Article IIndustrie : quel est son avenir ? | Triptyque Transition écologique, concurrence asiatique, économie dominée par les services… Y-a-t-il un avenir pour l’industrie ou…pas ? Dans ce troisième et dernier podcast dont le triptyque est consacré à l’industrie, Hervé Joly directeur de recherche CNRS et chercheur à TRIANGLE va nous apporter quelques réponses.Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/01/tri10-3_hervejoly.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview : Est-ce vraiment si grave que l’industrie décline dans une économie dominée par les services ?Hervé Joly – L’industrie a un temps été considéré comme ringarde en France, comme une activité appelée à décliner, qui fabriquerait des objets matériels devenus secondaires par rapport aux flux de contenus numériques. Le symbole de cette tendance a été la déclaration du PDG d’Alcatel Serge Tchuruk en 2001 annonçant son intention d’évoluer vers une entreprise de téléphonie sans usine, la fabrication secondaire du matériel pouvant être sous-traitée à des tiers. Ce programme a été largement mis en œuvre, mais cela n’a pas sauvé l’entreprise. Alcatel a aujourd’hui disparu, absorbée en 2016 par le groupe finlandais Nokia qui ne maintient que des activités limitées en France. On a retrouvé aussi cette vision dans la décision en 1997 du gouvernement Jospin, exigée par ses partenaires écologistes, d’abandonner le projet d’aménagement du canal Rhin-Rhône, sous prétexte qu’il n’y aurait plus grand-chose de pondéreux à transporter sur des péniches. C’est oublier que, si les services numériques ont une importance croissante dans l’économie, ils reposent aussi sur des infrastructures dont la fourniture dépend de l’industrie : il faut des bâtiments pour les abriter, donc du sable, du ciment, de la ferraille, etc. pour les construire, des serveurs pour gérer des données de plus en plus lourdes, des câbles pour transporter les énergies qui les alimentent ou les flux d’informations qu’ils génèrent, etc.D’autre part, l’importance des services est souvent surestimée ; les services ne sont pas hors sol beaucoup de services sont souvent des services à l’industrie, d’autant que les entreprises industrielles ont de plus en plus tendance à sous-traiter des activités qu’elles accomplissaient auparavant en interne : la gestion informatique est confiée à des prestataires, la surveillance à une société de gardiennage, le ménage à une entreprise de propreté, la cantine à une entreprise de restauration, etc. Si l’usine disparaît, toutes ces activités périphériques disparaissent. L’industrie génère donc beaucoup d’emplois induits.Mais, dans une économie qui doit devenir sobre pour respecter nos engagements climatiques, la désindustrialisation n’est-elle pas nécessaire ?H.J. – Ce qu’il faut bien voir c’est que la désindustrialisation ne correspond souvent pas une baisse des consommations des produits correspondants. Par exemple, on produit de moins en moins de voitures en France, mais le nombre d’immatriculations de voitures neuves n’a pas vraiment régressé, tout juste stagné, sauf ces dernières années pour des raisons, peut-être en partie conjoncturelles (crises sanitaire et énergétique). On importe une part croissante de véhicules de l’étranger. Et donc c’est l’ensemble de la chaîne industrielle qui est affectée, depuis les producteurs d’acier plat pour les carrosseries à tous les équipementiers jusqu’aux fabricants de pneumatiques. Délocaliser des productions à l’étranger diminue les émissions de CO2 de l’industrie en France, mais pas les émissions mondiales, surtout si la production à l’étranger ne répond pas aux mêmes normes qu’en France. D’autre part, la réduction des émissions ne doit pas reposer nécessairement sur une baisse des productions globales, mais sur une transformation des modes de production. Beaucoup de procédés, comme les hauts-fourneaux pour le fer ou les fours pour le ciment, doivent, avec le recours à l’électricité ou éventuellement à l’hydrogène plutôt qu’au charbon ou au mazout, tendre vers la décarbonation. Par ailleurs, l’industrie doit beaucoup plus reposer sur le recyclage des matériaux, des gravats, ou des ferrailles, etc., plutôt que l’utilisation de matières naturelles, nouvelles. Enfin, la transition énergétique repose aussi, qu’elle soit solaire, éolienne, mais aussi nucléaire, sur de nouvelles productions. Il faut là produire plus pour produire mieux. L’industrie n’a donc pas nécessairement vocation à être perdante.Est-ce que l’industrie a un avenir en France face à la concurrence asiatique ?H.J. – L’industrie asiatique, indienne, chinoise, indochinoise, etc., est effectivement la principale menace qui pèse sur l’industrie française et européenne, même si l’industrie se développe ailleurs, en Afrique, au Maghreb notamment, ou en Amérique du Sud. Longtemps, il s’agissait de productions de basse technologie, de grandes séries auxquelles on