Les protéines, molécules ubiquitaires essentielles à la vie | Alain Jean Cozzone

LLes protéines, molécules ubiquitaires essentielles à la vie | Alain Jean Cozzone

Conférence organisée par l’Académie des Sciences Belles-lettres et Arts de Lyon

Ouvert à tous sans inscription, sous réserve des places disponibles.

Plus d’information sur le site de l’Académie en cliquant ici.

Aux origines de l’Homme moderne | Philippe Mikaëloff

AAux origines de l’Homme moderne | Philippe Mikaëloff

 

Les progrès de la génétique, les nombreuses découvertes récentes de fossiles et leur datation nous ont permis de mieux comprendre les origines de l’Homme.

Après avoir terminé le séquençage des génomes de l’homme et celui du chimpanzé les généticiens ont montré que la séparation entre  les 2 lignées s’est produite il y a 7 à 10 millions d’années. Ensuite on a dû constater que l’évolution de la lignée humaine ne s’est pas faite en ligne droite comme on avait pu le penser mais de façon buissonnante sur plusieurs millions d’années. Les mutations génétiques liées au hasard ont permis une sélection des caractères évolutifs les plus adaptés aux conditions de la survie des espèces et aux variations climatiques.

D’importantes modifications d’origine épigénétique furent liées à des duplications de gènes qui expliquent le développement progressif du volume cérébral en quelques millions d’années….

Conférence organisée par : l’Académie des Sciences Belles-lettres et Arts de Lyon

Intervenant : Philippe Mikaëloff

 

Plus d’information sur le site de l’Académie :

Académie des sciences et belles lettres

 

Biographies de savants : les vies cachées

BBiographies de savants : les vies cachées

La biographie (de bios, la vie et graphein, écrire) est un genre littéraire qui a toujours bénéficié des faveurs d’un large public. Dans un numéro de la revue Historia (octobre 2011), elle est même qualifiée de « machine à rêves ». A contrario, dans le monde académique, la biographie a longtemps souffert d’une image peu flatteuse : celle d’un « sous genre » à « caractère hybride » (François Dosse). Elle même a subi en France un véritable ostracisme – depuis l’entre-deux guerre jusqu’à la fin des années 1970 – largement attribuable à l’influence de l’« École des Annales ». Ensuite, grâce à un puissant courant rénovateur de la recherche académique, la biographie a retrouvé toute sa légitimité (cf. la revue Critique de juin-juillet 2012).

Ecrit par Philippe Jaussaud

 

La biographie scientifique

La biographie scientifique, considérée comme une branche particulière de la biographie historique, permet notamment d’éclairer les découvertes en les replaçant dans leur environnement humain. Tel est l’un des sujets de recherche sur lequel nous travaillons dans notre laboratoire (EA 4148 Lyon 1 S2HEP).

Il sera question ici uniquement de biographies publiées sous forme d’ouvrages à large diffusion, donc accessibles au grand public, et non de notices – nécrologiques, de dictionnaires, etc. – d’articles ou de films (« biopics »). Qui écrit des biographies de savants ? Des journalistes, des historiens, des romanciers, des chercheurs, des ingénieurs, des membres du corps médical – médecins pharmaciens, etc. La liste n’est pas exhaustive. C’est parfois un membre de la famille du biographié qui prend la plume : Daniel Langlois-Berthelot a ainsi honoré son arrière grand-père, le chimiste Marcelin Berthelot, et tout récemment Patrice Debré a fait de même pour son grand-père Robert Debré. Le biographié en personne peut prendre la plume pour se raconter : on parle alors d’« autobiographie » ou de « mémoires ». Tel est le cas, par exemple, des Mémoires sans concession (1988) du physicien Yves Rocard – physique nucléaire, radioastronomie, grands travaux – ou de l’ouvrage intitulé Origines de l’Homme – Origines d’un homme que vient de publier le préhistorien et paléoanthropologue Yves Coppens.

Notons que le terme de « biographie scientifique » revêt une certaine ambigüité. Lorsqu’il s’agit à la fois de la vie et de l’œuvre – voire de la seule vie – d’un savant, il est plus exact de parler de « biographie de scientifique ». Un autre sens émerge lorsque le propos de l’ouvrage est centré sur l’oeuvre du personnage biographié – dont la vie publique ou privée se trouve parfois totalement passée sous silence. Dans ce dernier cas, l’auteur doit afficher des compétences indiscutables dans la discipline scientifique que le savant a cultivée au cours de son existence.

 

Certains scientifiques ont publié un nombre important d’ouvrages, alors que d’autres personnages sont maigrement représentés, voire totalement absents

Inventoriant le « rayon biographies » d’une librairie, nous constatons le fait suivant : certains scientifiques – Charles Darwin, Albert Einstein, Louis Pasteur, Marie Curie en particulier – ont donné lieu à l’édition d’un nombre important d’ouvrages, alors que d’autres personnages sont maigrement représentés, voire totalement absents. La question que nous soulevons ici est d’importance, car elle met en cause, d’une certaine manière, la qualité de l’histoire des sciences transmise au public. Dans ce qui suit, nous présenterons quelques exemples caractéristiques de « vies cachées ». Les occultations biographiques concernées ont plusieurs causes, les moins avouables étant d’ordre commercial – choix de savants « vendeurs ». Des facteurs politiques, mémoriels ou moraux ont parfois joué. Rappelons que ces derniers n’ont aucune légitimité en Histoire, bien qu’ils pèsent fortement, depuis plusieurs années, sur l’élaboration des programmes scolaires.

Pierre Curie a été peu biographié « tout seul », sans Marie. Or, avant même de rencontrer sa future épouse, le savant a déjà réalisé des travaux d’une exceptionnelle envergure : mise au point d’une balance électrostatique, découverte de la piézoélectricité avec son frère Jacques, énoncé de lois fondamentales dans les domaines du magnétisme et de la physique du solide. Certains spécialistes estiment même que Pierre Curie est déjà nobélisable lorsqu’il commence à s’intéresser, en compagnie de Marie, à la radioactivité. Cette propriété de la matière, rappelons-le, a été découverte par Henri Becquerel (1852-1908), professeur de physique au Muséum national d’Histoire naturelle. Dix ans après qu’il ait partagé le prix Nobel de physique avec les Curie (1903), Marie publie une biographie de son époux. Cependant, une longue période s’écoulera avant que l’étude rigoureuse – et dépouillée de toute connotation affective – d’Anna Hurwic voie le jour (1998).

