Homme - société Dossier Pop'Sciences - Université de Lyon TTerritoires : la culture scientifique comme trait d’union | #3 – Dossier Pop’Sciences « Territoires éloignés, la culture scientifique hors des grandes agglomérations » ©Fossilea « Un pays qui rêve est un pays qui vit » : cette devise du CCSTI de l’Ardèche est partagée aux acteurs présents au séminaire Pop’Sciences du 28 avril 2026 « Territoires éloignés, la culture scientifique hors des grandes agglomérations« qui mettent en œuvre des actions diversifiées pour lutter contre l’éloignement des publics vis-à-vis de l’offre culturelle. Résultat : un foisonnement de coopérations animant les territoires hors des grandes agglomérations, pour faire partout société grâce à la culture scientifique.Même si le terme « éloignement » peut interroger, un diagnostic s’impose : l’offre culturelle, sur les territoires, est loin d’être homogène et accessible. De surcroît, l’existence d’équipements et d’animations n’empêche pas que de larges pans de la population se trouvent empêchés de les investir pleinement. Que faire, face à cette mise à distance multiforme ?Aller vers et faire venir : l’itinérance© Pop’Sciences« Du vent, de la science et des étoiles… Et si la culture scientifique nous unissait ? » : c’est le pari raconté par Mathilde Cognet, Directrice du Pôle Culture à la Communauté de communes Val’Eyrieux et Séverine Morin, Responsable du CCSTI de l’Ardèche. Tout part d’un héritage commun. Trois équipements, non reliés, se trouvant dans des zones « dites » éloignées en Ardèche : l’Arche des Métiers, au Cheylard, l’École du Vent à Saint-Clément et l’observatoire Planète Mars, dans la commune du même nom. Comment mieux faire vivre ces lieux qui ont 20 ans d’existence et permettre la rencontre des publics ? Il est décidé que le dénominateur commun sera la culture scientifique. Avec l’objectif d’une part de faire venir les habitants « du coin » et « ceux de plus loin » (de la Région Auvergne Rhône-Alpes) dans les sites, et d’autre part, d’aller au-devant des publics grâce à une offre et une flotte dédiée. Une équipe mutualisée de 12 employés va ainsi « faire d’une contrainte, l’itinérance, une marque de fabrique », précise Mathilde Cognet. Les médiateurs se déplacent partout dans le département, 7 jours sur 7 : 447 demi-journées ont ainsi été effectuées hors les murs en 2025. En Ardèche, La Fête de la Science dure un mois (au lieu de 10 jours à l’échelle nationale) et le Village des Sciences change de lieu chaque année. En 2025, il s’est déroulé à Mirabel et a accueilli 3000 visiteurs : « On arrive à faire venir un public et un « non public[1] » transporté en bus » précise Mathilde Cognet. Dans cette aventure, la transversalité et l’expérimentation permettent aussi la collaboration avec d’autres secteurs (recherche, enseignement, culture, acteurs économiques, tissu social, enfance) afin de diversifier la programmation (par exemple pour l’évènement Printemps de l’esprit critique). Tous chercheurs, où que l’on soit© EbulliScienceFace à l’inégalité territoriale de l’offre culturelle et aux difficultés de déplacement, l’association EbulliScience, implantée à Vaulx-en-Velin dans le Rhône, a décidé de faire également de l’itinérance un crédo pour aller vers les publics, en créant le concept des Labomobils. Morgane Gil, Directrice de l’association et Anaïs Debourg, référente du dispositif l’affirment : « On veut être les plus accessibles vers celles et ceux qui sont éloignés ». Labomobils est un dispositif itinérant de médiateurs et médiatrices qui se déplacent avec du matériel pédagogique pour « être là où l’on nous le demande » : école, médiathèque, cinéma, centre pénitencier, lycée, classe verte… Ils interviennent dans un rayon maximum de 2h30 autour de Vaulx-en-Velin. Par exemple, à l’école du Biot, en Haute-Savoie, 4 ateliers sciences, pour chacune des 3 classes du village, ont été créés. La pédagogie active, véritable ADN de l’association qui met le public dans la posture d’un chercheur, est au cœur de l’action. Bilan : cet outil est précieux, nécessaire, car il crée une vraie relation de proximité nouvelle, mais il comporte des contraintes : une logistique exigeante, une mobilisation gourmande en temps pour les médiateurs et une certaine fragilité du modèle économique. Faire corps avec le territoire© Pop’SciencesL’itinérance, l’équipe Pop’Sciences connaît bien : « En 2017, nous avons créé un festival ayant pour objectif de rendre les sciences attractives et d’aller à la rencontre de publics éloignés dans la Métropole de Lyon et en territoire hors des grandes agglomérations » rappelle Cécile Rondeau, responsable communication et partenariats. La 5ème édition s’est déroulée à Belleville-en-Beaujolais. Bilan : 3 jours festifs au cœur de la ville avec 70 animations, 190 intervenants (issus des établissements de la ComUE Université de Lyon) qui ont accueilli 5000 visiteurs, dont 1000 scolaires. 