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Les vibrations au secours de nos muscles ? | « Dis pourquoi ? »

LLes vibrations au secours de nos muscles ? | « Dis pourquoi ? »

©RCF radio

Dis Pourquoi ? est une chronique de vulgarisation scientifique de 5 minutes diffusée chaque mardi sur RCF Lyon à 11h50. Dis Pourquoi ? questionne et explore notre univers par les sciences. Chaque semaine, une ou un scientifique répond aux questions et dévoile ses travaux de recherche.

 

 

> Émission du 28 avril 2026

Mathias Velarde, doctorant en biologie à l’Université Jean Monnet et au Laboratoire interuniversitaire de biologie de la motricité, participe à des rencontres avec des collégiens et lycéens dans le cadre de Pop’Sciences Jeunes. Il étudie la perte de force du corps humain, dans le cas des astronautes, qui sont en situation microgravité lors de leurs vol spatiaux mais également dans des situations d’hospitalisation.

Écoutez le podcast :

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Industrie : ses grandeurs et… ses limites en France | Triptyque

IIndustrie : ses grandeurs et… ses limites en France | Triptyque

Industrie  : un terme d’actualité aujourd’hui surtout pour ce qui concerne la désindustrialisation. Cependant en France, nous avons encore des grandes réussites industrielles même si la désindustrialisation fait parler d’elle.

Mais revenons à l’industrie. Quelle est t-elle exactement ? Des usines, des machines et de la fumée…ou encore beaucoup plus que cela ? A partir de quand naît-elle vraiment ? Quelle est son histoire ? Comment s’est-elle répartie sur le territoire ? Et quelles sont ses faiblesses ? Autant de questions qui seront abordées dans ce premier podcast consacré à …l’industrie. 

Pour en discuter nous sommes avec Hervé Joly, directeur de recherches au CNRS,  à TRIANGLE.

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Avant de commencer, pouvez-vous nous préciser ce qu’on entend par industrie ? Et quelles sont les activités que cela regroupe ?

Hervé Joly – L’industrie se distingue traditionnellement, d’une part, des activités relevant de l’exploitation de la terre (agriculture, élevage, sylviculture) et de l’exploitation de la mer (pêche), d’autre part des activités de commerce et de services (transports, hébergement, restauration, information, finances et assurances, etc.). Selon l’INSEE relèvent de l’industrie des activités qui combinent des facteurs de production pour fabriquer des biens matériels destinés au marché. Elle comprend une composante manufacturière, qui transforme des biens, mais aussi une dimension extractive, avec l’extraction de produits minéraux présents dans le sous-sol sous forme solide (houille, minerais), liquide (pétrole) ou gazeuse (gaz naturel). On associe aussi souvent à l’industrie des activités de production et de distribution d’eau, gaz ou électricité, ainsi que celles de construction (la branche des bâtiments travaux publics).

(©) PixabayQuelles ont été les différentes vagues d’industrialisation en France, à quelles innovations techniques ont-elles correspondu ?

H. J. – L’homme a depuis des millénaires fabriqué des objets en bois, en métal, en tissus, etc., mais il l’a longtemps fait manuellement, à petite échelle, d’une manière qui relevait plus de l’artisanat. Jusqu’au début du XIXe siècle, on parle tout au plus pour les nombreux petits ateliers qui peuvent exister de « proto-industrialisation ». Le recours à la force animale des bœufs ou chevaux, ou à la force motrice des cours d’eau a pu permettre de recourir, notamment dans les activités textiles, à des premières formes de mécanisation reposant sur d’autres tractions qu’humaine.

On a donc déjà des formes d’usines qui peuvent se développer en vertu de l’intérêt qu’il y avait rassembler plusieurs ouvriers sur un même site pour profiter d’une même source d’énergie. Mais c’est qu’avec le développement des chaudières et machines à vapeur au cours de la première moitié du XIXe siècle que l’industrie se distingue définitivement de l’artisanat, avec le développement d’usines métallurgiques, mécaniques ou textiles de grande taille, grâce aux économies d’échelle que permet l’énergie puissante tirée du charbon. Cela correspond à ce que l’on appelle la Première Révolution industrielle. Une Deuxième Révolution industrielle survient dans les deux dernières décennies du XIXe siècle avec la double diffusion de l’électricité et du moteur à explosion, qui permet le développement notamment de l’industrie automobile et de la construction électrique. Plus récemment, à partir des années 1960, on parle de Troisième Révolution industrielle avec le développement des industries électroniques et informatiques. Il faut bien voir que ces Révolutions ne correspondent pas à des phases successives, mais à des empilements, les nouvelles industries s’ajoutant à chaque fois aux précédentes qui ne disparaissent pas.

Comment l’industrie française s’est-elle répartie sur le territoire national, entre les régions, entre les villes et les campagnes ?

H.J. – L’implantation de l’industrie dépend traditionnellement d’une triple contrainte, les approvisionnements, la main-d’œuvre et les débouchés. Il faut d’abord disposer de sources d’énergie et de matières premières qui peuvent être difficiles ou coûteuses à transporter ; donc on va avoir tendance à s’implanter près de ces sources ou là où elles peuvent être facilement transportées. La proximité avec les rivières et les fleuves a souvent été essentielle, à la fois pour recourir à la force motrice, pour consommer de l’eau ou pour recourir au transport fluvial. L’industrie qui transforme du bois va s’implanter de manière privilégiée à proximité des massifs forestiers, l’industrie qui traite la laine là où il y a de l’élevage, l’industrie sidérurgique grosse consommatrice de houille dans ses hauts-fourneaux là où il y a du charbon et éventuellement, comme en Lorraine, aussi du minerai de fer. Mais il faut disposer de main-d’œuvre sur place, ce qui incite l’industrie à s’implanter, si ce n’est dans le cœur des villes, du moins dans leurs périphéries immédiates, où elles sont souvent d’ailleurs rapidement rattrapées par l’urbanisation, ce qui entraîne souvent des problèmes de nuisance.

Mais il y a aussi, avec la mécanisation de l’agriculture, de la main-d’œuvre disponible dans de nombreuses zones rurales. L’industrie, lorsqu’elle a notamment besoin de recourir comme l’électrochimie ou l’électrométallurgie à des chutes hydrauliques, pour produire de l’électricité peut également s’implanter dans des zones de montagne peu peuplées, mais il faut là réussir à attirer de la main-d’œuvre, en lui offrant des logements et des services attractifs. Enfin, le transport des productions ayant aussi un coût, notamment lorsqu’elles sont pondéreuses comme l’acier ou le ciment, l’industrie a intérêt à s’implanter près de ses bassins de consommation. Le résultat est que, s’il y a des bassins plus industrialisés que d’autres, il y a de l’industrie sur l’ensemble du territoire, des grandes aux petites villes, des plaines aux zones montagneuses.

Et quels ont été les points forts de l’industrie en France ? Comment se situe la France par rapport aux autres pays européens ?

H.J. – La France est un vaste territoire qui dispose de nombreuses ressources, hydrauliques, agricoles, minières, etc. Le développement de l’instruction permet d’avoir une main-d’œuvre qualifiée. Il existe par ailleurs des bassins de consommation importants, avec de grandes villes où existent des couches bourgeoises à pouvoir d’achat élevé. Les industries sidérurgiques, mécaniques ou textiles françaises ont donc connu un développement qui, même s’il n’a pas rattrapé celui de l’Angleterre pionnière, ou s’il a été dépassé par l’Allemagne dans le dernier tiers du XIXe siècle, restait dans la moyenne supérieure en Europe, la France restant par ailleurs un grand pays agricole. L’industrie française présentait un éventail très complet de productions qui permettait à la France de couvrir l’essentiel de ses besoins aussi bien en métropole que dans son vaste empire colonial. Les tissus et vêtements, les automobiles, les camions, les avions français, etc. étaient une référence dans le monde entier.

L’industrialisation française est-elle marquée de longue date, par rapport à ses concurrents, par des faiblesses ? A-t-elle connu des crises anciennes ?