Avec la pénicilline – plus précisément la « benzylpénicilline » -, la chimie pharmaceutique nous offre un cas intéressant : celui de la connexion entre la biographie et l’attribution d’une découverte. En effet, le nom d’Alexander Fleming, microbiologiste au Saint Mary’s hospital de Londres, a été longtemps seul associé à l’isolement du premier antibiotique – en 1928, à partir d’un champignon du genre Penicillium. Les deux principales biographies du savant en langue française sont : La vie de Sir Alexander Fleming (1959) d’André Maurois et Fleming 1881-1955 : L’homme et le mythe (1990) de Gwyn Macfarlane.

L’évolution des titres traduit involontairement l’émergence d’une réflexion sur la paternité de la découverte. En effet, l’extrait de champignon obtenu par Fleming est impur. C’est l’équipe oxfordienne pluridisciplinaire d’Howard Florey – dont le principal collaborateur est Ernst Chain – qui purifiera l’antibiotique. Fleming, Florey et Chain partageront le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1945. Mais, Florey et Chain sont mentionnés par la BBC comme des assistants de Fleming – qui ne les connaît pas. L’ambigüité persistera grâce à plusieurs facteurs socio-politiques que nous ne détaillerons pas. La seule biographie disponible de Florey – Howard Florey – Penicillin and after – a été publiée en anglais par Trevor Williams en 1985, donc bien après celle de Maurois. De ce fait, elle a eu peu d’impact sur le grand public.

Passons de la chimie à la biologie moléculaire. L’ouvrage La double hélice (1968) de James Dewey Watson est célèbre. Il est de nature autobiographique. Son auteur raconte avec réalisme – et même un certain cynisme – sa découverte, en collaboration avec Francis Crick de la structure de l’ADN (1953). Travaillant au laboratoire Cavendish de Cambridge, le duo construit le fameux modèle moléculaire en double hélice grâce aux résultats expérimentaux – des images de diffraction des rayons X par des cristaux – obtenus par une jeune chercheure : Rosalind Franklin (1920-1958). Watson et Crick ont pu accéder aux données décisives de Franklin grâce à son collègue du King’s College, le physicien Maurice Wilkins. Le prix Nobel de physiologie et médecine est attribué en 1962 au trio Watson, Crick et Wilkins, car Rosalind Franklin est décédée d’un cancer. Seul Wilkins fera allusion aux travaux de la jeune femme dans sa « Nobel lecture ». En raison de ce contexte, la publication d’une biographie de Franklin par Brenda Maddox en 2003 – Rosalind Franklin : La Dark Lady de l’ADN –  sonne un peu comme une revanche posthume. L’ouvrage en question est traduit en français en 2012. Entre-temps, Crick a publié son autobiographie : Une vie à découvrir – De la double hélice à la mémoire (1989). Une biographie de Watson par Brenda Maddox est prévue pour la fin de l’année 2018.

 

Et les femmes de sciences…

Notons au passage que Rosalind Franklin n’est pas la seule dame de la science dont les travaux ont été occultés par la communauté savante et/ou les biographes. La physicienne Lise Meitner (1878-1968), par exemple, a conduit d’importants travaux dans le domaine de la radioactivité. Elle a notamment découvert la fission nucléaire avec Otto Hahn, mais seul ce denier a été récipiendaire du Prix Nobel en 1944. Hahn a publié son autobiographie scientifique vingt-deux ans plus tard. Concernant cette problématique de la reconnaissance des femmes scientifiques, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de Nicolas Witkowski, intitulé Trop belles pour le Nobel – Les femmes et la science (2005). Dans le domaine de l’Histoire pure, un souci semblable d’équité a suscité la direction d’Un siècle d’historiennes (2014) par André Burguière et Bernard Vincent.

 

Avant et après Darwin ? Des lacunes biographiques…

D’autres exemples biographiques intéressants se rapportent à la biologie « classique » – non moléculaire. Charles Darwin est le père – après Lamarck – d’une importante théorie de l’Évolution basée sur la sélection naturelle. Mais, sait-on que le naturaliste britannique Alfred Russell Wallace (1823-1913) a précédé Darwin sur le chemin de la découverte ? C’est même Wallace qui a incité son collègue à publier ses résultats. Mais, il faudra attendre les années 2000 pour que soient publiées des biographies complètes de Wallace (par Peter Raby et Charles Smith). Édité en français en 2013, l’ouvrage de Raby exhibe sur sa couverture une bande rouge sur laquelle on peut lire « L’homme qui sélectionna Darwin ».

De même, ce n’est que depuis 2013 que le public peut disposer d’une biographie de Bernard Germain Étienne de Laville-sur-Illon, comte de La Cepède (ou Lacépède) (1756-825), physicien, musicien et surtout naturaliste. Ce disciple de Gianluigi Buffon, titulaire de hautes charges d’État sous l’Empire et la Restauration, a occupé la chaire de « Zoologie (Reptiles et Poissons) » au Muséum national d’Histoire naturelle. Dans le même établissement, des scientifiques comme Alphonse Milne-Edwards (1835-1900) – spécialiste des Crustacés, des Limules, des Oiseaux et de certains groupes de Mammifères, Alfred Lacroix (1863-1948) – minéralogiste et volcanologue – ou encore Philippe van Tieghem (1839-1914) – théoricien de l’anatomie végétale -, pouvant rivaliser avec un Pasteur ou un Claude Bernard, ne bénéficient pas encore de biographies selon les critères que nous avons exposés.

La même situation lacunaire affecte beaucoup d’autres naturalistes, comme Léon Guignard (1852-1928). Nommé professeur de botanique à l’École supérieure de Pharmacie de Paris après avoir passé quelques années à la Faculté des sciences de Lyon, Guignard a conduit des travaux de premier plan en anatomie, cytologie, physiologie et chimie végétales. On lui doit notamment la description de la double fécondation chez les Angiospermes, ainsi qu’une méthode simple et rapide pour détecter la présence d’acide cyanhydrique. Citons encore Henri Beauregard, spécialiste des Cétacés et des Insectes vésicants, dont la carrière s’est déroulée en partie à l’École de Pharmacie de Paris et en partie au Muséum.

Un médecin et zoologue spécialiste des Echinodermes (oursins, étoiles de mer, ophiures, lys et concombres de mer) relève du même cas de figure. Il s’agit de René Koehler (1860-1931), qui a occupé la chaire de zoologie de la faculté des sciences de Lyon. Ce beau-frère d’Auguste et Louis Lumière a utilisé la photographie en noir et blanc, pour reproduire avec précision les détails anatomiques de ses objets d’études. Á l’époque, l’illustration des articles d’histoire naturelle exploite plutôt la technique du dessin. Koehler parcourt mers et océans durant sa jeunesse, en qualité  de médecin de bord de paquebots. Ses voyages lui permettent d’étudier les faunes littorales, avant de s’intéresser aux espèces des grands fonds océaniques. Pour cela, il dirige l’expédition de l’aviso « Le Caudan » en 1895, rapportant des spécimens qui enrichissent les collections universitaires lyonnaises. Koehler se verra confier l’inventaire et la description des Échinodermes récoltés par diverses missions océanographiques, comme celles d’Albert 1er de Monaco et de Jean-Baptiste Charcot. Par conséquent, il reste à écrire une biographie détaillée de Koehler.

Même le célèbre Georges Cuvier (1769-1832) – anatomiste et fondateur de la paléontologie des Vertébrés – ne bénéficie que depuis peu de biographies dignes de ce nom. La dernière en date, monumentale et due à la plume de Philippe Taquet, n’est pas encore achevée. Elle s’étalera sur trois volumes.

Le pharmacien Ernest Fourneau (1872-1949), considéré comme le fondateur de la chimie thérapeutique française, offre l’exemple d’un scientifique non biographié, qui est aussi un « savant maudit ». En effet, il est emprisonné en 1944 durant quelques mois pour faits de collaboration, avant d’être libéré grâce à une pétition signée par les plus grands savants de l’époque – dont Frédéric Joliot-Curie. Précisons que, durant sa jeunesse, Fourneau a passé trois ans en Allemagne, où il se forme à la chimie organique de synthèse sous la direction des plus grands maîtres de la discipline, dont Emil Fischer et Richard Willstätter – tous deux lauréats du prix Nobel. Fourneau conservera toute sa vie une grande admiration pour l’Allemagne. Après ses années de formation, il est appelé à diriger le service de chimie thérapeutique de l’Institut Pasteur, où lui-même et ses élèves découvriront les sulfamides antibactériens, des antiparasitaires, un anesthésique local (la Stovaïne, de l’anglais « stove » : fourneau), des curarisants, des antiallergiques, etc. L’un des élèves de Fourneau, Daniel Bovet (1907-1992), sera nobélisé en 1957 et publiera un ouvrage intitulé Une chimie qui guérit – Histoire de la découverte des sulfamides (1989) où il raconte ses souvenirs.

Nous évoquerons pour finir un cas particulier de lacune biographique, celui résultant de l’absence de traduction d’un ouvrage étranger en langue française. Le grand public rencontre alors des difficultés à lire et/ou à se procurer l’opus concerné. Nous avons déjà abordé implicitement la question à propos de Wallace et Florey. Le biographe de ce dernier, Trevor William, s’est également intéressé à un grand chimiste britannique, Sir Robert Robinson (1886-175) : Chemist extraordinary (1990). Le savant, nobélisé pour ses travaux dans le domaine de la chimie de composés naturels d’importance médicale – Alcaloïdes et stéroïdes – a d’ailleurs publié son autobiographie : Memoirs of a minor prophet (1976) … toujours pas disponible en langue française, hélas.

Toujours en lien avec les absences de traductions, nous mentionnerons les cas intéressants de Richard Owen (1804-1892) – Anatomie comparée et paléontologie – et du chimiste Fritz Haber (1868-1934). Ce dernier ne bénéficie, en langue française, que d’une biographie sous forme de bande dessinée. Haber a mis au point un procédé de synthèse totale de l’ammoniac, dont l’importance industrielle et agricole lui a valu de recevoir le Prix Nobel de chimie en 1918. Par ailleurs, il s’est trouvé à l’origine de l’utilisation de l’arme chimique durant la première guerre mondiale, entrainant le suicide de son épouse, ainsi qu’une réprobation unanime.

 

Des savants oubliés

Dans notre laboratoire, plusieurs thèses de Doctorat ou mémoires de master ont été consacrés à des savants « oubliés ». Voici quelques exemples :

Ferdinand Monoyer (1836-1912) : professeur de biophysique à la Faculté de médecine de Lyon, il a conçu l’échelle de mesure d’acuité visuelle portant son nom – que nous lisons tous chez notre ophtalmologue – et inventé une unité, la dioptrie, pour mesurer la capacité de réfraction d’un milieu traversé par la lumière.

Jean Thibaud (1901-1960) : élève de Maurice de Broglie, ce spécialiste des particules subatomiques et des rayons X conçoit un prototype de cyclotron, étudie les propriétés du positron et fonde l’Institut de physique atomique à la Faculté des sciences de Lyon – devenu l’actuel Institut de physique nucléaire du campus de La Doua.

Jean Dufay (1896-1967) : s’intéressant à la lumière du ciel nocturne, puis à l’astrophysique stellaire, ce savant participe à un tournant important : le passage de l’astronomie de position à l’astrophysique. Dufay occupe les fonctions de directeur de l’Observatoire de Lyon et de l’Observatoire de Haute-Provence.

Alfred Legrand Des Cloizeaux (1817-1897) : professeur titulaire de la chaire de « Minéralogie » au Muséum, rival malheureux de Pasteur lors de sa première candidature à l’Académie des sciences, ce savant s’est illustré dans le domaine de la cristallographie optique. Il a également mis au point un nouveau microscope polarisant.

Louis Lortet (1836-1909) : ce médecin lyonnais a été successivement professeur de zoologie à la Faculté des sciences, puis professeur d’histoire naturelle à la Faculté mixte de médecine et pharmacie de sa ville.  Effectuant des missions en Grèce, en Syrie et en Égypte, Lortet a construit une œuvre éclectique : il s’est intéressé aussi bien à la physiologie de l’appareil circulatoire qu’à la reproduction des éponges, à l’incubation buccale chez les Poissons, à l’anthropologie physique ou aux maladies parasitaires tropicales. Ses recherches majeures concernent la faune momifiée de l’Égypte ancienne : analysant des milliers d’échantillons, Lortet a étudié les techniques d’embaumement et l’évolution faunistique locale. Premier doyen de la Faculté mixte, le savant a également dirigé le Muséum d’histoire naturelle de Lyon.

Achille Urbain (1884-1957) : ce vétérinaire militaire pasteurien se distingue en immunologie, microbiologie et pathologie animales. Il découvre une nouvelle espèce de bovidé, le Kouprey du Cambodge. Professeur d’« Éthologie des animaux sauvages » au Muséum, Urbain dirige de 1942 à 1949 cet établissement – qu’il sauve littéralement et dont il protège le personnel. Urbain est le co-fondateur du Parc zoologique de Vincennes.

Alphonse Milne-Edwards (1835-1900) : déjà mentionné plus haut, cet important zoologiste – à la fois pharmacien, docteur en médecine et docteur ès sciences – est aujourd’hui ignoré du grand public. Pionnier de l’océanographie des grandes profondeurs, grande figure du Muséum national d’Histoire naturelle, Milne-Edwards fait partie des grands oubliés. Ce personnage était pourtant considéré à son époque – des images publicitaires en témoignent – comme un scientifique de la stature d’un Claude Bernard ou d’un Pasteur. Le seul timbre-poste représentant Alphonse Milne-Edwards​ n’a pas été émis par la France … mais par la République du Mali.

BBIBLIOGRAPHIE

  • Critique, Biographies, modes d’emploi, juin-juillet 2012, n°781-782, pp. 484-623.
  • Dosse François (2005) Le pari biographique. Écrire une vie. Paris : La Découverte, 480 p.
  • Jaussaud Philippe (2014) Biographies scientifiques : la vie des autres, Interfaces/Livres anciens de l’université de Lyon, http://bibulyon.hypotheses.org/5355
  • Jaussaud Philippe, Triquet Éric, Bruguière Catherine (2014) Rentrée littéraire : la vie des scientifiques – Faut-il être scientifique pour écrire la biographie d’un savant ? | En savoir plus : Sciences pour tous
  • Jefferson Ann (2012) Le défi biographique, Paris : Presses Universitaires de France, 408 p.
  • Lejeune Philippe (1975) Le pacte autobiographique, Paris : Le Seuil, 368 p.
  • Madelénat Daniel (1984) La biographie, Paris : Presses Universitaires de France, 224 p.

 

Académie des sciences, Belles-lettres et Arts de Lyon

 

Conférence sur l’Intelligence Artificielle par Cédric Villani

CConférence sur l’Intelligence Artificielle par Cédric Villani

L’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon organise une conférence sur l’intelligence artificielle par Cédric Villani à l’hôtel de Ville de Lyon.

 

 

La science vintage du détective Harry Dickson

LLa science vintage du détective Harry Dickson

Article de Philippe Jaussaud

Lorsqu’à la fin des années 1920 Raymond de Kremer, alias Jean Ray (1887-1964), commence à traduire de médiocres « dime novels » (romans à quatre sous) – initialement rédigées en allemand et plagiant les aventures de Sherlock Holmes -, il ne se doute pas qu’il va créer une œuvre dont le succès ne se démentira jamais jusqu’à nos jours.

Le romancier décide rapidement d’écrire ses propres textes, sous la seule condition – imposée par l’éditeur hollandais – de conserver un lien avec les illustrations de couverture des fascicules originaux. Et quelles illustrations ! Réalisées par le peintre poméranien Alfred Roloff (1879-1951) ou ses émules, elles représentent des scènes exotiques, fantastiques ou cruelles, que jouent des personnages grimaçants vêtus de costumes démodés.

Les collectionneurs s’arrachent aujourd’hui ces images, rappelant les illustrations les plus frappantes du célèbre supplément illustré du Petit Journal.

Dès le milieu des années 1960, Les aventures de Harry Dickson seront republiées, sous la forme de séries plus ou moins complètes, par plusieurs éditeurs. La seule version intégrale en français (Nouvelles Éditions Oswald) a été éditée entre 1984 et 1986. Même la bande dessinée s’est emparée de l’œuvre de Jean Ray et des aventures apocryphes – dues principalement à Gérard Dôle – se sont ajoutées au « canon ». Au fil des années s’est donc instaurée une véritable « Dicksonmania ».

Des récits envoûtants, un style original

Dans sa reprise des « dime novels » initiales, Jean Ray transforme le nom des héros : le très britannique Sherlock Holmes – assisté d’un certain Harry Taxon – devient l’américain Harry Dickson. Il est assisté de son élève Tom Wills et collabore avec le surintendant Goodfield de Scotland Yard. Ainsi naissent Les aventures de Harry Dickson – Le Sherlock Holmes américain. Jean Ray en a signé plus d’une centaine – auxquelles s’ajoutent soixante-neuf traductions. Ajoutons que le romancier écrit avec une prodigieuse rapidité : chaque nouvelle lui prend une seule nuit. L’auteur livre ensuite son texte non relu à un imprimeur hollandais, d’où le grand nombre de coquilles et de fautes d’orthographe retrouvés dans les fascicules originaux.

Les enquêtes de Harry Dickson se déroulent le plus souvent à Londres, cette capitale de l’empire britannique qui  attire des criminels issus de toutes les régions du Monde. D’où une œuvre fortement teintée d’exotisme Mais quelquefois, le détective doit se rendre dans de petites villes de province ou des villages. Il quitte pour cela son appartement londonien douillet, où il bénéficie des attentions et de l’art culinaire de sa gouvernante – Mrs. Crown. La tradition holmésienne est donc respectée, incluant les pipes fumées en série … mais pas les injections de cocaïne.