75 % de ces publics, heureux de découvrir la culture scientifique, étaient des habitants du territoire de la Communauté de communes Saône-Beaujolais (CCSB).Quelle est la clé d’une telle réussite ? « On travaille en amont, pas à pas, avec le territoire : 2 ans avant l’événement, on va voir ses acteurs pour identifier ses spécificités, volontés, besoins. On réalise une véritable co-construction du festival » raconte Cécile Rondeau. Autre atout de l’édition 2025 : un territoire très engagé, doté d’une volonté politique forte de développer la culture scientifique, en lien avec un axe majeur, la transition écologique. Ce qui a permis un travail avec tous les acteurs locaux (collectivités, écoles, médiathèques) et de proposer des animations en amont du festival. « On a parlé du festival Pop’Sciences toute l’année dans le territoire » évoque Charline Maurice, Directrice culture et patrimoine de la CCSB.La pensée, un sport de combat Remédier à l’éloignement peut également conduire à repenser le service en adéquation avec les besoins de son époque. C’est ce que relève Rémi Vassieux, chargé de l’élaboration d’un Contrat territoire-lecture pour la CCSB. Relier 20 bibliothèques présentes dans 35 communes et rendre plus visibles leurs services est un premier défi. Mais il y a aussi l’adaptation du service, la nécessité de « faire rentrer la bibliothèque dans la vie des gens ». L’avis de la population est ainsi sollicité dans la réflexion menée sur le futur des bibliothèques du territoire. Par ailleurs, la médiathèque doit faire face aux pratiques numériques du jeune public : la tranche d’âge des 7-19 ans consacre, en moyenne, 18 minutes par jour à la lecture d’un ouvrage et 3 heures devant un écran. Cet usage, amplifié par l’IA, a des effets alarmants : baisse de la pensée critique et des facultés de mémoire, fatigue cognitive. Comment les médiathèques peuvent-elles innover sans perdre le sens de leur mission ? La culture scientifique est un levier possible : faire découvrir comment les sciences éclairent les grands enjeux de notre temps (environnement, santé, numérique, alimentation) ; développer une pratique de la pensée, du débat (EMI, philosophie, conférences, rhétorique) : comme l’évoque Rémi Vassieux, « faire de la bibliothèque une salle de sport de l’esprit, un lieu d’entraînement aux capacités mentales à la créativité et au jugement ».Créer l’attractivité scientifique © Pop’Sciences« Donner envie » peut découler enfin d’une révélation de richesses scientifiques du territoire : c’est cette démarche qui est à l’origine du Musée géologique de Fossilea situé à Saint-Jean-des-Vignes. « Dans le beaujolais, les choses sont venues de la base, des passionnés de culture scientifique » raconte Bruno Rousselle, conservateur de Fossilea. À l’origine, une reconversion d’une zone périphérique de la carrière Lafarge Ciments en 1987, a permis la mise au jour de fossiles à l’intérêt scientifique avéré. Un tissu d’associations, dont l’Espace Pierres Folles (regroupant universitaires, enseignants, amateurs éclairés, élus), a accompagné le développement du site. Les extensions successives de ce qui avait débuté comme sentier géologique et jardin botanique ont abouti à un musée ambitieux. Soutenu par les collectivités et ministères, il est aujourd’hui l’un des géosites pilotes du pays Beaujolais, labellisé Géoparc par l’UNESCO en 2018. « Le beaujolais est maintenant reconnu au niveau mondial pour sa diversité géologique : on a quasiment toutes les catégories de roches de la planète. Les applications humaines sont multiples : habitat, patrimoine, histoire et économie » conclut Bruno Rousselle. Un gain d’attractivité acquis grâce à la volonté de partager la science qui se cache sous nos pieds… Un article rédigé par Anne Guinot-DelemarleCo-rédactrice en chef du Pop’Sciences Mag – Juin 2026 ————————————————–Note :[1] C’est en 1968 avec le manifeste de Villeurbanne, rédigé par Francis Jeanson, qu’apparaît pour la première fois de manière formalisée la notion de « non-public ». « Il y a d’un côté le public, notre public et peu importe qu’il soit selon les cas actuel ou potentiel (c’est-à-dire susceptible d’être actualisé au prix de quelques efforts supplémentaires sur le prix des places ou sur le volume du budget publicitaire) ; et il y a de l’autre un non-public : une immensité humaine composée de tous ceux qui n’ont aucun accès ni aucune chance d’accéder prochainement au phénomène culturel. »Francis Jeanson, L’action culturelle dans la cité, Seuil, 1973.Source : Les non-publics : les arts en réceptions : 6es Rencontres internationales de sociologie de l’art de Grenoble, Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2005. >>> Revenir à la page d’introduction du dossier :Territoires éloignés, la culture scientifique hors des grandes agglomérations