H.J. – L’industrie française avait des difficultés liées d’abord à des insuffisances d’approvisionnement national. Si elle disposait d’importantes ressources hydrauliques dans ses massifs montagneux, ceux-ci étaient éloignés des grands bassins industriels, la France n’exploitait pas assez de charbon et devait importer un tiers de sa production, avec des coûts d’acheminement élevés. Au XXe siècle, elle a manqué de pétrole national, ses colonies n’étant pas non plus longtemps en mesure de lui en fournir et il a fallu le démantèlement de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale pour qu’elle acquiert des droits que lui ont concédé les Britanniques au Moyen-Orient ; ce sera l’origine de la compagnie française des pétroles (naissance de Total Énergie). La France a aussi cruellement, avec une natalité longtemps plus faible qu’ailleurs en Europe, manqué de main-d’œuvre, ce qui l’a obligé à recourir massivement à une immigration peu qualifiée. L’industrie française s’est ainsi insuffisamment tournée vers des fabrications haut de gamme, ce qui l’a rendu plus vulnérable face à la concurrence étrangère.
L’industrie française a connu des crises conjoncturelles lors de récessions économiques, du fait de contractions de la demande, notamment dans le cadre de la Grande Dépression qui touche la France plutôt au début des années 1880. Mais l’industrie a ensuite redémarré avec la demande. La Grande Crise américaine de 1929 qui traverse l’Atlantique à partir de 1931 a un impact structurel plus durable. Des industries entières, comme l’industrie textile, sont durablement touchées et sont amenées à réduire leurs capacités de production. Au début des années 1960, la décolonisation prive aussi la France de l’importance de ses débouchés coloniaux, en même temps que sur la marché intérieur la concurrence européenne s’affirme avec l’ouverture des frontières permise par le Traité de Rome.

 

> À suivre…

Industrie : histoire d’un déclin annoncé.

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

Prise en charge des conjoints violents : quels sont les enjeux actuels ? | Triptyque

PPrise en charge des conjoints violents : quels sont les enjeux actuels ? | Triptyque

(©) Triangle

Dans ce dernier podcast dont le triptyque est la prise en charge des conjoints violents en France noussoci allons explorer les enjeux et limites de cette prise en charge, telle qu’elle prend forme actuellement.
Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».

 

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Quels sont les impacts de ces prises en charge ? Comment sont-ils mesurés ? Qu’est-ce qu’ils nous apprennent ?

Jessica Blouin – Un objectif central de la prise en charge des conjoints violents, c’est la lutte contre la récidive. Or parmi les structures, celle-ci n’est pas formalisée, homogénéisée et systématisée. Et on ne sait pas quel est le chiffre national de référence : en date du printemps 2022, ce chiffre varie selon les sources de 8 à 60 %. Au-delà de l’indicateur de la récidive, l’évaluation des prises en charge se fait beaucoup à partir des propos des hommes concernés ; le point de vue de la conjointe ou ex-conjointe n’est pas pris en compte. À l’échelle européenne c’est pourtant une recommandation.
Il peut être considéré que le résultat de l’intervention est satisfaisant à partir du moment où l’homme pris en charge reconnaît sa pleine responsabilité de la violence commise, en arrêtant de chercher à culpabiliser sa conjointe dans sa façon d’en parler ; ou bien à partir du moment où il s’investit dans les propositions de l’équipe, dans la psychothérapie, dans des démarches d’insertion sociale, etc. ; ou bien à partir du moment où il est allé au bout du programme de prise en charge.
La question de comment évaluer l’efficacité de ces prises en charge est encore en débat à l’échelle internationale.

Au-delà de l’évaluation formelle, est-ce que les sciences sociales ont étudié l’impact de ces prises en charge sur les hommes concernés ?

J.B. – Les sociologues Marine Delaunay et Cristina Oddone ont commencé à montrer que les prises en charge telles qu’elles sont réalisées actuellement en France semblent peu efficaces voire peuvent être contre-productives. Elles sont trop courtes, donc les changements chez les hommes pris en charge ne peuvent qu’être superficiels. Par exemple, ils vont apprendre des techniques de gestion de la colère ou de communication non-violente, mais ça ne va pas forcément changer leur vision des rôles masculins et féminins dans l’espace conjugal et familial, donc ils pourront toujours considérer que leur conjointe est défaillante, ou les provoque, etc. Ça va être par exemple le cas d’hommes qui vont certes cesser de recourir à la violence physique, mais qui maintiendront leur pouvoir de manière plus insidieuse. Ou le cas de ceux qui vont investir davantage leur rôle de père, mais dans un sens où ils se considéreront meilleur père que la conjointe est mère. Par ailleurs, parce que le contexte ne les y encourage pas, beaucoup de professionnel·le·s restent dans les représentations ordinairement sexistes qu’on a toutes et tous (par exemple : elle l’a peut-être un peu cherché, elle exagère peut-être un peu les faits, etc.) – ce qui fait qu’ils et elles ont une façon de présenter les choses aux hommes pris en charge qui leur confirme ces croyances communes autour du masculin et du féminin.

 (©) PixabayEst-ce que les professionnel·le·s sont formé·e·s pour cette prise en charge des auteurs ?

J.B. – Ça pose la question de la spécificité des violences conjugales, qui nécessiterait donc une formation spécifique. Pour l’instant, les professionnel·le·s sont plutôt formé·e·s à l’exercice généraliste d’une profession, le plus souvent éducation spécialisée et psychothérapie. Le thème des violences est un premier niveau de spécialisation, ce qui fait que certains pros disent qu’ils sont spécialistes de la violence conjugale parce que spécialistes de la violence en général. Mais la sphère conjugale et familiale n’est pas qu’un espace d’étroite proximité physique et affective et donc d’enjeux psycho-émotionnels, elle est aussi un espace où s’incarne à l’échelle individuelle la domination masculine dont on a parlé au 1er épisode. Donc dans la formation des professionnel·le·s, le plus souvent le système de genre n’est pas abordé du tout, ou très succinctement, ou bien encore dans des modules facultatifs.
Développer des formations adaptées, ça implique de développer la traduction de l’enjeu du genre dans de l’outillage pratique, c’est-à-dire des postures professionnelles, des principes d’organisation des activités, des thèmes de discussion, des méthodes et supports matériels, etc. Il y aurait un gros chantier à mener à ce sujet.

Est-ce qu’un cadre de référence est posé par l’État pour ces prises en charge ?

J.B. – Non, pas vraiment. Du côté du législateur il y a des éléments, mais très peu, dans le Code pénal et le Code de procédure pénale. L’appel à projet de 2021 pour la labellisation des CPCA formule quelques attendus : il faut qu’il y ait une solution d’hébergement, un entretien individuel préalable, un module de responsabilisation basé sur la définition pénale du stage de responsabilisation, et il peut y avoir un accompagnement psychologique, médical ou socio-professionnel. Les projets candidats devaient adhérer à une charte d’engagements fédérateurs. C’est mieux que rien, mais on ne peut pas dire que ce soit à l’avant-garde de la prise en charge des agresseurs.
Par ailleurs, depuis que la nécessité de cette prise en charge est mentionnée par la politique nationale de lutte contre les violences faites aux femmes dans les années 2000, jusqu’aux CPCA, il n’y a pas eu d’état des lieux de l’existant, d’analyse des pratiques existantes, réalisé par l’État ou par la FNACAV – la Fédération Nationale des Associations et Centres de prise en charge des Auteurs de Violences conjugales et familiales. C’est difficile, dans ces conditions, d’établir des bonnes pratiques officielles.

Oui, et puis il manque aussi des moyens, des financements ?

J. B- Oui tout à fait. Pérenniser l’existant, développer une prise en charge longue, approfondie, et avec hébergement, développer des outils et méthodes spécifiques, former les professionnel·le·s, tout ça nécessite un budget bien supérieur à ce qui est alloué actuellement. Mais c’est un sujet sensible, car l’argent manque déjà beaucoup pour l’accompagnement des femmes victimes, donc les associations concernées craignent que le financement de la prise en charge des perpétrateurs diminue leurs propres ressources. C’est l’ensemble de la politique nationale de lutte contre les violences faites aux femmes qu’il faudrait largement augmenter.

