Droit - économie - gestion / Homme - société / Humanités / Sciences politiques Article Laboratoire Triangle IIndustrie : histoire d’un déclin annoncé… | Triptyque Fermetures d’usines, délocalisations, perte de nos savoir faire, l’industrie française est en souffrance. Quand cela a commencé ? Quelles sont les branches les plus affectées ? Que font les politiques publiques ? Existe-t-il encore aujourd’hui de belles réussites industrielles ? Autant de questions, que nous allons aborder dans ce deuxième podcast, dont le triptyque est consacré à l’industrie. Pour en parler nous sommes avec Hervé Joly directeur de recherche CNRS et chercheur à TRIANGLE Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/01/tri10-2_hervejoly.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview :De quand date le déclin de l’industrie française ? Quelles en sont les causes ? Les difficultés sont-elles plus grandes qu’ailleurs en Europe ?Hervé Joly – Il y a eu dès les années 1930 un déclin en France de certaines industries comme le textile, mais l’emploi industriel s’est globalement maintenu grâce au développement de nouvelles industries, comme la construction automobile ou aéronautique, les équipements électriques, etc. Le véritable déclin de l’industrie a commencé avec la crise de 1974, qui entraîne de lourdes restructurations. Les créations et croissances d’industries nouvelles ne compensent plus les restructurations massives dans les industries anciennes comme le textile, les houillères, ou la sidérurgie, etc. La France souffre d’un coût du travail élevé par rapport à ses productions pas assez tournées vers le haut de gamme et les hautes technologies. L’Allemagne par exemple a aussi un coût du travail élevé, mais son industrie a une image de qualité qui lui permet de vendre plus cher en Europe. Les difficultés se sont accentuées avec la chute du rideau de fer, en 1989-90 qui a ouvert la concurrence avec les anciens pays communistes au coût du travail bien plus faible, et avec la mondialisation des échanges, qui a incité à des délocalisations ou à des importations en provenance des pays asiatiques en particulier. Progressivement, ce sont presque toutes les industries qui se sont trouvées confrontées à cette concurrence agressive.Quelles sont les branches et les régions qui ont été les plus affectées par le déclin de l’industrie ?H.D – Les places fortes des industries traditionnelles, des houillères, de la métallurgie ou du textile, comme la Lorraine, les Ardennes, le Nord, le bassin stéphanois ont été particulièrement touchées. Les industries de la machine-outil et des équipements industriels ont également beaucoup décliné. L’industrie française est devenue très dépendante des importations, notamment allemandes, pour ses investissements. D’autres régions aux industries plus mélangées, comme les agglomérations lyonnaise, grenobloise, bordelaise, etc. s’en sortent mieux. Mais, dans toutes les régions, des entreprises importantes qui faisaient vivre de petites villes ont fermé, entraînant des marasmes qui n’ont pas toujours pu être compensés. Même lorsque les usines n’ont pas fermé, elles sont souvent aujourd’hui des effectifs très réduits. Les industries qui survivent en France sont très mécanisées, automatisées. On produit parfois autant qu’avant avec beaucoup moins de main-d’œuvre. Et les emplois qui subsistent sont plutôt des techniciens qualifiés qui assurent la surveillance ou la maintenance des machines. Les emplois d’ouvriers peu qualifiés ont souvent disparu, et le reste – le transport, le gardiennage, le nettoyage, etc. – a souvent été externalisé auprès de prestataires de services. Les entreprises n’emploient plus elles-mêmes que le personnel directement nécessaire à leurs activités propres.Est-ce que la France a connu aussi dans la période récente des réussites industrielles ?H.D – Il existe aussi de belles réussites industrielles, comme l’aéronautique autour d’Airbus, qui constitue un bassin d’emploi considérable qui, avec les sous-traitants, fait largement vivre la région toulousaine en particulier. Les industries de la défense, qui ne peuvent pas pour des raisons stratégiques être délocalisées, sont également très développées. L’industrie pharmaceutique se maintient bien. On peut citer aussi toute l’industrie agro-alimentaire très implantée notamment dans les zones rurales de l’Ouest de la France ; elle s’appuie sur nos nombreuses ressources agricoles. Le luxe, avec les produits de beauté ou la maroquinerie, offre également de nombreux emplois ; les marges dégagées dans ces secteurs et l’importance de la référence au « made in France », incitent moins à des délocalisations.Est-ce que les politiques publiques peuvent contribuer efficacement à sauver l’industrie ?H.D – Des politiques industrielles volontaristes ont permis le développement de productions nationales importantes comme le TGV, la construction nucléaire ou l’aéronautique de défense. De manière générale, l’industrie française est assez dépendante de commandes des administrations et des entreprises publiques comme EdF ou la SNCF, qui sont moins délocalisées. Mais si l’État sait promouvoir l’industrie de grands équipements, il est moins à l’aise avec des productions plus pointues relevant de commandes privées. Les plans machines-outils ou informatique ont ainsi plutôt été des échecs. Il en est de même pour les productions de biens de consommation privée, comme l’électro-ménager, pour lesquels l’industrie française n’est plus guère compétitive. On annonce à l’automne 2025 la mise en règlement judiciaire d’un des derniers fabricants nationaux, Brandt, qui appartient depuis trois ans à un groupe algérien. L’État s’est efforcé ces dernières années de réduire le coût du travail, en diminuant les cotisations sociales ou la fiscalité sur les entreprises, mais comme les autres pays concurrents ont eu tendance à faire la même chose, la France a gardé un désavantage de compétitivité.Est-ce que l’industrie est handicapée en France par un manque de capitaux, lié notamment à l’absence de fonds de pensions ?H. D. – Lorsque des fondateurs ou des familles propriétaires se retirent du capital d’une entreprise, la France manque souvent d’investisseurs de substitution. Il existe des fonds d’investissements privés, mais ils sont trop peu nombreux. La seule Banque publique d’investissement (BPI France), si elle est présente au capital de nombreuses entreprises, ne suffit pas à préserver un contrôle national. Les cessions profitent souvent à des investisseurs étrangers qui prennent ainsi le contrôle d’entreprises françaises. Ce n’est pas nécessairement une catastrophe, car des groupes étrangers peuvent aussi faire des investissements importants pour développer les capacités de production. Mais, en cas de crise, l’éloignement des centres de décision peut amener ces groupes, moins sensibles aux pressions politiques nationales, à arbitrer en défaveur de leurs sites de production français. Les entreprises dont le capital est coté en bourse ont souvent un actionnariat très international. Le faible développement des régimes de retraite par capitalisation ouvre la voie aux fonds de pension étrangers qui se montrent des actionnaires exigeants en matière de rendement.Donc l’industrie a fortement décliné dans sa part de l’emploi national et souvent aussi dans ses productions. Certaines branches ont été largement abandonnées. La France n’est pas autant devenue un pays sans usines, même si elles sont moins visibles qu’avant, plus éloignées des centres urbains, aussi moins marquées par leurs nuisances (on voit moins de fumées d’usine). Mais elles restent essentielles à l’équilibre de nos territoires, notamment par l’importance des emplois induits dans les services.PrécédemmentIndustrie : ses grandeurs et ses limites en France> À suivre…L’industrie a-t-elle un avenir ?>> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle