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Université de Lyon

JJean Jouzel, climatologue : « Repartir comme avant serait une hérésie »

Jean Jouzel est climatologue, ancien vice-président du groupe scientifique du Giec, promoteur du Pacte Finance Climat.

Propos recueillis par Benoît de la Fonchais, pour Pop’Sciences | Mai 2020


En reléguant la lutte contre le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes au second plan, la crise sanitaire ne risque-t-elle pas de saper les engagements en faveur de l’environnement ?

C’est un risque effectivement. Pourtant, lutter contre le réchauffement climatique est aussi important et urgent que de sortir de la crise sanitaire. Nous sommes à un tournant. Si notre pays veut tenir l’objectif qu’il s’est fixé – à savoir atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 – il n’y a plus une minute à perdre. Nous sommes en retard par rapport à notre feuille de route. Les émissions de gaz à effet de serre (GES) n’ont presque pas diminué dans des secteurs stratégiques comme le transport, le logement ou l’agroalimentaire, le déploiement des énergies renouvelables n’est pas assez rapide, et notre empreinte carbone reste trop élevée. C’est donc notre dernière chance pour éviter un dérèglement du climat tel qu’il serait difficile de s’y adapter dans quelques décennies.

 

2020 devait être une année cruciale pour renforcer la coopération internationale autour des enjeux marins. Plusieurs conférences devaient avoir lieu, mais elles ont été reportées en raison de la pandémie. Cela vous inquiète-t-il ?

Oui, ces grandes conférences devaient aborder des questions essentielles telles que la protection des écosystèmes marins, le statut juridique de la haute mer, les subventions à la pêche, l’exploitation des ressources minérales. L’automne dernier, le Rapport spécial du Giec sur l’océan et la cryosphère (les régions gelées de notre planète) a rappelé à quel point ces milieux sont indispensables à la vie sur Terre et montré les effets désastreux du réchauffement climatique. L’océan se réchauffe, devient plus acide et moins fécond ; le niveau de la mer monte sous l’effet de la dilatation de l’eau, de la fonte des glaciers et des calottes polaires ; les écosystèmes marins et côtiers – notamment les récifs coralliens – sont altérés… Dans ce domaine aussi, il est urgent de prendre des décisions.

Promenade détruite par l’ouragan Irma à Vilano Beach, en Floride / CC0

La crise sanitaire a mis nos économies à l’arrêt, ou presque. Partout, on constate une amélioration de la qualité de l’air. Cette pause est-elle une bonne nouvelle du point de vue du climat ?

Certes, la mise à l’arrêt d’une grande partie de l’activité humaine a réduit sensiblement les émissions de gaz carbonique et la pollution de l’air dans les grandes villes, ce qui est une bonne chose sur le plan de la santé publique. Mon collègue François Gemenne estime que la diminution de la pollution pendant le confinement en Chine a probablement sauvé plus de vies que le coronavirus n’en a prises. En revanche, cela ne va pas changer beaucoup l’évolution du climat à long terme. Il faudrait pour cela que l’effort se poursuive pendant des années. Rappelons-nous qu’après la crise de 2008 les émissions des GES ont légèrement baissé et qu’elles sont reparties de plus belle dès 2010.

 

Pour faire face au Covid-19, l’état d’urgence sanitaire a été décrété ; des sommes colossales ont été mobilisées par les banques centrales pour éviter que l’économie ne s’effondre. Croyez-vous que nous soyons capables d’en faire autant pour le climat ?

Bien sûr ! Le Haut conseil pour le climat estime qu’il faudrait injecter 20 milliards d’euros supplémentaires par an pour réussir la transition écologique en France. C’est une somme importante, mais que représente-t-elle par rapport aux 110 milliards d’euros du plan d’urgence que le gouvernement vient de décider pour faire face à la crise. Avec Pierre Larrouturou, député européen et nouveau rapporteur du budget de l’Union européenne, nous avons lancé le projet de pacte Finance-Climat qui vise à orienter une partie de la création monétaire de la Banque centrale européenne vers des investissements destinés à décarboner notre économie. La crise sanitaire nous montre qu’il est possible de bousculer les règles quand les enjeux le réclament. Les solutions sont connues, ce qu’il faut désormais c’est la volonté politique.

 

Cela fait trente ans que les experts tirent le signal d’alarme, et pourtant nous n’arrivons pas à prendre la mesure de ce qui nous attend. Comment expliquer ce manque de réaction ? Comment faire pour se réveiller ?

Cela tient au fait qu’on ne voit pas les conséquences de nos actes. L’inertie de la machine climatique est telle que les effets des émissions de GES, déjà perceptibles, ne seront vraiment dangereux qu’après 2050. Ce sont nos enfants qui paieront le prix de notre inconséquence. La jeunesse du monde est en train de le réaliser : c’est pour cela qu’elle a commencé à descendre dans la rue. Pour que les comportements changent, peut-être faudrait-il nous transporter virtuellement en 2080, en plein cœur de l’été. Ainsi, nous ressentirions la chaleur insupportable, nous verrions, dans certaines régions, la désertification de nos campagnes, nous constaterions la submersion des villes côtières…

28 ans et une pandémie plus tard. (Les chefs d’États et de gouvernements réunis à la première conférence mondiale pour le climat, à Rio en 1992. UN Photo/ Tom Prendergast)

On parle beaucoup du « jour d’après ». Certains disent qu’on ne peut pas relancer l’économie sur les mêmes bases, que ce choc est l’occasion de réorienter totalement nos économies ; d’autres prétendent qu’il faut avant tout redonner du travail à tout le monde quel qu’en soit le prix… Comment voyez-vous les choses ?

C’est certain, il faut remettre l’économie en marche, mais pas à n’importe quel prix ! Le Haut Conseil pour le climat vient de le dire très clairement. C’est au contraire le moment d’accélérer la transition pour renforcer notre résilience et nos capacités d’adaptation face aux risques sanitaires et climatiques. Il est donc impératif de conditionner l’octroi d’aides publiques à des acteurs privés à l’adoption de plans d’investissement compatibles avec la trajectoire bas carbone, par exemple dans les secteurs du transport aérien et de l’automobile, et de résister à la pression de certains lobbies, qui cherchent à assouplir la réglementation environnementale. Repartir « comme avant » serait une hérésie. D’autant plus que la transition écologique est source de dynamisme économique : on estime à 600 000 le nombre d’emplois nets qu’elle pourrait générer en France d’ici à 2050 et à 6 millions, au niveau de l’Union européenne. Non, vraiment, n’hésitons plus !

 

Cette interview préfigure la sortie  du 6e numéro de Pop’Sciences Mag dédié à la part invisible de l’Océan, en juin 2020.