a facilement renoncé en se disant que de toute façon on ne pourrait pas être compétitifs. Le problème est qu’entre-temps ces pays, notamment la Chine, montent en gamme et nous concurrencent de plus en plus dans des domaines qui étaient encore nos points forts. Les voitures chinoises ou sud-coréennes n’ont aujourd’hui plus grand-chose à envier aux voitures françaises ou européennes ; on peut se demander si demain il n’en sera pas la même chose pour les avions ou les TGV. Pour vendre ces productions dans ces pays asiatiques, nous sommes déjà amenés à faire des transferts de technologie et à délocaliser des productions, ce qui risque à terme de déboucher sur une concurrence frontale. Même notre industrie du luxe, des produits de beauté notamment dont les Asiatiques sont friands, pourrait perdre sa suprématie. Le problème est que ces pays ont un marché intérieur considérable, en plein développement, qui leur permet de produire à une échelle qui n’est pas la nôtre. Mais il faut aussi prendre en compte les évolutions démographiques. La dénatalité que connaissent ces pays, en Asie, encore plus forte qu’en Europe occidentale, va limiter à terme leur main-d’œuvre disponible et pourrait aussi affecter leur compétitivité.Est-ce que c’est un problème propre à la France ?H.J. – Non, toute l’industrie européenne est touchée par cette concurrence asiatique. La Grande-Bretagne a déjà depuis longtemps largement réduit ses ambitions industrielles, comptant sur plus sur ses activités financières et commerciales. Mais d’autres pays ont mieux résisté que la France, l’Allemagne, mais aussi l’Italie voire l’Espagne notamment. L’Allemagne a longtemps pu compter sur son industrie des biens d’équipement, des machines-outils en particulier, largement disparue en France, qui faisait que toute entreprise qui investissait dans le monde faisant souvent appel à du matériel allemand pour développer ses chaînes de production. Cette suprématie tend à s’estomper, d’une part parce qu’il y a moins d’investissements industriels en Europe et d’autre part parce que les pays asiatiques tendent aussi à développer leurs propres compétences dans ce domaine des machines outils. L’industrie allemande, depuis le moteur du Rudolf Diesel ou la bougie de Robert Bosch, reposait aussi beaucoup sur le moteur thermique, dont la remise en cause en faveur d’un moteur électrique moins riche en équipements l’affecte beaucoup. Mais, même si l’industrie allemande est en crise, elle part de plus haut. De son côté, l’Italie a maintenu une industrie dans des secteurs comme la chaussure, le meuble, la mécanique qui ont mieux résisté qu’en France.Alors qu’est-ce qui manque à l’industrie française ?H.J. – L’industrie française dispose de grands groupes phares qui sont leaders mondiaux dans leur domaine, « Saint-Gobain » dans le verre plat, « Air liquide » dans les gaz industriels, « L’Oréal » dans les produits de beauté, « LVMH » ou « Kéring » dans les industries du luxe, etc. Le problème est que ces phares sont un peu des arbres qui cachent le désert. Derrière ces grands groupes de quelques dizaines milliers de salariés on manque de « petits groupes » de quelques milliers ou d’entreprises de taille intermédiaires de quelques centaines de salariés qui soient assez puissants pour s’engager dans la concurrence internationale. Nos autres entreprises sont souvent des PME trop petites pour en avoir les moyens. Lorsque ces entreprises, familiales souvent, sont en difficultés ou en vente, nos grands groupes qui tendent de plus en plus à se limiter aux spécialités dans lesquels ils sont leaders mondiaux, ne sont pas intéressés à les racheter. La Banque publique d’investissement ne peut pas tout faire, les fonds d’investissement privés sont trop rares, et beaucoup d’entreprises tombent dans l’escarcelle de groupes ou de fonds étrangers. Ce n’est pas nécessairement une catastrophe. Beaucoup d’entreprises françaises appartenant à des groupes suédois ou japonais se portent bien, mais il y a quand même un risque, par l’éloignement des centres de décision, de plus grande vulnérabilité, que lorsque des choix d’investissement doivent se faire, ils se fassent aux dépens des sites français. La France a des atouts, par la qualité de ses infrastructures, de ses formations, mais elle a aussi des handicaps, par ses coûts de production élevés, ses normes exigeantes. On a fait des efforts ces dernières années pour les réduire, mais comme les concurrents en font aussi, les écarts de compétitivité ne se réduisent pas ! Dans un déclin général de l’industrie en Europe, il est difficile de faire moins mal quand on part de plus bas…PrécédemmentIndustrie : ses grandeurs et ses limites en FranceHistoire d’un déclin annoncé> À suivre…Ce triptyque est terminé, et nous vous donnons rendez-vous pour un tout nouveau thème la semaine prochaine.Alors à jeudi prochain !>> Pour en savoir plus : Triptyque – Laboratoire Triangle