Pour finir, diriez-vous qu’aujourd’hui, les violences conjugales ont augmenté, diminué, ont évolué depuis les temps où on les étudie ? Pourquoi ?

J. B- La déclaration de violences conjugales et leur identification par les forces de l’ordre a augmenté, ce qui ne veut pas forcément dire que le nombre de faits ou leur gravité a augmenté. D’une part, les violences conjugales sont de mieux en mieux identifiées par les victimes, l’entourage, le voisinage, et la généralisation de la lutte contre ces violences favorisent le sentiment de légitimité à dénoncer et à demander aide, protection et réparation. D’autre part, jusqu’à maintenant les normes égalitaires prennent de plus en plus de place – on peut donc émettre l’hypothèse que ça régule, au sein du groupe social masculin, le recours au contrôle, à la coercition et à la violence envers la partenaire intime. Mais toutes ces évolutions sont extrêmement lentes, l’inertie sociale et la résistance masculine sont très fortes. Les chiffres de femmes victimes de violences conjugales, de féminicides par partenaire intime ou ex, et de suicides forcés, restent terriblement élevés.

Les références citées :

  • DELAUNAY Marine (2019). Les violences entre partenaires intimes : de l’indignation politique et morale aux pratiques routinières des institutions pénales. Une comparaison entre la France et la Suède, thèse de doctorat en sociologie, Université de Bordeaux.
  • DELAUNAY Marine (2023). « La responsabilisation des auteurs de violences conjugales à l’épreuve de leurs stratégies de contestation des décisions pénales », Déviance et Société, 2023/3 (Vol. 47), p.401-433.
  • ODDONE Cristina (2020). « Masculinités à l’épreuve de la loi. Changer (ou pas) dans le cadre des programmes de prise en charge pour auteurs de violences en France et en Italie », dans BODIOU Lydie, CHAUVAUD Frédéric, GRIHOM Marie-José (dir.), Les violences en famille. Histoire et actualités, Hermann Éditeurs, p. 153-167.
  • ODDONE Cristina (2021). « La mise en scène de la masculinité dans les programmes pour auteurs de violences conjugales », in METZ Claire, THÉVENOT Anne (dir.), Faire face aux violences conjugales. Approches croisées d’une notion complexe, Presses universitaires de Strasbourg (« Famille, psyché, société »), p. 205-223.

 

Précédemment

Prise en charge des conjoints violents

Les violences conjugales

> À suivre…

Ce triptyque est terminé, et nous vous donnons rendez-vous pour un tout nouveau thème la semaine prochaine.

Alors à jeudi prochain !

>> Pour en savoir plus :

 

Triptyque – Laboratoire Triangle

Conjoints violents : comment sont-ils pris en charge ? | Triptyque

CConjoints violents : comment sont-ils pris en charge ? | Triptyque

(©) Triangle

Ce triptyque traite de la prise en charge des conjoints violents en France. Dans ce deuxième podcast, nous allons aborder les formes concrètes que peut prendre cette prise en charge, comment elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui, et quels impacts elle a.

Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

 

Quelles formes prend la prise en charge des conjoints violents ?

Jessica Blouin – Actuellement en France, 80% des conjoints violents sont pris en charge dans le cadre d’une contrainte judiciaire, avant un jugement ou après un jugement. Dans le droit, il y a 3 outils légaux mobilisables par les procureur·e·s et juges : l’« obligation de soins », la « prise en charge sanitaire, sociale ou psychologique », et le « stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes ». Je vais parler de ces 2 derniers dispositifs.
Les stages de responsabilisation ont généralement lieu sur 2 ou 3 jours, continus ou en plusieurs séances hebdomadaires ; il y a généralement des temps d’informations descendantes et des temps de groupe de paroles ; avec généralement un rappel de la loi, des éléments sur les conséquences des violences, sur l’égalité femmes-hommes, un peu d’outillage psycho-éducatif (gestion des émotions, communication non-violente, etc.).
La « prise en charge sanitaire, sociale et psychologique » peut prendre des formes très diverses : ça peut être juste un groupe de paroles et des séances de psychothérapie individuelle, ou juste un suivi psy individuel ; il peut y avoir de l’hébergement (notamment en cas d’éviction du domicile conjugal), un dispositif d’accompagnement social plus ou moins développé, des pratiques de soin non conventionnelles (sophrologie, acupuncture, etc.), des activités sportives ou artistiques à visée thérapeutique, etc. Ça peut durer quelques séances hebdomadaires, ou plusieurs semaines en continu, ou plusieurs mois – en général c’est entre 15 jours et 6 mois.

(©) Pixabay

En France, depuis quand parle-t-on de prise en charge des auteurs de violences conjugales ?

J.B. – La prise en charge des conjoints violents émerge dans le contexte de la mobilisation féministe de la fin des années 1970 pour faire reconnaître les violences conjugales comme problème de société et pour que les pouvoirs publics s’engagent. En découvrant petit à petit l’ampleur de ces violences, les militantes féministes ont créé en urgence des espaces de mise à l’abri des femmes victimes. Pour pérenniser ces structures, dans les années 80 elles ont eu recours aux normes institutionnelles du travail social, et les associations de travail social déjà existantes se sont aussi emparées de la prise en charge des femmes victimes.
Toutes ces structures ont été confrontées notamment aux réactions des conjoints violents, et certaines équipes ont commencé à se dire qu’il fallait aussi développer des propositions pour eux. À la fin des années 1980, 4 associations aujourd’hui considérées comme pionnières ont été créées dans ce but : une à Paris, une à Belfort, une à Lyon et une à Marseille. Elles étaient très différentes les unes des autres, du point de vue de leur approche et de la composition de leur équipe. Les assos de Paris et Lyon se sont arrêtées vers 1995, celle de Belfort en 2013, et celle de Marseille a fait évoluer ses activités et existe toujours. Jusqu’au début des années 2000, d’autres structures se créent, mais cette période n’a pas été étudiée du tout, donc on ne sait pas trop ce qui s’y passe. Je pourrai en dire plus au fil de la thèse !
En 2003, quelques membres et ex-membres de ces équipes précurseuses créent la FNACAV, Fédération des Associations et Centres de prise en charge des Auteurs de Violences conjugales et familiales, pour mettre en réseau des structures dédiées à cet objet et faire reconnaître la nécessité de l’engagement des pouvoirs publics. En 2007, la FNACAV compte 17 membres, en 2022, 39 membres. La création de cette fédération et l’augmentation du nombre de structures semblent s’inscrire dans le contexte du développement de la réponse pénale à la violence conjugale à partir du début des années 2000.

Et à partir de quand les pouvoirs publics commencent à s’y intéresser ?

J.B. – En termes d’engagement des pouvoirs publics, entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, il y a quelques aides financières, limitées en montant et en durée. Au début des années 2000, la réponse pénale est développée, et d’autres mesures de politiques publiques spécifiques à la prise en charge des conjoints violents sont indiquées dans les plans interministériels de lutte contre les violences faites aux femmes qui se succèdent à partir de 2005. Mais tout n’est pas réalisé, et ce qui est réalisé demeure peu ambitieux. Au niveau budgétaire, les associations bricolent avec des financements justice, égalité femmes-hommes, et action sociale.
Le Grenelle contre les violences conjugales, fin 2019, est une importante étape d’institutionnalisation, suite à laquelle a lieu en 2020 et 2021 la création-labellisation des CPCA, Centres de Prise en Charge des Auteurs de violences conjugales. Il y en a actuellement 2 par région hexagonale et 1 par territoire outre-mer. Les CPCA perçoivent un financement dédié, au titre du budget égalité femmes-hommes. Quelques critères en termes d’activités et de principes de fonctionnement ont été définis par l’État, mais les configurations et pratiques restent très diverses.

