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LLe droit : adapter les réponses juridiques aux défis de chaque époque | #1 – Dossier Pop’Sciences « La recherche en droit : une science aux multiples visages »

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Né dans la Rome antique, le droit occidental s’est élaboré au fil des siècles, en s’adaptant aux contextes politiques, économiques et sociaux. Il est un des outils essentiels pour organiser la vie collective, encadrer les comportements et accompagner les transformations profondes de la société.

Le droit, une construction humaine qui encadre la vie commune

En France, le « droit » désigne aujourd’hui un ordre juridique articulé autour de lois, dont les tribunaux assurent le respect. Mais ce système de régulation des comportements n’a pas toujours existé sous cette forme. Historienne du droit à Sciences Po Lyon, Anne-Sophie Chambost explique qu’on trouve dans la Rome antique l’origine du droit occidental et de ses grandes catégories. « On le qualifie de droit positif, par opposition au droit naturel qui désigne l’ordre général du monde, du cosmos, régi par les dieux ou la Nature, précise-t-elle. Le droit positif concerne, lui, la manière dont les hommes organisent le petit espace de la cité ».

C’est aux Romains que l’on doit d’avoir créé cette manière particulière d’énoncer les règles et de les mettre en perspective les unes avec les autres pour former un véritable système juridique. La production de règles s’élabore dès la République (509 – 27 av. J.-C.), elle se poursuit sous l’Empire (27 av. J.-C. – 476) avec les premiers projets de codification. Après la scission de l’Empire, Justinien (527- 565) fera compiler l’ensemble du droit romain en une unique synthèse.

L’Église catholique, qui est née dans l’Empire romain et se diffuse dans toute l’Europe, joue un rôle clé dans la transmission du droit – tout en produisant son propre droit : le droit canonique. A l’imitation des empereurs romains, des rois barbares se dotent de règles mêlant droit romain et droit coutumier. La production de règles se poursuit tout au long du Moyen Age, de manière assez désordonnée. Puis, explique l’historienne, « on retrouve, à la fin du 11e siècle, à Bologne, un ensemble complet des compilations de Justinien. Or, c’est là qu’apparaît la première université, d’où essaimeront les autres universités, et notamment autour de l’enseignement du droit ». Cette redécouverte marque un retour en force du droit romain.

Droit romain, droit coutumier, lois des souverains, etc., forment un système juridique que l’on appelle pluraliste du fait de la diversité de ses sources. « La Révolution française va mettre de l’ordre, détaille Anne-Sophie Chambost, en affirmant, avec les penseurs des lumières, que la loi est l’expression de la volonté générale ». S’impose un système dit moniste, où l’unique source du droit est celle produite par des représentants élus de la Nation. Révolutions politique et juridique, la Révolution française entreprend de reformater un corpus devenu complexe et illisible. Napoléon Bonaparte achèvera ce travail en engageant « un train de codification qui conduira en particulier à l’adoption du Code civil en 1804, qui survivra à l’effondrement de l’Empire. Largement refondu, il constitue encore aujourd’hui la base de notre droit ».

De quoi l’intérêt des juristes pour l’anarchie est-il le signe ?

Si le droit occidental a progressivement fixé ses modalités de production, son contenu évolue en permanence. « Une transformation nécessaire, souligne Anne-Sophie Chambost, dans la mesure où le droit accompagne – mais précède aussi parfois – l’évolution de la société ». Cette connexion du droit aux préoccupations d’une époque se lit par exemple dans deux champs distincts : l’auto-organisation et l’environnement.

S’intéresser à l’anarchie, une doctrine qui dans l’imaginaire collectif rejette toute règle, paraît curieux pour un ou une juriste. C’est pourtant par-là que Anne-Sophie Chambost est entrée dans l’histoire du droit [voir sa mini-biographie] ; et aujourd’hui, le sujet intéresse. « Il y a eu une évolution, d’abord chez les jeunes juristes, puis chez certains collègues qui ont commencé à s’y mettre ». Sans doute cet intérêt renvoie-t-il au besoin de comprendre certains mouvements qui cherchent à s’auto-organiser. Contrairement à l’idée reçue, l’anarchie signifie moins un refus des normes (l’anarchie n’est pas le désordre) qu’un refus de l’État [Encart]. Or, notre époque connaît un moment de défiance vis-à-vis du pouvoir étatique. Des zadistes aux Gilets jaunes, des formes collectives de luttes apparaissent qui témoignent de la vitalité d’un engagement empruntant d’autres voix. « Comment s’organise-t-on quand l’État n’est pas là ?, interroge la juriste. C’est la grande question des anarchistes – et c’est en particulier ce que Proudhon[1] trouve dans les sociétés de secours mutuel lyonnaises ». De fait, les canuts s’organisent via des règlements professionnels, des caisses de soutien et de consommation. Ils se battent aussi pour une meilleure représentation dans les conseils de prud’hommes, conscients de l’importance du droit pour défendre leurs intérêts.

On le voit, le droit peut jouer un rôle dans la transformation sociale « par le bas ». S’auto-organiser pour produire des règles puis les défendre politiquement, via la lutte juridique, est un moyen de peser sur l’évolution de la société. Anne-Sophie Chambost explique ainsi qu’à la fin du 19e siècle, des anarchistes sont entrés dans les premiers syndicats ouvriers avec cette conscience que le droit était une arme. « La lutte sociale se fait certes dans la rue, mais aussi en judiciarisant les combats ; intenter des procès est une façon d’instaurer un rapport de force. En ce sens, si l’État produit le droit, la société peut également faire émerger des pratiques juridiques. Par provocation on devrait parler de ‘droit étatique’ afin de mieux signifier qu’il y a aussi des formes de droit social ailleurs que dans la loi… ».

Le vivant, nouveau champ du droit

Que le droit soit un outil pour répondre aux enjeux de chaque époque, on le voit encore dans le renouvèlement du droit de l’environnement. Au moment où le dérèglement climatique place le vivant au cœur de toute réflexion sérieuse sur l’avenir de l’humanité, le droit apparaît comme un vecteur de protection.

Or, pour Anne-Sophie Chambost, cela soulève des questions théoriques passionnantes. Depuis de nombreuses années se pose la question de reconnaître la personnalité juridique aux animaux ou à la nature. Ce qui passe par une nouvelle manière de penser le droit. « Le droit occidental fut avant tout un outil de propriété, produit par les Hommes pour les Hommes, afin de maîtriser leur environnement, le temps, l’espace… Dans ce cadre, cela me conduit à penser que la notion de « sujet de droit » forgée pour l’humain ne peut pas forcément être calibrée pour le vivant, sauf au prix de torsions philosophiques ». Protéger l’environnement passerait moins par l’octroi de droits au vivant que par l’imposition de devoirs aux Hommes. Malheureusement, souligne la chercheuse, nos sociétés sont moins réceptives à l’idée de devoir, et l’actualité montre que cela est manifestement insuffisant. « Doit-on alors étendre de façon indéfinie des concepts juridiques au risque de les dévitaliser ? »

D’autres cultures n’ont ni le même rapport au vivant ni le même rapport au droit que nous. Anne-Sophie Chambost rappelle que certaines civilisations d’Amérique du Sud, par exemple, ont développé l’idée d’une Terre Mère qui fonde une conception large des droits. « Philosophiquement, dire que la Terre a des droits est un geste fort. Il reste que cela demeure un énoncé produit par des Hommes, complexe à rendre juridiquement effectif ». Plusieurs solutions ont été proposées, par exemple, en créant des parlements des choses ou des représentants de la nature… qui mettent toujours l’homme à la manœuvre.

Signe de la vitalité de ces questionnements, Liberté, dignité, habitabilité (Gallimard, 2026) du philosophe Baptiste Morizot et du juriste Laurent Neyret, dans lequel ils cherchent à renforcer ce droit de l’environnement. Constatant qu’il s’agit d’un droit faible, ils ne partent pas de l’idée qu’il faut augmenter l’arsenal des règles juridiques, mais que pour pouvoir s’appliquer efficacement, celles-ci manquent d’une valeur fondamentale sur laquelle s’appuyer. Après les droits de l’Homme qui reposent sur la dignité et la liberté, ils proposent ainsi de consacrer l’habitabilité comme fondement du droit de l’environnement. Par habitabilité, il faut entendre la façon dont le vivant interconnecté est la condition qui rend la vie possible sur Terre. Pour Anne-Sophie Chambost, « projeter ainsi un nouveau principe peut permettre de faire évoluer les juristes et le droit ».

Le chantier est en cours et l’été que nous venons de passer illustre de manière dramatique l’urgence de penser l’état du monde et les besoins de la société à l’aune des fondements du droit. Produit par l’État, mais aussi influencé par les pratiques collectives, celui-ci est un levier essentiel pour répondre aux défis du temps et organiser notre avenir commun.

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Note

[1] Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est un polémiste économiste, philosophe et homme politique français précurseur de l’anarchisme.

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Encart

Livre  » Jusqu’à la garde », A.S. Chambost

Signé Anne-Sophie Chambost et publié en février 2026 par Libel, Jusqu’à la garde fait partie d’une collection de courts récits dédiés à Lyon et sa métropole. Dans celui-ci, le fait divers rejoint la grande histoire : L’assassinat, en 1894, du président de la République française Sadi Carnot, rue de la République, par Caserio, un anarchiste italien. L’autrice y retrace cet épisode sombre de l’anarchie et de ce que les historiens appellent la propagande par le fait, une stratégie d’action politique cherchant à convaincre les esprits en menant des actions révolutionnaires plutôt qu’avec des idées. L’historienne se glisse dans la tête de chacun des protagonistes du drame pour disséquer leurs probables réflexions. Celles de l’anarchiste, dont la violence a fini par associer durablement son mouvement au chaos. Celles du chef d’État, dont elle imagine les doutes sur la répression policière et judiciaire qu’il fait peser sur les activistes, sans chercher à réformer un système pourtant souvent corrompu. Une expérience de pensée aussi passionnante qu’une enquête policière.

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Un article rédigé par Ludovic Viévard, rédacteur, FRV100, pour Pop’Sciences, septembre 2026.