes … à sa propre adresse. Ses deux personnalités entrent finalement en conflit, le conduisant à un accident mortel. Autres personnage « dédoublé », un noble châtelain calqué sur le fameux Dracula devient « le vampire aux yeux rouges ». Ayant garni ses chaussures d’un peu de terre de son tombeau, il devient un véritable « serial killer », qui ensanglante une région d’Europe centrale. Dickson rencontre également des cas de lycanthropie, frappant des individus se prenant pour des loups. Notons au passage que des pathologistes ont pensé à assimiler les loups garous du passé à des malades atteints de porphyries. L’ophtalmologie est bien représentée par un cas de nyctalopie, consécutif à une brûlure oculaire par le vitriol. Malheureusement, le personnage concerné utilisera son nouveau don pour servir le crime. Nous achèverons cette revue pathologique avec l’électrocution. Celle-ci est le plus souvent associée au crime, comme dans le cas d’un médecin tué par une projection d’eau conductrice de courant électrique. Exception confirmant la règle, un médecin parvient à sauver des mourants en relançant leur cœur grâce à l’électricité.

– Zoologie – Diverses nouvelles de Jean Ray concernant les animaux ont été rassemblées dans deux ouvrages : Bestiaire fantastique et, plus récemment Le nouveau bestiaire fantastique. De même, il serait possible d’éditer un « bestiaire dicksonien » rassemblant tous les passages relatifs aux espèces animales, réelles ou imaginaires, que l’on peut extraire des aventures de Dickson. Une araignée mortelle d’Autralie y côtoierait un scorpion monstrueux, une scolopendre verte de Bornéo, un poulpe aux yeux pétrifiants, des silures électriques, un lézard géant de Malaisie, un nombre impressionnant d’oiseaux – de mer ou de marécages, un gigantesque loup blanc de Sibérie, une chauve-souris nyctalope des montagnes de l’Inde, des singes fumant la cigarette, un puma aztèque doté de la parole, etc.  Comme on le voit, le biotope dicksonien est complet et cohérent en termes de biodiversité, puisqu’il est peuplé à la fois d’Invertébrés et de Vertébrés.

Les aventures de Harry Dickson offrent à leur lecteur une vision très particulière et très riche de la science. Nous avons limité – afin d’éviter les longueurs – notre propos aux disciplines de la matière, de la vie et de la santé. Mais, les sciences humaines et sociales – en particulier l’histoire et l’anthropologie – mériteraient aussi une étude.

L’oeuvre que nous venons de présenter établit donc des liens, d’une part entre la littérature et la science, d’autre part entre les « humanités » et les sciences exactes. S’il veut découvrir ces relations, le lecteur n’a pas d’autre choix que de suivre Dickson sur les chemins du fantastique et de l’angoisse. Cette mise en garde est clairement exprimée dans les message éditoriaux accrocheurs qui ornent la quatrième de couverture des éditions Marabout  : « au détour d’une rue tranquille, dans le calme d’une maison quiète, dans les circonstances les plus rassurantes, l’humanité donne parfois naissance à des mutations inexplicables ou libère les instincts sauvages des temps révolus … Harry Dickson dévoile toutes les ressources de son génie et lutte sans pitié pour sauver les innocents des toiles immenses où ils se prennent et s’engluent à la merci de mygales humaines ».

BBIBLIOGRAPHIE

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