Est-ce qu’il y a un élément déclencheur de cette étape des CPCA ?

J;B. – Il me semble que les CPCA arrivent au fil d’un processus, plutôt qu’après un évènement de rupture. Pour simplifier, d’abord la mobilisation féministe des années 1970 a mis sur la place publique un problème, la violence conjugale, auquel personne ne voulait faire attention parce qu’on disait qu’il relevait du privé. Ensuite, pour que la prise en compte institutionnelle de ce problème ne se contente pas des victimes mais concerne aussi les agresseurs, il a fallu que les féministes maintiennent la pression, que les normes sociales continuent d’évoluer vers plus d’intolérance aux violences faites aux femmes, que les organisations internationales fixent des cadres à respecter aussi par la France, etc. Dans les années 2010, plusieurs éléments précèdent le Grenelle contre les violences conjugales de fin 2019 : la progressive diffusion du terme « féminicide » et la visibilité des décomptes par des collectifs féministes, le quinquennat de François Hollande, le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc, l’évaluation de la France dans le cadre de la convention du Conseil de l’Europe pour la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, etc. Comment on en arrive aux CPCA est un peu le point de départ de mon projet de thèse !

 

Précédemment 

Les violences conjugales

> À suivre…

Le dernier podcast aborde les enjeux de la prise en charge des conjoints violents.

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

Qu’est-ce que la violence conjugale ? | Triptyque

QQu’est-ce que la violence conjugale ? | Triptyque

(©) Triangle

 

Dans ce premier podcast, nous essaierons de définir et de décrire les violences conjugales et de comprendre si elles sont une violence de genre. Pour en parler nous sommes avec Jessica Blouin, doctorante à TRIANGLE en première année dont le sujet de thèse est : « Sociohistoire de la prise en charge des auteurs de violences conjugales en France (1978-2021) ».

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

 

Avant tout, pouvez-vous nous définir ce que l’on considère comme violences conjugales ?

Jessica Blouin – D’un point de vue sociologique, d’abord. Un très large ensemble de recherches menées depuis les années 60 un peu partout dans le monde montre que les violences conjugales sont des violences qui s’exercent entre partenaires intimes ou ex-partenaires intimes, et qui s’inscrivent dans un système de bi-catégorisation hiérarchisée des sexes (c’est à dire qu’on est soit un homme, soit une femme, et que le masculin a plus de valeur que le féminin). Ces violences, elles s’inscrivent aussi dans une injonction à l’hétérosexualité et aux normes qui lui sont liées. Tout ceci constitue le rapport de domination du groupe social et des personnes dites « hommes » sur le groupe social et les personnes dites « femmes ». Ce rapport de domination, il traverse et oriente l’ensemble des sociétés, à toutes les échelles, dans toutes les sphères d’activité humaine, et à tous les âges de la vie. C’est ce qui fait qu’on parle de système de genre.

(©) Pixabay

« Domination », c’est un terme qui peut paraitre fort. Pourtant, pensons d’une part aux multiples inégalités entre les femmes et les hommes, et d’autre part aux dépréciations, aux contraintes, aux menaces et aux violences de toutes sortes que subissent les femmes. Tous ces éléments mis bout à bout forment un fonctionnement global, sociétal, qui est majoritairement au bénéfice collectif et/ou individuel des hommes et au détriment collectif et/ou individuel des femmes. Comme dit précédemment, le phénomène, il est largement documenté, décrit, mesuré, par de très nombreuses recherches – le genre, c’est-à-dire le rapport de domination basé sur le sexe, c’est donc pas une théorie, c’est une réalité sociale, un fait sociologique.

Là je voudrais préciser une chose : jusqu’ici je n’ai parlé que d’hommes et de femmes qui relationnent ensemble, mais en fait c’est une simplification pour aider à comprendre petit à petit, parce que la transphobie et l’homophobie s’inscrivent aussi dans le système de genre, et que ce système s’entremêle avec d’autres rapports de domination : les rapports supposé de « race », de classe, d’âge, de religion, de condition de santé, etc.
Voilà, ça c’était pour le cadre général du genre. Rapprochons-nous maintenant de la question des violences conjugales. On peut déduire de l’enquête nationale « Vécu et ressenti en matière de sécurité », publiée par le ministère de l’Intérieur, qu’en 2022 environ 77 % des auteurs de violences conjugales sont des hommes. Parmi les violences conjugales enregistrées par les services de sécurité en 2023, 86 % des mis en cause sont des hommes. La même année, 92 % des condamnations pour violences au sein du couple visent des hommes. On sait aussi que sur une moyenne de la période 2019-2023, 84,6 % des auteurs d’homicides au sein du couple sont des hommes, ils sont donc alors auteurs de féminicides – sachant que 43,9 % des femmes autrices ont vécus des violences de la part de leur conjoint avant de les tuer, contre 12,4 % des hommes auteurs. On ne peut que constater que les violences conjugales sont très très majoritairement le fait d’hommes sur des femmes.

Et d’un point de vue juridique, comment sont définies les violences conjugales ?

J.B. – Alors d’un point de vue juridique, en France les violences conjugales ne sont pas en elles-mêmes une catégorie d’infraction. Donc quand on dit « il a été condamné pour violences conjugales », c’est un raccourci de langage. Pour faire simple, ces violences existent dans le droit en tant que circonstance qui aggrave la peine encourue, au sein de la catégorie « atteinte à l’intégrité physique et psychique de la personne ». L’infraction, ce pour quoi il peut y avoir condamnations c’est des violences sur autrui, et le fait que la victime soit la conjointe, ça alourdit la peine prévue pour cette infraction-là.

Et comment se manifestent les violences conjugales ?

J.B. – En fait, c’est un ensemble de paroles, de langage non-verbal, de gestes, de démarches, qui créent et nourrissent un certain climat relationnel, et qui visent pour les agresseurs à assoir et maintenir leur pouvoir sur leur conjointe et le contrôle de leur conjointe – et souvent des enfants, aussi.

Donc finalement ça ne se résume pas forcément à des coups ou des violences sexuelles ?

J.B. – Non effectivement, c’est aussi la micro-régulation du quotidien (c’est à dire les conjoints qui exigent que les serviettes de bain soient pliées de telle manière, les couverts rangés de telle manière, ou que la routine domestique quotidienne soit déroulée dans un ordre bien précis sous peine de représailles). C’est aussi les contraintes sur les tenues, le maquillage, les heures et lieux de sortie, sur les personnes fréquentées, sur les regards et paroles échangés avec d’autres hommes. Ce sont les moqueries, les dépréciations et humiliations, en privé et en public, les insultes, les incitations au suicide. C’est le chantage affectif, le silence, les disparitions régulières, les menaces, le chantage au suicide, les explosions de colère, les objets cassés, les violences sur les animaux domestiques. C’est aussi la surveillance des moyens de communication, la géolocalisation, le harcèlement ; la surveillance des dépenses, la captation des aides financières ; la confiscation des documents administratifs, etc. Ce sont les pressions sur les enfants ; l’enrôlement des proches et des professionnel·le·s dans une vision négative de la conjointe. Et évidemment, ça peut aussi être des coups par séquences explosives, des agressions sexuelles et des viols, spectaculaires ou « ordinaires », mais en terme de violences physiques cela peut aussi être des « petites » tortures physiques, des séquestrations, des privations de nourriture ou de sommeil, etc.


Ça peut s’installer très progressivement, un peu comme dans l’histoire de la grenouille plongée dans une eau qui chauffe petit à petit, et qui ne se rend pas compte qu’elle est en train de mourir ébouillantée. L’entourage non plus d’ailleurs, ne se rend pas forcément compte que quelque chose cloche, parce que tant que la victime est sous contrôle et agit d’une manière qui parait normale, on pourrait croire qu’il ne se passe rien. C’est ce qu’il y a de très ordinaire, de très banal dans la violence conjugale. Et soit dit en passant, c’est notamment ce qui fait que la prévention en matière de vie affective et sexuelle est si importante. Ensuite, au moindre élément qui perturbe l’équilibre du contrôle, les violences deviennent plus « extra-ordinaires », plus visibles ou plus facilement identifiables que ce soit par les victimes elles-mêmes ou par l’entourage.


Pour en savoir plus sur cette dynamique de contrôle coercitif, je renvoie à l’épisode 78 de l’excellent podcast « Les Couilles sur la table », où Victoire Tuaillon interroge les sociologues Gwénola Sueur et Pierre-Guillaume Prigent.

Existe-t-il des profils particuliers plus touchés par les violences conjugales que d’autres ? Et puis, peut-on dresser un profil des agresseurs ?

J.B. – Grâce à deux grandes enquêtes publiques d’échelle nationale menées en 2000 et 2015 (voir références ci-dessous), on sait que les violences conjugales existent dans tous les groupes sociaux. Par contre, elles sont plus facilement captées au sein des groupes sociaux défavorisés, qui sont de base davantage en contact avec les administrations et sous l’attention des institutions.
Il n’y a pas vraiment de consensus sur un profil général d’agresseur, au-delà du fait qu’il s’agit très majoritairement d’hommes hétérosexuels et cisgenres (c’est-à-dire assignés hommes à la naissance et qui se reconnaissent dans cette identité de genre).

Les références citées :

 

> À suivre…

Le deuxième podcast expliquera comment sont  pris en charge les conjoints violents.

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

Recherche en santé : penser avec la société | « Dis, pourquoi ? »

RRecherche en santé : penser avec la société | « Dis, pourquoi ? »

©RCF radio

Dis Pourquoi ? est une chronique de vulgarisation scientifique de 5 minutes diffusée chaque mardi sur RCF Lyon à 11h50. Dis Pourquoi ? questionne et explore notre univers par les sciences. Chaque semaine, une ou un scientifique répond aux questions et dévoile ses travaux de recherche.

 

 

> Émission du 31 mars 2026

Marie Préau, directrice de l’Unité Inserm U1290 rattachée à l’Université Lumière Lyon 2, s’intéresse aux enjeux psychosociaux liés tant aux questions de prévention que de prise en charge des maladies chroniques telles que le VIH, le cancer, l’accident vasculaire cérébral, la maladie de Lyme.

Elle est co-coordinatrice scientifique du projet SHAPE-Med@lyon qui développe la recherche autour des grands enjeux de santé globale et organise, dans le cadre du « One Health Summit » accueilli à Lyon, une journée, le 8 avril : « One Health en action : croiser les regards, transformer les pratiques sur le territoire ».

Elle a coécrit, avec son collègue Fabrice Vavre, un article dans le numéro 14 du Pop’Sciences Mag « Santé[s], une vision globale », l’article « Faire One Health : créer les conditions de l’émergence ».

Écoutez le podcast :

> Pour plus d’information, rendez-vous sur le site :

RCF Lyon

PPour aller plus loin

 

 

 

Monnaies locales : ont-elles un avenir ? | Triptyque

MMonnaies locales : ont-elles un avenir ? | Triptyque

triangle

Monnaie locale : après leur essor, les monnaies locales connaissent une phase de légère décroissance. Aussi, dans ce troisième et dernier podcast, dont le triptyque est consacré aux monnaies locales, nous nous poserons la question de l’avenir des monnaies locales.

Pour en parler nous accueillons Marie Fare, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’Université Lumière Lyon 2 et Jérôme Blanc, professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon et bien sûr membre de TRIANGLE.

>> Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Peut-on considérer les monnaies locales comme une réponse à des crises économiques ? 

Jerôme Blanc – En France, elles émergent après 2008, et ce n’est pas une coïncidence : elles se construisent en réponse à une menace de crise financière, bancaire, monétaire, mais également, à l’époque, à une menace de crise énergétique liée à la raréfaction supposée du pétrole. Et les objectifs sont souvent ceux d’une résilience territoriale : il s’agit d’absorber des chocs à venir en transformant progressivement l’économie locale. Aujourd’hui la menace financière s’est un peu éloignée, mais peut resurgir à tout moment, et concernant la menace énergétique du pic pétrolier, elle s’est transformée en menace climatique qui devrait conduire à réduire préventivement le recours aux énergies fossiles. En revanche, la faible taille des monnaies locales reste bien sûr à ce jour un obstacle pour en faire des réponses efficaces à des crises. Sauf dans quelques cas – cf la monnaie Mumbuca dans la ville de Maricá qu’on a évoquée précédemment. Le Mumbuca a notamment été émis pendant le Covid sous forme d’un revenu de base protecteur des populations et de leurs activités économiques.
Les monnaies locales se positionnent généralement comme des réponses possibles à des polycrises (économique mais aussi sociale, écologique) supposant de déployer une palette de solutions nouvelles.

Les monnaies locales ont-elles un avenir ? Lequel ? 

Marie Fare – Les monnaies locales ont connu une forte croissance en France depuis 2010, année de lancement des premières d’entre elles sous leur forme actuelle. Leur nombre a atteint un plateau depuis 2019 et il y en avait 73 en circulation fin 2022. Parmi elles, un nombre croissant est mis en veille sans toutefois être fermées. En les excluant du décompte, on constate un plateau de 63-64 monnaies locales depuis 2020. On observe par ailleurs un processus de fédération d’associations autour d’une monnaie locale commune ainsi que des fusions, donnant lieu à des territoires de circulation plus étendus. Il y a donc actuellement un certain tassement et une recomposition du paysage. L’ampleur des monnaies locales a continué à s’accroître significativement au début de la décennie. En 2022, la masse monétaire à l’échelle nationale dépassait 7,3 millions d’euros et il y avait autour de 36 700 particuliers et 10 100 professionnels adhérents dans toute la France. Mais ces chiffres masquent une forte concentration autour de l’eusko, dont la masse monétaire représentait près de 50 % de la masse totale de monnaie locale en circulation. Cette grande monnaie locale n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe, mais il y a au moins un cas de monnaie locale beaucoup plus étendue au Brésil, dans la ville de Maricá (État de Rio de Janeiro), dans un contexte assez différent.

Est-ce que les monnaies locales sont reconnues au plan légal ? Et qu’en pensent ces pouvoirs publics ? 

M. F. – En France, elles ont été intégrées dans la Loi sur l’économie sociale et solidaire votée en 2014, qui ouvre une nouvelle catégorie juridique leur faisant une place dans le Code monétaire et financier. Le cadre juridique a aussi été modifié par une loi en 2016 qui a ouvert la possibilité que les « prestataires de services de paiement » développent des paiements numériques sans autorisation ou dérogation autorisée, avec quelques conditions.
Cette institutionnalisation est de nature à faciliter le déploiement des monnaies locales sur le terrain, mais il faut que les collectivités locales s’en emparent également en tant qu’outils de développement territorial, ce qui suppose qu’elles les appuient mais les laissent émerger en tant que dispositifs citoyens qui leur sont aussi extérieurs. Cependant, il s’agit d’une institutionnalisation partielle dans la mesure où l’intégration des monnaies locales au code monétaire et financier ne permet toujours pas leur usage direct en paiement par les collectivités locales. Ce point permet de comprendre qu’il y a encore des obstacles réglementaires à un usage plus développé des monnaies locales. Cela conduit le Mouvement Sol, qui est l’organisation de promotion des monnaies locales la plus active en France, à poursuivre un travail institutionnel pour obtenir des avancées législatives.

L’économie locale, voir nationale, connaît-elle une revitalisation du fait de l’existence de monnaies locales ? 

J. B. – Parler de revitalisation supposerait qu’il y a un manque de vitalité. C’est le cas dans certains territoires, certains étant ruraux, mais pas dans d’autres (comme à Lyon par exemple). Au Brésil, il s’agit notamment de développer des activités économiques dans des territoires fragiles et pauvres, comme dans la banlieue de Conjunto Palmeira, à Fortaleza, où la première d’entre elles a été établie en 2002.
En tout cas, pour avoir un effet significatif sur les dynamiques économiques territoriales, il faut un niveau de circulation monétaire relativement important. L’eusko, (monnaie locale du Pays basque), plus grande monnaie locale de France et d’Europe selon ce critère, dispose d’environ 4 millions d’équivalents euros en circulation et touche environ 1% de la population du Pays basque français. Au niveau de la France dans son ensemble, on atteint autour de 7-8 millions d’euros de masse monétaire au total. Les effets sont donc limités. Mais ils sont visibles à une certaine échelle. La thèse d’Oriane Lafuente-Sampietro, qui a été soutenue à Lyon en 2022 avec une cotutelle québécoise, montre ainsi que le chiffre d’affaires des entreprises participantes augmente de 8 à 16% (selon leur taille) par rapport à celles, de type équivalent, qui ne participent pas.
Oriane Lafuente-Sampietro observe également dans sa thèse un effet de mise en réseau des professionnels utilisateurs de la monnaie locale : dans le cas de l’eusko, un tiers des entreprises déclarent qu’elles ont créé de nouveaux liens avec en moyenne 3,5 nouveaux prestataires ou fournisseurs.

Imaginons qu’à l’avenir on développe beaucoup une monnaie locale, risque-telle de perdre sa raison d’exister…et de finalement basculer dans un système traditionnel ? 

M. F. – Une monnaie locale ne peut que rester locale, sans quoi elle perd effectivement sa raison d’être. Cela ne dit cependant rien sur la taille pertinente qu’elle devrait atteindre pour satisfaire ses finalités notamment d’un point de vue géographique. En effet, un des enjeux des monnaies locales consistent à réunir suffisamment d’utilisateurs (des professionnels, des consommateurs, des organisations de l’ESS, des acteurs publics, etc.) de monnaie locale pour favoriser l’accès à une diversité de biens et services au sein du réseau monétaire local. Cela suppose donc de diversifier et de densifier l’usage ce qui relève d’une forme de changement d’échelle et donc de développement tout en maintenant un ancrage local en reliant les différents acteurs de son territoire.
Aussi ce que l’on observe parfois ce sont des logiques d’interconnexion (Brésil et e-dinheiro) qui compliquent la donne. Au Brésil, les usages du e-dinheiro restent locaux même s’il est utilisable plus largement puisqu’il s’agit de la monnaie numérique commune aux monnaies locales.
En France, il existe des projets de monnaie numérique à l’échelle régionale qui serait utilisée par les monnaies locales de cette région tout en conservant les monnaies locales papier
On observe par ailleurs un processus de fédération d’associations autour d’une monnaie locale commune ainsi que des fusions, donnant lieu à des territoires de circulation plus étendus.

Quels sont les principaux défis et perspectives des monnaies locales ? 

M.F. – En interne, les principales difficultés portent sur les ressources humaines et financières. Les monnaies locales indiquent des difficultés à recruter et mobiliser des bénévoles, un gros manque de moyens humains voire un turnover important ainsi que des ressources financières limitées qui engendrent un manque de travail salarié apte à entretenir et développer le réseau d’utilisateurs et la circulation monétaire.
Elles ont aussi des difficultés à mailler leur territoire de circulation pour permettre une circulation de la monnaie, et des difficultés à créer un véritable réseau entre professionnels pour limiter la reconversion. Cela traduit la faiblesse de leurs interactions avec les acteurs du territoire, au-delà de l’adhésion d’entreprises, d’associations et parfois de collectivités, celles-ci ayant alors un rôle de soutien symbolique plus qu’effectif.
Face à cela, les associations de monnaies locales sont en quête d’un nouveau souffle pour renforcer le dynamisme de leur monnaie. La première perspective relevée a ainsi pour objectif de faire croître le nombre d’adhérents particuliers et/ou professionnels et/ou associatifs, ainsi que de recruter et remobiliser des bénévoles,
Elles cherchent également à développer le dynamisme de leur territoire de circulation (groupes locaux, intégration de nouveaux territoires, attention aux territoires un peu délaissés actuellement, etc.)
Pour cela, elles visent à créer ou approfondir des partenariats avec des collectivités territoriales ou avec des acteurs institutionnels ou associatifs, et de prendre part à des « actions » (sécurité alimentaire, transition écologique et sociale, ESS, etc). Citons par exemple les initiatives autour de l’articulation avec des expérimentations inspirées des propositions de sécurité sociale de l’alimentation. L’objectif de ces expérimentations consistent à verser une allocation (dans certains cas en monnaie locale) aux participants pour qu’ils achètent des produits alimentaires auprès de partenaires conventionnés, sur la base de cotisations différenciées selon les niveaux de revenus.
Ces perspectives traduisent un saisissement limité mais croissant de la part des acteurs territoriaux. Il peut refléter un défaut de perceptions de la transversalité dans l’approche du développement territorial portée par les monnaies locales (économique, sociale, culturelle, etc.). Si les monnaies locales souhaitent être reconnues comme des acteurs en capacité de fédérer et d’initier des dynamiques de développement territorial spécifique, elles ont besoin de renforcer leur ancrage territorial et les dynamiques de coopération entre acteurs afin d’en faire un réel levier de transition.

Précédemment

Pourquoi un tel essor des monnaies locales ?

Monnaie locale : quel place dans un système financier ?

> À suivre…

Le triptyque dont le sujet est « les monnaies locales » est terminé. Nous vous donnons rendez-vous pour un nouveau triptyque , avec un tout autre sujet, jeudi prochain.

 

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

 

Monnaie locale : quelle place dans un système financier, dans l’économie locale ? | Triptyque

MMonnaie locale : quelle place dans un système financier, dans l’économie locale ? | Triptyque

(©)triangleNous avons appris précédemment dans le triptyque consacré aux monnaies locales qu’il en existe plus de 70  en France. Aussi,  comment se positionnent elles dans un système financier ? Ont-elles un impact quant à l’économie. Quels effets peut-on en attendre  ? Autant de questions que nous abordons dans ce deuxième podcast. 

Pour en parler nous accueillons Marie FARE, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’Université Lumière Lyon 2 et Jérôme Blanc, professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon et bien sûr membre de TRIANGLE

Écoutez le podcast :

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Les monnaies locales s’intègrent-elles dans un système financier traditionnel ? Pourquoi ? 

Marie Fare – Pour utiliser une monnaie locale, il est nécessaire tout d’abord de convertir des euros en monnaie locale. Les monnaies locales circulant sous format papier et aussi de plus en plus sous forme numérique, la conversion peut se faire auprès d’un comptoir de change ou de façon automatique par virement mensuel via un système d’abonnement. Cela repose donc sur un principe de conversion à l’entrée. Autre point, les monnaies locales, étant gagées sur l’euro, se convertissent à parité avec l’euro : 1 unité de monnaie locale (par exemple, une gonette) est égale à un euro. La contrepartie de l’émission de monnaie locale, c’est donc l’euro d’un montant équivalent, qui est mis en réserve c’est-à-dire déposé sur un compte. Celui-ci est souvent ouvert par les monnaies locales auprès de la Société financière de la NEF ou du Crédit Coopératif. Ce compte permet de reconvertir les unités de monnaies locales en euros quand les professionnels le demandent. Le choix de ces banques ne se fait pas par hasard. La NEF (Nouvelle Economie Fraternelle) est une coopérative bancaire engagée pour la transition écologique et sociale qui assure une transparence des projets qu’elle finance en les publiant chaque année et le Crédit Coopératif est une coopérative bancaire finançant notamment des projets dans l’économie sociale et solidaire.

Comment sont-elles perçues par les banques ? 

Jérôme Blanc – Comme des clientes ! Les banques sont assez imperméables à la logique locale et alternative de bien des associations de monnaies locales, sauf en France dans le cas de la Société financière de la NEF, dont on vient de parler, et qui est une banque coopérative créée autour du projet d’une finance éthique, solidaire et soutenable. En 2018, la NEF a signé une convention tripartite avec les deux réseaux qui structurent les monnaies locales en France, le Mouvement SOL et le Réseau MLCC (monnaies locales citoyennes et complémentaires). Avec cette convention, « la NEF s’engage à prêter au moins le double du fonds de garantie déposé par une association porteuse de projet de monnaie locale aux entrepreneurs adhérents de cette association mais aussi à assurer la visibilité des prêts accordés dans ce contexte ». Il y a donc un appui significatif de cette banque éthique au projet de monnaies locales en France.