Dickson mène initialement une enquête policière classique, mais au fil du récit se développe une dimension fantastique qui génère l’angoisse. Dissolvant cette dernière grâce à la raison et à la science, le détective rétablit la réalité : les phénomènes étranges obéissent aux lois classiques de la nature et les créatures terrifiantes ne sont que des leurres. Alors, les vrais coupables peuvent enfin être châtiés – quelquefois même éliminés par un Dickson s’arrogeant une fonction de justicier.

Le style de Jean Ray traduit l’action policière efficace – parfois violente -, reposant sur des dialogues haletants, des luttes, des filatures, des perquisitions, etc. Mais, des passages descriptifs – d’un travail artisanal, d’un paysage, d’une maison, d’un repas fin, etc. -, voire des traits d’humour, reposent périodiquement l’esprit du lecteur. Le vocabulaire utilisé par l’écrivain, très riche, inclut des termes rares – « rudéral », « scalène », « remugle », « fuligineux », etc. – et des anglicismes – « pier », « wharf », « lift », etc. L’association du texte anxiogène de Jean Ray à l’image « coup de poing » des couvertures de fascicules au compose un cocktail extrêmement addictif pour le lecteur.

Les caractères qui viennent d’être évoqués rattachent Les aventures de Harry Dickson à un genre littéraire très particulier, le « policier fantastique », dont on peut trouver les prémices dans certains romans victoriens. Contemporain de Jean Ray, Gustave Le Rouge a publié des oeuvres (Le mystérieux docteur Cornélius, La conspiration des milliardaires) relevant du même genre hybride. Nous renvoyons le lecteur aux publications spécialisées, comme celles de Francis Lacassin – directeur de la collection « L’aventure insensée » chez 10/18 – pour davantage de précisions.

Hommes et lieux de science

Harry Dickson lui-même n’est pas étranger à la science : en effet, il a bénéficié d’un cursus scientifique à l’université industrielle de South Kensington – établissement souvent cité dans l’œuvre qui nous intéresse. Au cours des années 1890, le futur détective a suivi des leçons de physique, s’intéressant à l’électricité. Il a aussi travaillé sur les huiles minérales, ce qui fait écho aux recherches de Sherlock Holmes sur la chimie des hydrocarbures. Enfin, Dickson devenu détective fréquente l’École des langues anciennes et suit les cours d’une docteure en philologie orientale.

Les aventures de Harry Dickson intègrent les modes de fonctionnement classiques de la recherche scientifique : les données acquises au laboratoire ou sur le terrain sont publiées, donc consultables dans des bibliothèques, et enseignées. Le détective lui-même adopte parfois une démarche de chercheur durant ses enquêtes : il se documente dans les bibliothèques et les cabinets d’archives, n’hésitant pas à se plonger durant plusieurs heures dans des ouvrages vénérables ou des collections de gravures anciennes. Il consulte aussi la littérature scientifique contemporaine, et durant l’une de ses aventures il se trouve confronté aux règles d’éthique régissant les publications.

Les investigations de Dickson peuvent le conduire dans d’autres « lieux de science » que les bibliothèques : des laboratoires de physique, de chimie, d’entomologie ou surtout de taxidermie. Jean Ray éprouve une véritable fascination pour l’art de naturaliser les animaux – principalement les oiseaux -, dont il décrit les instruments et les techniques. Par ailleurs, les « lieux de science » sont parfois également des « lieux de mémoire » – titre d’un ouvrage de l’historien Pierre Nora : des institutions, des musées comme le British Muséum, des cabinets de curiosités ou des expositions – de véhicules anciens, de figures de cire, de pièces anatomiques, etc.

Sur les enquêtes du détective plane parfois le souvenir – souvent entaché de malversations ou de crimes – de missions exploratoires lointaines : en Égypte, au Népal, en Malaisie, etc. L’ouverture du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter et Lord Carnavon n’est pas si ancienne que cela (1922). La malédiction qui s’y attache influence Jean Ray – comme Hergé – et le sphinx d’Egypte apparaît dans un cauchemar de Dickson. Notons que le détective est membre invité d’un club très fermé, unissant quatre grands explorateurs – le « Club des quatre ».

Dickson côtoie de nombreux savants, à la moralité souvent discutable. Ainsi le docteur Drum, mathématicien de génie, se livre à la fabrication de fausse monnaie. Il manipule l’esprit fragile de l’un de ses confrères en prétendant résoudre des équations aux dimensions vertigineuses. Un professeur d’anatomie comparée exploite l’une de ses élèves en lui faisant dactylographier ses manuscrits pour un bénéfice dérisoire. Certains savants ne manquent pourtant pas d’humanité, tombant amoureux de leurs étudiantes … sans toujours susciter un sentiment réciproque. Quant au « savant invisible », il voit son intelligence s’éteindre progressivement, tandis que s’éveillent en lui des qualités de coeur.

Nature de la science dicksonienne

La science que dépeint Jean Ray dans Les aventures de Harry Dickson possède plusieurs particularités intéressantes. D’abord, elle ne résulte pas d’une recherche « de pointe » : les connaissances évoquées sont celles de la fin du XIXème et du début du XXe siècle. Si l’on excepte une allusion aux théories de la relativité et des quantas il s’agit d’une science appliquée – donc liée à la technique -, davantage que fondamentale. Curieusement, un professeur retraité de l’université industrielle de South Kensington – spécialiste de la physique du globe – semble déplorer un tel choix : il regrette que son établissement privilégie l’enseignement pratique au détriment de la science pure.

Jean Ray tente de convaincre son lecteur d’un fait original : l’héritage scientifique et technique des peuples anciens est loin d’être totalement connu. Comme Harry Dickson l’affirme à plusieurs reprises, il reste encore beaucoup à apprendre sur ce plan, grâce à l’histoire et ses sciences auxiliaires. D’où le développement d’une sorte de science-fiction « à l’envers », orientée vers le passé. Par ailleurs, le détective se trouve confronté à des adeptes de « pseudo-sciences » – magie, alchimie, occultisme, cabalistique -, ainsi qu’à une « science criminelle ». Cette dernière sert les plus viles passions  d’individus ayant choisi de subordonner au mal les ressources de leur savoir.

Un florilège de disciplines

Toutes les disciplines scientifiques majeures sont représentées dans la saga dicksonienne : médecine légale, balistique, toxicologie, chimie, pharmacie, mathématiques, mécanique, physique, zoologie, anatomie, tératologie, pathologie, psychiatrie, minéralogie, physique du globe, anthropologie et ethnologie, histoire, archéologie, géographie, littérature et philologie. Ajoutons que le nombre des disciplines convoquées varie beaucoup en fonction des aventures du détective créé par Jean Ray. Nous en présenterons seulement quelques unes, particulièrement celles qui se trouvent directement liées à la police scientifique.

– Médecine légale – Dickson et les médecins légistes qui lui apportent leur aide sont conduits à examiner des cadavres, soit à la morgue, soit sur le terrain. Des découvertes surprenantes peuvent en résulter, comme celles des lésions osseuses consécutives aux redoutables étreintes du « roi de minuit ». Faisant écho à un épisode du roman vernien Les Frères Kip, Jean Ray explique la technique de l’optogramme, qui permet de révéler l’image d’un meurtrier conservée sur la rétine de sa victime.

– Balistique – Les projectiles utilisés par les tueurs sont très variés, allant de la vulgaire balle de plomb à la pierre de fronde, voire la fléchette en métal précieux.

– Toxicologie – Dickson est confronté à l’emploi criminel de poisons, le plus souvent d’origine exotique. Ainsi, les extraits de bossettes de cerfs de Sibérie ou le venin de tarentule suscitent-ils de terribles hallucinations. Il en va de même du « cœur du diable » de l’ancienne Égypte, certainement calqué par Jean Ray sur le « pied du diable » dont Sherlock Holmes expérimente les effets. Dans les deux cas, la combustion du toxique génère des vapeurs hallucinogènes et potentiellement mortelles. Quant à l’« herbe des monstres » de la puszta hongroise, elle transforme l’être humain en une créature hideuse. Notons au passage qu’une aventure du « Sherlock Holmes américain » mentionne La Voisin – célèbre criminelle impliquée dans l’« Affaire des poisons » sous le règne de Louis XIV.

– Chimie – Comme Sherlock Holmes, Dickson a travaillé sur la chimie des hydrocarbures. Cette compétence lui permet de distinguer une huile végétale – dont il évalue le degré de rancissement – d’une huile minérale. Par ailleurs, la chimie analytique sert la criminologie : une réaction colorée révèle l’existence d’un venin dans le corps d’un poisson et diverses techniques – chimiques ou physiques – sont mise en œuvre pour tenter d’identifier le composant métallique de certaines fléchettes. Il s’agit du mythique orichalque de l’Atlantide.

– Mécanique – Les automates et les mécanismes de serrurerie jouent un rôle important dans la saga dicksonienne. Par exemple, l’« homme au mousquet » sécurise une maison  en surgissant d’une trappe pour tirer un coup de feu. Un horloger dément construit des jacquemarts très perfectionnés, qu’il cherche à transformer en êtres de chair et de sang. Nous renvoyant curieusement à l’époque de la Révolution française, la « tête à deux sous » est une mécanique infernale,  capable crache des pièces d’or ou une clé, ou encore un feu grégeois dévastateur. Lors d’une enquête liée à l’Extrême-Orient, Dickson est émerveillé par les connaissances de mécanique céleste utilisées pour construire une serrure solaire extrêmement précise : celle-ci permet l’ouverture d’un passage secret à un seul moment, bien précis, de l’année.

– Physique – Dans les Aventures de Harry Dickson apparaissent diverses branches de la physique, mais presque uniquement via leurs applications (cf. supra). L’optique gouverne la construction d’un appareil dont la lentille convexe émet un rayonnement très intense, capable de réduire la chair humaine à l’état de poudre. Comme chacun sait, l’optique est aussi génératrice d’illusions : l’apparition d’une Babylone virtuelle est gouvernée par un jeu de miroirs – constitués de lacs souterrains – qui réfléchissent, grossissent et multiplient les formes à l’infini. Dans le même ordre d’idées, des miroirs paraboliques ingénieusement disposés peuvent rendre un gros aéronef totalement invisible, en modifiant la réfraction. L’Électricité est utilisée par un redoutable bandit, « Mysteras », pour tuer ses victimes et protéger son repaire. Détail savoureux, le criminel est un rescapé de la chaise électrique. L’amateur d’ethnographie (cf. infra) apprend qu’une mystérieuse tribu amérindienne maîtrise l’hydrodynamique. Elle peut actionner une énorme machinerie hydraulique selon le principe des vases communicants – en l’occurrence un lac de montagne et une cuvette souterraine. Notons que des recherches actuelles, portant sur la « serrure hydraulique » de la pyramide de Khéops, introduisent l’hypothèse d’un mécanisme semblable. Enfin, Jean Ray se réfère, dans un cas, aux premiers travaux sur la radioactivité. Á l’époque, un occultiste dérobe une grosse quantité de radium, qu’il cache chez lui dans un tuyau en plomb : lorsque la canalisation se fissure, les visiteurs du logis sont irradiés et extériorisent de graves lésions.

– Minéralogie – C’est sous l’angle de ses applications en joaillerie qu’apparaît cette discipline. « La dame au diamant bleu », par exemple, possède un joyau de cent vingt-sept carats qui ressemble à un saphir. Confondue avec l’opale par Jean Ray, « la pierre de lune » a fait le titre d’un célèbre « roman à sensation » victorien de Wilkie Collins, avant de baptiser une aventure de Dickson. Cette dernière met en scène un horloger dément, qui tente de transférer la vie humaine à des automates via le minéral. Quant au « studio rouge », il doit sa couleur à la pierre ématille du Népal, une variété d’hématite réputée magique. La même aventure évoque le miroir noir du docteur John Dee. Ce savant et occultiste de l’époque élisabéthaine, habitant de la célèbre « ruelle d’or » de Prague, invoquait les esprits grâce à simple un morceau de charbon de terre poli et emmanché d’ivoire.

– Anatomie et chirurgie – D’une manière générale, les anatomistes et les chirurgiens de Jean Ray sont de noirs personnages, capables de pratiquer la vivisection sur l’animal ou sur l’Homme. La chirurgie peut également susciter des transformations monstrueuses et les références de Jean Ray à la créature inventée par Mary Shelley dans son Frankenstein ne manquent pas. C’est ainsi que, pour décupler ses forces, un étudiant se fait greffer par un professeur de chirurgie les organes d’un gorille. Devenu un hideux singe géant, le jeune homme pratique la vivisection sur lui-même, afin d’annuler la transformation. Un processus de « reconstruction » analogue utilise le prélèvement de chair vive sur des infirmières londoniennes : pour un individu réduit à l’état de squelette vivant, il s’agit de retrouver une forme humaine. Malgré tout, Jean Ray peut montrer la chirurgie sous un jour moins sinistre. Il en va ainsi lorsqu’un noble praticien brave la mort pour sauver son patient d’une crise d’appendicite aigue.

-Tératologie – La tératologie, science qui étudie les « monstres » – c’est-à-dire les êtres présentant des malformations anatomiques. Or, Les aventures de Harry Dickson ne nous livrent le plus souvent que des pseudo-monstres : des êtres humains transformés. Des membres d’une noble famille, par exemple, ont subi des mutilations, infligées par de mystérieux descendant des Aztèques. Victime d’amputations majeures, notamment de celle du tube digestif, un bouddha humain asiatique ne peut se nourrir que de sang humain. Les membres du « club des hommes vilains » enlaidissent par jalousie leurs victimes, en pratiquant sur elles des mutilations. Quant au monstre adoré par des survivants de la Babylone antique, il s’agit d’une créature rescapée de la Préhistoire.

– Pharmacie –  Très peu présente, dans Les aventures de Harry Dickson, la pharmacie est réduite à ses aspects purement officinaux. Ainsi, lorsqu’un jeune homme envisage de prendre cette orientation professionnelle, Jean Ray en profite pour évoquer l’odeur des plantes médicinales. Il décrit également la préparation d’un somnifère par un « potard ». Par ailleurs, le romancier attribue la découverte d’un élixir de longue vie au philosophe et théologien arabe Raymond Lulle. La substance en question se trouve évoquée dans le Testamentum, un traité alchimique faussement attribué à celui que l’on surnommait « le docteur illuminé ». Il s’agit donc là d’une pharmacie doublement imaginaire.

– Pathologie – La pathologie est la science des maladies : la confusion que l’on voit s’établir  aujourd’hui entre ce terme et celui de maladie constitue donc une erreur sémantique – ou un abus de langage. Dans les enquêtes dicksoniennes fleurissent les descriptions cliniques de symptômes liés à des affections souvent imaginaires – voire surréalistes. Il ne s’agit pas de maladies infectieuses. Concernant la neurologie, par exemple, des patients sont périodiquement tirés d’un profond sommeil par des visions hallucinatoires et terrifiantes de cercles colorés. Dickson diagnostiquera une hypnose criminelle. La psychiatrie est une autre spécialité importante, à laquelle le détective se trouve souvent confronté. Il s’agit, le plus souvent, de phénomènes de dédoublement de la personnalité qui paraissent fasciner Jean Ray. Ainsi, dans l’enquête intitulée « La rue de la tête perdue », le romancier joue sur les mots : la statue ornant une ruelle a perdu sa tête de pierre et une femme – au corps fragile et à l’esprit médiocre – se trouve périodiquement plongée dans des crises de démence. Au cours de ces dernières, la patiente acquiert une force incroyable et une intelligence stupéfiante. Un syndrome analogue atteint le maire d’une petite ville : durant ses crises délirantes, le notable se mue en un terrible colosse qui envoie des lettres anonymes … à sa propre adresse. Ses deux personnalités entrent finalement en conflit, le conduisant à un accident mortel. Autres personnage « dédoublé », un noble châtelain calqué sur le fameux Dracula devient « le vampire aux yeux rouges ». Ayant garni ses chaussures d’un peu de terre de son tombeau, il devient un véritable « serial killer », qui ensanglante une région d’Europe centrale. Dickson rencontre également des cas de lycanthropie, frappant des individus se prenant pour des loups. Notons au passage que des pathologistes ont pensé à assimiler les loups garous du passé à des malades atteints de porphyries. L’ophtalmologie est bien représentée par un cas de nyctalopie, consécutif à une brûlure oculaire par le vitriol. Malheureusement, le personnage concerné utilisera son nouveau don pour servir le crime. Nous achèverons cette revue pathologique avec l’électrocution. Celle-ci est le plus souvent associée au crime, comme dans le cas d’un médecin tué par une projection d’eau conductrice de courant électrique. Exception confirmant la règle, un médecin parvient à sauver des mourants en relançant leur cœur grâce à l’électricité.

– Zoologie – Diverses nouvelles de Jean Ray concernant les animaux ont été rassemblées dans deux ouvrages : Bestiaire fantastique et, plus récemment Le nouveau bestiaire fantastique. De même, il serait possible d’éditer un « bestiaire dicksonien » rassemblant tous les passages relatifs aux espèces animales, réelles ou imaginaires, que l’on peut extraire des aventures de Dickson. Une araignée mortelle d’Autralie y côtoierait un scorpion monstrueux, une scolopendre verte de Bornéo, un poulpe aux yeux pétrifiants, des silures électriques, un lézard géant de Malaisie, un nombre impressionnant d’oiseaux – de mer ou de marécages, un gigantesque loup blanc de Sibérie, une chauve-souris nyctalope des montagnes de l’Inde, des singes fumant la cigarette, un puma aztèque doté de la parole, etc.  Comme on le voit, le biotope dicksonien est complet et cohérent en termes de biodiversité, puisqu’il est peuplé à la fois d’Invertébrés et de Vertébrés.

Les aventures de Harry Dickson offrent à leur lecteur une vision très particulière et très riche de la science. Nous avons limité – afin d’éviter les longueurs – notre propos aux disciplines de la matière, de la vie et de la santé. Mais, les sciences humaines et sociales – en particulier l’histoire et l’anthropologie – mériteraient aussi une étude.

L’oeuvre que nous venons de présenter établit donc des liens, d’une part entre la littérature et la science, d’autre part entre les « humanités » et les sciences exactes. S’il veut découvrir ces relations, le lecteur n’a pas d’autre choix que de suivre Dickson sur les chemins du fantastique et de l’angoisse. Cette mise en garde est clairement exprimée dans les message éditoriaux accrocheurs qui ornent la quatrième de couverture des éditions Marabout  : « au détour d’une rue tranquille, dans le calme d’une maison quiète, dans les circonstances les plus rassurantes, l’humanité donne parfois naissance à des mutations inexplicables ou libère les instincts sauvages des temps révolus … Harry Dickson dévoile toutes les ressources de son génie et lutte sans pitié pour sauver les innocents des toiles immenses où ils se prennent et s’engluent à la merci de mygales humaines ».

BBIBLIOGRAPHIE

BARONIAN, Jean-Baptiste et LEVIC, Françoise (1981) Jean Ray – L’archange fantastique, Paris : Librairie des Champs Élysées, 206 p.

CARION, Jacques (1985) Harry Dickson ou l’enquête fantastique, in : RAY, Jean – Harry Dickson – L’intégrale, Paris : NéO, vol. 8, pp. 9-11.

DÔLE, Gérard (1983) Préface, in : Les aventures de Harry Dickson. Le professeur Flax, monstre humain, tome premier, Troesnes : Corps 9 éditions, pp. 7-16.

HUFTIER, Arnaud (2010) Jean Ray, l’alchimie du mystère, Paris : Encrage/Belles Lettres – Travaux, 768 p.

JAUSSAUD, Philippe (2011) Science et récit policier : les aventures de Harry Dickson, Le Portail des sciences humaines www.anthropoweb.com, 14 septembre 2011, ISSN : 2114-821X, URL : http://www.anthropoweb.com/Science-et-recit-policier-le-cas-des-aventures-de-Harry-Dickinson_a322.html

LACASSIN, Francis (1991).À la recherche de l’empire caché, Paris : Julliard, 366 p.

LAVERGNE, Elsa de (2009) La naissance du roman policier français – Du Second Empire à la Première Guerre mondiale, Paris : Garnier, 413 p.

MELLOT, Philippe (1997) Les maîtres du mystère – 1907-1914, Mantes-la-Jolie : Michèle Trinckvel, 112 p.

MELLOT, Philippe (1997) Les maîtres du fantastique et de la science-fiction – 1907-1959, Mantes-la-Jolie : Michèle Trinckvel, 112 p.

MESSAC, Régis (1929) Le « détective novel » et l’influence de la pensée scientifique, Paris : Honoré Champion, Bibliothèque de la Revue de Littérature Comparée, vol. 59, 698 p.

RAY, Jean et VAN HAGELAND, Albert (1974) – Bestiaire fantastique, Verviers : Marabout, 184 p.

RAY, Jean (1984-1986) Harry Dickson – L’intégrale, Paris : NéO, 21 volumes.

RAY, Jean (2017) Le nouveau bestiaire fantastique, Dinan : Terre de Brume, 224 p.

VAN HERP, Jacques (1970) La naissance des Harry Dickson, in : RAY, Jean, Harry Dickson, vol. 9, Verviers : Marabout (fin de volume, supplément non paginé).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Journée « Autour des Dictionnaires »

JJournée « Autour des Dictionnaires »

Á l’Académie de Lyon, le jeudi 16 novembre – date de naissance de D’Alembert – le colloque « Autour des Dictionnaires » a permis de dégager l’importance des ouvrages concernés, ainsi que des difficultés auxquelles se heurte leur élaboration. Et ceci sur plusieurs plans :

–          Lexicographique : un cas intéressant est celui de la reconstitution et de la traduction du vocabulaire des langues anciennes disparues, en particulier d’Orient et d’Extrême-Orient. L’état de conservation des tablettes d’argile parvenues jusqu’à nous est étonnant : le « numérique » franchira-t-il aussi allègrement les siècles futurs ?

–          Historique : le récit de l’écriture laborieuse, au XVIIe siècle, du dictionnaire de l’Académie française conduit à analyser l’ouvrage du franc-tireur Furetière (évincé de la compagnie). Au passage, la dichotomie écrivain/auteur au XVIIe siècle est mise en lumière.

–          Bibliographique : seule une approche d’« histoire critique » des diverses éditions de L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot peut permettre une classification – et donc une citation – rationnelle de ce magnum opus. L’aventure de la construction et de l’impression de l’ouvrage, à la fois pittoresque et ténébreuse, met en scène des personnages dignes de Balzac.

–          Littéraire : l’introduction, dans les romans des XVIIe et du XVIIIe siècles, de termes utilisés dans les jeux de société – qui font fureur à l’époque – a des conséquences importantes : si l’on ignore cette origine, il en résulte des erreurs d’attribution de sens à des mots très courants – et apparemment banals.

–          Religieux : le périmètre d’un dictionnaire du catholicisme, qui doit être nécessairement défini, soulève plusieurs questions : faut-il remonter jusqu’à Jésus-Christ ? Quelle place accorder à la Réforme, à Luther ? Quels papes choisir ?

–          Institutionnel : les mêmes difficultés de choix se posent pour la rédaction d’un dictionnaire des institutions lyonnaises. D’ailleurs, que recouvre exactement le terme d’« institution » ?

–          Iconographique : au-delà du classique « trombinoscope », l’illustration d’un dictionnaire biographique peut exploiter des documents très variés : médailles, tableaux, statues, bustes, ouvrages, caricatures, instruments scientifiques, etc.

En conclusion, au-delà de leur vocation d’outils pratiques, les dictionnaires constituent pour l’historien et le littérateur des « marqueurs » disciplinaires et des « objets » situés à l’interface de plusieurs champs du savoir. Ils ont encore beaucoup à nous apprendre …

Ecrit par Philippe Jaussaud, Professeur de Toxicologie et d’Histoire des Sciences

Sciences, Société, Historicité, Education, Pratiques (SP2HEP)
Faculté des Sciences et Technologies
Université Claude Bernard Lyon 1

 

Site Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon