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EEntre ville et campagne, des pratiques culturelles différentes ? | #2 – Dossier Pop’Sciences « Territoires éloignés, la culture scientifique hors des grandes agglomérations »

Depuis le 20e siècle, la culture n’a cessé de prendre de plus en plus de place dans le quotidien des Français. Mais selon les territoires et leurs habitants, les usages peuvent apparaître comme extrêmement variables. Y a-t-il ainsi une opposition nette entre publics et pratiques des aires urbaines et ceux des espaces ruraux ? Pour répondre à cette question, nous vous proposons un retour sur l’intervention de Camille Jutant, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Lumière Lyon 2, présentée lors du séminaire Pop’Sciences du 28 avril 2026.

« Pour commencer, qu’entendons-nous par le terme de public ? », interroge Camille Jutant. En France, nous sommes héritiers d’une définition du public qui est marqué par le lien entre politique et culture. Elle repose sur l’idée que l’émancipation du peuple passe par l’accès à la culture et à la connaissance. Une conception qui remonte à la philosophie des Lumières et se retrouve lors de la Révolution française, en 1789, où selon les révolutionnaires, la mission d’un gouvernement est de permettre cet accès pour conduire à l’accomplissement démocratique.

Au 19e siècle, l’accent est mis sur l’éducation, avec en 1881 et 1882, les lois visant à rendre l’école primaire publique, gratuite et obligatoire. Au 20e siècle, la culture se fait une petite place grâce à la conquête de temps libres, notamment avec l’introduction des congés payés en 1936, qui offrent alors la possibilité de s’adonner à des loisirs. Cet accès à la culture est alors perçu comme participant à la formation du citoyen.

Pour permettre cet accès, l’État a une approche très interventionniste : il va mailler le territoire de différents équipements tels que des bibliothèques, des musées… « Cette démarche va forger l’idée qu’on se fait du public : c’est celui qui a accès et qui fréquente des équipements de culture, analyse Camille Jutant. On ne s’interroge jamais sur ce qui fait culture. »

« Ainsi, si on considère le public à partir de la question de l’accès, les personnes des territoires ruraux déclarent forcément qu’elles ont moins accès à la culture », explique la chercheuse. 78 % des personnes interrogées en agglomération parisienne trouvent facile d’accéder à la culture contre seulement 51 % en milieu rural. La moyenne nationale est, elle, à 66%.

Un manque d’envie ?

Mais il s’agit d’une réalité en demi-teinte. « Car si on regarde les raisons annoncées pour ne pas pratiquer une activité culturelle, l’accès n’est pas la réponse majoritaire, explique Camille Jutant. Ce qui est prédominant, c’est le manque d’envie. Viennent, ensuite, les manques de temps et d’argent[1]»

Graphique issu de l’étude « Les pratiques culturelles des Français », étude Ifop Opinion menée en juin 2025.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La chercheuse l’analyse ainsi : « Sans surprise, l’enjeu du  »manque d’envie » dépend d’abord et avant tout de la disponibilité – physique, psychologique… – des individus dans des quotidiens jugés surchargés, avec plusieurs enjeux associés dont notamment une difficulté très concrète à  »faire de la place » aux activités culturelles. Mais également une difficulté voisine, plus fondamentale et pernicieuse, à  »sortir des routines » du quotidien. » D’où ressort le paradoxe que l’offre culturelle locale est sous-consommée par les populations, alors qu’elles sont beaucoup plus actives lors d’un séjour touristique.

Ainsi, la majorité des personnes en milieu rural accorde une grande importance à la culture. Sur une échelle de 0 à 10, les personnes vivant en commune rurale y accordent une note de l’ordre de 6,6. Ce qui est peu éloigné des personnes vivant en agglomération parisienne qui lui attribuent une note de 7,1.

Et cette réduction des écarts entre zones urbaines et rurales est de plus en plus importante. Entre 1973 et 2018, une étude du Département des études, de la prospective, des statistiques et de la documentation (DEPS) a analysé les pratiques culturelles des Français : en 1973, les personnes vivant dans des grandes agglomérations étaient 3,2 fois plus nombreuses à écouter de la musique tous les jours, alors qu’aujourd’hui il n’y a presque plus de différences. On peut, par exemple, l’expliquer par la très nombreuse présence de festivals en milieu rural : « 75 % des

publics d’un festival proviennent du territoire », précise la chercheuse. De plus, la vie associative et bénévole en matière culturelle et patrimoniale est perçue comme très développée dans les milieux ruraux.

Une diversification des pratiques

De manière générale, ces progressions peuvent s’expliquer par les évolutions de la société, qui contribuent notamment à renforcer le poids de la culture. On retrouve, tout d’abord, la place des écrans comme un de ses vecteurs importants, que cela soit pour accéder à un internet, pour visionner des films ou jouer à des jeux vidéo. De plus, les formats d’activités se diversifient et gagnent en légitimité, tels que les spectacles de rue, les concerts de musique électronique et tant d’autres.

Depuis le 20e siècle, les pratiques se sont également massifiées, avec historiquement une démocratisation via la scolarité et l’accès à des études supérieures. Grâce à l’allongement de la durée de la jeunesse, on voit apparaître un phénomène de génération culturelle. « La génération des  »boomers » est la première à avoir gardé ses goûts de jeunesse tout au long de sa vie », ajoute Camille Jutant. La féminisation des usages est également importante. « Le fait qu’elles soient aujourd’hui plus diplômées que leurs homologues masculins dans les jeunes générations, mais aussi plus nombreuses à avoir suivi une formation littéraire ou artistique, constituent deux atouts essentiels qui expliquent en partie leur engagement supérieur dans l’art et la culture », précise la chercheuse qui rappelle l’analyse d’Olivier Donnat, sociologue au ministère de la Culture et de la Communication, en 2005 sur la féminisation des pratiques culturelles[2].

Et enfin, l’augmentation globale du temps libre, ainsi que celle des mobilités impacte énormément les pratiques culturelles. Les départs en vacances sont synonymes de visites de monuments, de musées, d’expositions…

« Entre 1986 et 2010, le temps hebdomadaire consacré au temps libre et aux activités de loisirs a ainsi progressé de 18 % pour les populations rurales et de 14 % pour les populations urbaines », rapporte Camille Jutant. Les publics ruraux ne sont donc pas en reste en termes de pratiques et d’engagement dans les divers domaines de la culture.

 

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Notes

[1] Les pratiques culturelles des Français, étude Ifop Opinion menée en juin 2025.

[2] Donnat, O., 49. La féminisation des pratiques culturelles (2005). Dans Maruani, M., Femmes, genre et sociétés : L’état des savoirs, La Découverte (2005).

 

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