©PixabayPeuvent-elles déstabiliser un système financier national ? Pourquoi ? 

J.B. – Non. Elles sont trop petites pour cela. La loi leur fournit un cadrage depuis 2014 puis 2016, qui impose notamment qu’elles soient couvertes par un fonds de garantie en euros et qui les soumet à des contraintes de régulation si elles dépassent un certain seuil de transactions numériques, un seuil qui est assez bas (un million d’euros sur douze mois glissants). Il n’y a pas d’inquiétude à avoir sur une éventuelle déstabilisation financière par leur faute. La masse monétaire totale de ces monnaies locales reste aujourd’hui inférieure à 10 millions d’’euros. En Allemagne, la Bundesbank (banque centrale) a demandé en 2006 à un économiste, Gerhard Rösl, un rapport sur la concurrence éventuelle des monnaies locales à l’égard de l’euro. La conclusion était claire : dans l’état de leur développement, aucun problème. A réviser seulement si leur usage devait beaucoup se développer, ce qui n’a pas été le cas en Allemagne, et reste limité en France.

En période d’inflation, peut-on les voir comme des monnaies sûres ? 

J.B. – Ni plus ni moins que l’euro, puisque leur valeur est à parité avec l’euro.

D’ailleurs peut-on imaginer que demain, elles soient en compétition avec les cryptos monnaies ? 

J.B. – On a tendance à penser, en économie, sous le mode de la concurrence. Mais il existe aussi des effets de complémentarité qu’il ne faut pas négliger. Les cryptos, tout d‘abord, c’est certaines seulement qui ont un usage proprement monétaire : une très petite minorité, parmi laquelle, néanmoins, se trouve le bitcoin, qui est assez massif. Et ces cryptos ne visent pas d’objectifs de dynamisation territoriale et de soutenabilité écologique, au contraire même — Bitcoin est a-territorial et sa consommation électrique n’est pas écologiquement soutenable.
En fait, on observe plutôt une forme d’hybridation entre cryptos et monnaies locales : la technologie de la blockchain est utilisée pour créer des formes numériques de monnaie locale, dans certains cas, comme la monnaie Léman (autour de Genève), ou des choses un peu différentes au Kenya ou en Argentine. Dans ces situations, on ne récupère pas la technologie de Bitcoin, mais une autre technologie blockchain beaucoup moins énergivore.
Il ne faut donc pas considérer qu’il y a concurrence entre cryptos et monnaies locales, mais plutôt, et dans une certaine mesure, une hybridation.

Y a-t-il des secteurs économiques qui bénéficient plus de l’existence d’une monnaie locale ? 

M.F. – Ce qui est visé est l’économie de proximité (sont par exemple généralement exclues les grandes et moyennes surfaces et les grands réseaux franchisés). Elle est composée d’entreprises du tissu socioéconomique local, avec une place importante pour le secteur de l’agriculture/alimentation. Ainsi, les dépenses en monnaie locale s’orientent tout particulièrement vers les dépenses alimentaires du quotidien.

Pouvez-vous nous citer des exemples de réussite en matière de monnaie locale et comment l’expliquez-vous ? 

M.F. – Le cas de l’eusko déjà évoqué, bien sûr. Il y a beaucoup de travaux à ce sujet. Des observateurs extérieurs ont pu dire, ou disent encore, que c’est parce que les Basques ont une identité particulière, et certains en profitent pour affirmer que les monnaies locales sont des outils identitaires et par conséquent néfastes. Ces deux éléments ne tiennent pas. Les travaux de Julien Milanesi, qui est maître de conférences à l’Université Toulouse 3, montrent que la réussite de l’eusko tient à l’ampleur, la densité et l’ancienneté des réseaux militants (coopératifs, agricoles et climatiques essentiellement), qui ont pu être efficacement connectés par le projet de monnaie locale. La condition de réussite première semble donc être la présence d’un tissu militant d’ESS dense que les porteurs du projet de monnaie locale parviennent à intégrer et associer.

Précédemment

Pourquoi un tel essor des monnaies locales ?

> À suivre…

Les monnaies locales ont-elles un avenir….?

 

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

 

Monnaies locales : comment les créer ? Pourquoi un tel essor ? | Triptyque

MMonnaies locales : comment les créer ? Pourquoi un tel essor ? | Triptyque

(©) Triangle

Et si dans votre porte monnaie se trouvaient des monnaies locales ? Quelle idée ! Et bien savez-vous qu’ il en existe plus de 70 en France ?

Aussi, nous avons consacré ce triptyque à ce thème, et dans ce premier podcast, nous allons d’abord comprendre comment se créer une monnaie locale, quand ont-elles vu le jour, mais également pourquoi ont-elles pris leur essor autour des années 2008-2010 ?
Pour en parler nous accueillons Marie Fare, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’Université Lumière Lyon 2 et Jérôme Blanc, professeur de sciences économiques à Sciences Po Lyon et bien sûr membre de TRIANGLE.

>> Écoutez le podcast :

 

> Lire la retranscription des propos de l’interview :

Tout d’abord, comment se créé une monnaie locale, est-ce que tout le monde, institutions comprises, peut se lancer dans ce type de projet ? Pouvez-vous citer quelques exemples de monnaies locales en France ? 

Marie Fare – Les monnaies locales sont des projets collectifs et citoyens. Elles sont généralement mises en œuvre par des associations, soit préexistantes (par le développement d’un projet monétaire), soit créées autour du projet de monnaie locale. Elles réunissent au sein d’une association des citoyens particuliers, des professionnels, des artisans, commerçants, des associations partageant des valeurs. Parfois ces associations s’appuient sur des collectivités territoriales. La plus connue en France est l’eusko dans le Pays basque, à Lyon il y a la gonette, on compte aussi le cairn à Grenoble, le lien à Saint-Etienne, etc.

Quel est ou quels sont les intérêts d’en créer une ? 

M.F – Ce ne sont pas des projets qui visent l’intérêt direct des individus qui l’utilisent, ou un intérêt individuel mais des projets qui ont une finalité collective et territoriale : promouvoir une forme d’économie de proximité soutenable. Les fondateurs, et les utilisateurs, cherchent donc une utilité indirecte, qui résulte du soin porté à ceux des acteurs économiques qui sont ancrés dans le territoire et ont une démarche soutenable, de transition écologique etc.
Dans une enquête menée auprès des associations émettrices de monnaies locales en 2022, on identifie 3 principaux mobiles de création :
Le premier est un mobile économique territorial, où l’économie locale, construite par réseaux, filières, proximité économique etc. prend le sens d’une économie humaine, éthique, mais aussi réelle et de qualité. Ce premier mobile, lié à l’ancrage territorial, se reflète dans les noms choisis par les ML. Ainsi, 59 % des ML répondantes ont choisi un nom faisant référence à une caractéristique de leur territoire, qu’elle soit historique, géographique ou culturelle.
Un deuxième mobile, presque aussi important, renvoie à la qualité du lien social et à l’amélioration des capacités de chacun et du groupe, via le déploiement d’actions et de méthodes démocratiques, l’empowerment, la solidarité et l’existence, au fond, de liens chauds construisant une vie sociale réenchantée.
Loin derrière ces deux mobiles, mais se dégageant tout de même des suivants, se trouve l’enjeu de la reconnaissance et du respect des enjeux écologiques et environnementaux, promouvant la responsabilité individuelle et collective.

©PIXABAYComment se gèrent-elles, fonctionnent-elles ? 

M.F – Dans la mesure où elles visent un mobile économique territorial, ces monnaies peuvent être qualifiées de monnaies marchandes. Elles vont ainsi circuler au sein de l’économie de proximité d’un territoire délimité entre des producteurs, des consommateurs, et parfois des collectivités locales.
Chacune de ces monnaies est gagée sur l’euro, au taux de 1 pour 1, et circule au sein d’un espace délimité géographiquement (département, bassins de vie) mais aussi communautairement (il faut être adhérent de l’association et partager des valeurs)
Pour échanger en monnaie locale, il faut tout d’abord s’en procurer. Il faut pour cela adhérer à l’association émettrice de la monnaie, ensuite échanger des euros contre la monnaie locale.
Ces monnaies locales visent donc des actes de consommation quotidienne et son acceptation repose sur l’adhésion d’entreprises. Elles circulent ainsi dans l’espace marchand classique et ne propose pas un système de prix spécifique.
Cependant, elles ne ciblent qu’une partie de l’activité locale, c’est-à-dire un ensemble d’activités susceptibles de respecter les valeurs inscrites dans les chartes et autres documents rédigés par l’association locale ou par des réseaux de monnaies locales dont elle est membre. Afin de fixer leurs valeurs et leurs objectifs, les monnaies locales françaises tendent à élaborer des chartes assez tôt au démarrage du projet, en amont du lancement.

D’ailleurs est-ce typique de la France ou existe-t-il des monnaies locales ailleurs en Europe, ou sur d’autres continents ? Où sont-elles le plus développées et pourquoi ? 

Jérôme Blance – La France est un cas particulier d’une dynamique plus large. Les monnaies locales sont une application particulière de « monnaies alternatives » qui émergent en Occident à partir du début des années 1980. Les monnaies locales en tant que telles apparaissent surtout au début des années 2000, au Brésil (où elles sont aujourd’hui très nombreuses et dynamiques), en Allemagne ou en Grande-Bretagne. La France puis la Belgique suivent, dans les années 20010. Entre 2010 et 2020, la France est le pays où elles se développent le plus rapidement. Plus de 90 ML ont été lancées entre le début 2010 et 2024.
Cela dit, les projets sont assez différents entre, disons, les pays du sud comme le Brésil, où on vise d’abord à lutter contre la pauvreté (en mêlant monnaie locale, microcrédit et aujourd’hui revenu de base) et pays du nord, où l’on vise plutôt à réorienter les économies locales pour qu’elles soient plus dynamiques et soutenables.

Si on se concentre sur la France, est-ce que ces monnaies sont plus facilement adoptées, par les citoyens, par les institutions publiques et privées ? Et Pourquoi ? 

J.B – Les associations de monnaies locales font un travail compliqué, car, habituellement, utiliser une monnaie a du sens si elle permet de régler des transactions ou des dettes dans un nombre diversifié de situations. Pour constituer ce vivier d’accepteurs, les associations mobilisent d’abord des professionnels, sans trop de difficultés. Sur cette base, la difficulté la plus importante consiste à recruter et préserver un ensemble élargi de particuliers afin d’obtenir un réseau d’usagers suffisamment dense et des transactions suffisamment dynamiques. Enfin, les associations émettrices peuvent s’appuyer, dans certains cas, sur les collectivités pour disposer de ressources mais aussi d’appuis pour l’utilisation de la monnaie (pour des services publics locaux notamment). Comme ces monnaies ne circulent pas d’elles-mêmes, leur circulation suppose une animation permanente, qui suppose elle-même de disposer de suffisamment de travail, bénévole ou, surtout, salarié. D’où l’enjeu très important des ressources dont peuvent disposer les associations émettrices.

Concrètement que peut-on payer en monnaie locale ? 

J.B – Des choses du quotidien, en particulier des produits alimentaires locaux et bio et de la restauration, mais aussi des services de soin, produits d’hygiène et beauté, des services professionnels (informatiques notamment), des librairies, produits artisanaux etc. Dans certains cas, des services publics comme une bibliothèque, une piscine, des transports publics, ou encore l’eau courante, comme à Lyon. Un point important à garder à l’esprit est que les monnaies locales sont généralement employées en complément de l’euro : pour régler une transaction, on peut être amené à combiner monnaie locale et euro. On ne crée donc pas une bulle où ne circulerait que la monnaie locale. Il n’y a pas de sécession ou de communautarisme, dans les cas que l’on connaît aujourd’hui en France ou ailleurs. Ce sont des systèmes qui promeuvent, à l’intérieur de l’économie ordinaire, certains types de pratiques considérées comme vertueuses.

Quelques références :

  • Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Les monnaies locales associatives en France  : quel bilan après une dizaine d’années de développement  ? », Les Carnets de la Chaire ESS, avril 2024, no 10, pp. 1‑11. URL : https://seg.univ-lyon2.fr/la-chaire-ess/les-monnaies-locales-associatives-en-france-quel-bilan-apres-une-dizaine-dannees-de-developpement
  • Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, Les monnaies locales en France en 2023. Résultats de la seconde enquête nationale [Rapport], Lyon, Rouen, Triangle UMR 5206, LASTA, 2023, 70 p., URL : https://shs.hal.science/halshs-04268002.
  • Blanc Jérôme, Fare Marie et Lafuente-Sampietro Oriane, « Local currencies for territorial development : lessons from a national survey in France », Regional Studies, 31 décembre 2025, vol. 59, no 1, p. 2120974, doi:10.1080/00343404.2022.2120974.
  • Dissaux Tristan, « Socioéconomie de la monnaie mobile et des monnaies locales au Kenya  : quelles innovations monétaires pour quel développement  ? », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 3 juillet 2019, no 25, doi:10.4000/regulation.15139.
  • Fois Duclerc Mathilde et Lafuente-Sampietro Oriane, « Un intermédiaire monétaire créateur de proximités territoriales : la structuration d’un réseau d’entreprises autour de la monnaie locale eusko au Pays Basque », Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 2023, Février, no 1, pp. 83‑109, doi:10.3917/reru.231.0083.
  • Laurence Nicolas, « Monetary Contestation as a Driving Force of Institutional Change : The Case of the Eusko, a Local Currency in France », Journal of Economic Issues, 2 juillet 2024, vol. 58, no 3, pp. 906‑921, doi:10.1080/00213624.2024.2382040.
  • Lung Yannick, « La légitimation des monnaies locales par la Loi ESS », RECMA. Revue internationale de l’économie sociale, 26 septembre 2024, no 372‑373, pp. 172‑176, doi:10.3917/recma.372.0176.
  • Pinos Fabienne, « Communs et bien-être  : quand la monnaie locale fait lien », in Timothée Duverger, Vincent Lhuillier et Abdourahmane Ndiaye (dir.), L’ESS en transition(s), Lormont, Editions Le Bord de L’eau, Territoires de l’ESS, 2024, pp. 171‑186, consulté le 24 juin 2024, URL : https://hal.science/hal-04615558.

> À suivre…

Les monnaies locales ont-elles leur place dans un système financier ?

 

>> Pour en savoir plus :

Triptyque – Laboratoire Triangle

Santé mentale : les chemins de l’acceptation | « Dis pourquoi ? »

SSanté mentale : les chemins de l’acceptation | « Dis pourquoi ? »

©RCF radio

Dis Pourquoi ? est une chronique de vulgarisation scientifique de 5 minutes diffusée chaque mardi sur RCF Lyon à 11h50. Dis Pourquoi ? questionne et explore notre univers par les sciences. Chaque semaine, une ou un scientifique répond aux questions et dévoile ses travaux de recherche.

 

 

> Émission du 3 mars 2026

En amont de la Semaine du cerveau à Lyon et en lien avec son article pour le dossier Pop’Sciences « Santé mentale : entre pathologies et bien-être » « Mal-être : essais de reconnaissance », nous recevons Samuel Lézé, maître de conférences en anthropologie médicale à l’École Normale Supérieure de Lyon, membre de l’Institut d’histoire des représentations et des idées dans les modernités (IHRIM).

Écoutez le podcast :

> Pour plus d’information, rendez-vous sur le site :

RCF Lyon

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