Homme - société Article Laboratoire Triangle QQu’est-ce que la violence conjugale ? | Triptyque (©) Triangle Dans ce premier podcast, nous essaierons de définir et de décrire les violences conjugales et de comprendre si elles sont une violence de genre. Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2025/11/podcast-triangle-jessica_blouin-1-v2.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview : Avant tout, pouvez-vous nous définir ce que l’on considère comme violences conjugales ?Jessica Blouin – D’un point de vue sociologique, d’abord. Un très large ensemble de recherches menées depuis les années 60 un peu partout dans le monde montre que les violences conjugales sont des violences qui s’exercent entre partenaires intimes ou ex-partenaires intimes, et qui s’inscrivent dans un système de bi-catégorisation hiérarchisée des sexes (c’est à dire qu’on est soit un homme, soit une femme, et que le masculin a plus de valeur que le féminin). Ces violences, elles s’inscrivent aussi dans une injonction à l’hétérosexualité et aux normes qui lui sont liées. Tout ceci constitue le rapport de domination du groupe social et des personnes dites « hommes » sur le groupe social et les personnes dites « femmes ». Ce rapport de domination, il traverse et oriente l’ensemble des sociétés, à toutes les échelles, dans toutes les sphères d’activité humaine, et à tous les âges de la vie. C’est ce qui fait qu’on parle de système de genre.(©) Pixabay« Domination », c’est un terme qui peut paraitre fort. Pourtant, pensons d’une part aux multiples inégalités entre les femmes et les hommes, et d’autre part aux dépréciations, aux contraintes, aux menaces et aux violences de toutes sortes que subissent les femmes. Tous ces éléments mis bout à bout forment un fonctionnement global, sociétal, qui est majoritairement au bénéfice collectif et/ou individuel des hommes et au détriment collectif et/ou individuel des femmes. Comme dit précédemment, le phénomène, il est largement documenté, décrit, mesuré, par de très nombreuses recherches – le genre, c’est-à-dire le rapport de domination basé sur le sexe, c’est donc pas une théorie, c’est une réalité sociale, un fait sociologique.Là je voudrais préciser une chose : jusqu’ici je n’ai parlé que d’hommes et de femmes qui relationnent ensemble, mais en fait c’est une simplification pour aider à comprendre petit à petit, parce que la transphobie et l’homophobie s’inscrivent aussi dans le système de genre, et que ce système s’entremêle avec d’autres rapports de domination : les rapports supposé de « race », de classe, d’âge, de religion, de condition de santé, etc.Voilà, ça c’était pour le cadre général du genre. Rapprochons-nous maintenant de la question des violences conjugales. On peut déduire de l’enquête nationale « Vécu et ressenti en matière de sécurité », publiée par le ministère de l’Intérieur, qu’en 2022 environ 77 % des auteurs de violences conjugales sont des hommes. Parmi les violences conjugales enregistrées par les services de sécurité en 2023, 86 % des mis en cause sont des hommes. La même année, 92 % des condamnations pour violences au sein du couple visent des hommes. On sait aussi que sur une moyenne de la période 2019-2023, 84,6 % des auteurs d’homicides au sein du couple sont des hommes, ils sont donc alors auteurs de féminicides – sachant que 43,9 % des femmes autrices ont vécus des violences de la part de leur conjoint avant de les tuer, contre 12,4 % des hommes auteurs. On ne peut que constater que les violences conjugales sont très très majoritairement le fait d’hommes sur des femmes.Et d’un point de vue juridique, comment sont définies les violences conjugales ?J.B. – Alors d’un point de vue juridique, en France les violences conjugales ne sont pas en elles-mêmes une catégorie d’infraction. Donc quand on dit « il a été condamné pour violences conjugales », c’est un raccourci de langage. Pour faire simple, ces violences existent dans le droit en tant que circonstance qui aggrave la peine encourue, au sein de la catégorie « atteinte à l’intégrité physique et psychique de la personne ». L’infraction, ce pour quoi il peut y avoir condamnations c’est des violences sur autrui, et le fait que la victime soit la conjointe, ça alourdit la peine prévue pour cette infraction-là.Et comment se manifestent les violences conjugales ?J.B. – En fait, c’est un ensemble de paroles, de langage non-verbal, de gestes, de démarches, qui créent et nourrissent un certain climat relationnel, et qui visent pour les agresseurs à assoir et maintenir leur pouvoir sur leur conjointe et le contrôle de leur conjointe – et souvent des enfants, aussi.Donc finalement ça ne se résume pas forcément à des coups ou des violences sexuelles ?J.B. – Non effectivement, c’est aussi la micro-régulation du quotidien (c’est à dire les conjoints qui exigent que les serviettes de bain soient pliées de telle manière, les couverts rangés de telle manière, ou que la routine domestique quotidienne soit déroulée dans un ordre bien précis sous peine de représailles). C’est aussi les contraintes sur les tenues, le maquillage, les heures et lieux de sortie, sur les personnes fréquentées, sur les regards et paroles échangés avec d’autres hommes. Ce sont les moqueries, les dépréciations et humiliations, en privé et en public, les insultes, les incitations au suicide. C’est le chantage affectif, le silence, les disparitions régulières, les menaces, le chantage au suicide, les explosions de colère, les objets cassés, les violences sur les animaux domestiques. C’est aussi la surveillance des moyens de communication, la géolocalisation, le harcèlement ; la surveillance des dépenses, la captation des aides financières ; la confiscation des documents administratifs, etc. Ce sont les pressions sur les enfants ; l’enrôlement des proches et des professionnel·le·s dans une vision négative de la conjointe. Et évidemment, ça peut aussi être des coups par séquences explosives, des agressions sexuelles et des viols, spectaculaires ou « ordinaires », mais en terme de violences physiques cela peut aussi être des « petites » tortures physiques, des séquestrations, des privations de nourriture ou de sommeil, etc.Ça peut s’installer très progressivement, un peu comme dans l’histoire de la grenouille plongée dans une eau qui chauffe petit à petit, et qui ne se rend pas compte qu’elle est en train de mourir ébouillantée. L’entourage non plus d’ailleurs, ne se rend pas forcément compte que quelque chose cloche, parce que tant que la victime est sous contrôle et agit d’une manière qui parait normale, on pourrait croire qu’il ne se passe rien. C’est ce qu’il y a de très ordinaire, de très banal dans la violence conjugale. Et soit dit en passant, c’est notamment ce qui fait que la prévention en matière de vie affective et sexuelle est si importante. Ensuite, au moindre élément qui perturbe l’équilibre du contrôle, les violences deviennent plus « extra-ordinaires », plus visibles ou plus facilement identifiables que ce soit par les victimes elles-mêmes ou par l’entourage.Pour en savoir plus sur cette dynamique de contrôle coercitif, je renvoie à l’épisode 78 de l’excellent podcast « Les Couilles sur la table », où Victoire Tuaillon interroge les sociologues Gwénola Sueur et Pierre-Guillaume Prigent.Existe-t-il des profils particuliers plus touchés par les violences conjugales que d’autres ? Et puis, peut-on dresser un profil des agresseurs ?J.B. – Grâce à deux grandes enquêtes publiques d’échelle nationale menées en 2000 et 2015 (voir références ci-dessous), on sait que les violences conjugales existent dans tous les groupes sociaux. Par contre, elles sont plus facilement captées au sein des groupes sociaux défavorisés, qui sont de base davantage en contact avec les administrations et sous l’attention des institutions.Il n’y a pas vraiment de consensus sur un profil général d’agresseur, au-delà du fait qu’il s’agit très majoritairement d’hommes hétérosexuels et cisgenres (c’est-à-dire assignés hommes à la naissance et qui se reconnaissent dans cette identité de genre).Les références citées :Enquête nationale « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (VRS) – Édition 2022, publiée en décembre 2023. InterStats – Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI).« Info rapide n°44 – « Violences conjugales enregistrées par les services de sécurité en 2023 », novembre 2024. InterStats – Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI).« Les violences sexistes et sexuelles en France en 2023 », Lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes (MIPROF), N°22, novembre 2024.Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Ministère de l’intérieur, éditions 2020 à 2024. Édition 2024 (données 2023) : lien vers le sitePodcast Les Couilles sur la table, épisode n° 78, « Violences conjugales, banalité du mâle » Avec Gwénola Sueur et Pierre-Guillaume PrigentEnquête ENVEFF – Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France : Maryse Jaspard et al. (2003). Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, La Documentation française, 370 pages.Enquête VIRAGE – Violences en rapports de genre : BROWN Elizabeth, DEBAUCHE Alice, HAMEL Christel, MAZUY Magali (dir.) (2021). Violences et rapports de genre. Enquête sur les violences de genre en France, Ined Éditions (« Grandes Enquêtes »), 528 pages. > À suivre…Le deuxième podcast expliquera comment sont pris en charge les conjoints violents.>> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle