LL’Europe veut libérer le potentiel des données de santé La souveraineté numérique est devenue un objectif central de la politique européenne. Au-delà de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs et du cloud computing, ou « informatique dématérialisée », le débat s’étend désormais à l’une des catégories d’information les plus sensibles détenues par les gouvernements : les données de santé, qui sont collectées par les hôpitaux, l’assurance-maladie, les laboratoires d’analyses médicales et les institutions publiques.Pour mieux anticiper les risques de santé publique, suivre les épidémies, allouer les ressources, l’Union européenne a adopté la création d’un Espace européen des données de santé, qui entrera en application de manière différée à partir de mars 2027 et qui soulève de nombreuses questions de gouvernance, bien au-delà de la protection de la vie privée.Avec son Espace européen des données de santé (EEDS), l’Union européenne (UE) est confrontée à un défi de taille : comment exploiter la valeur scientifique et économique des données de santé, tout en garantissant la sécurité de l’infrastructure qui les héberge et son alignement sur les intérêts et les valeurs européennes ? […]Un article d’Antoine Boutet, maître de conférence en sécurité information, privacy et IA à l’INSA Lyon et de Pankaj Raj, ingénieur de recherche en droit européen à l’Université Grenoble Alpes – The Conversation – 25 juin 2026>> Lire l’article complet :THE CONVERSATION
IIndustrie : quel est son avenir ? | Triptyque Transition écologique, concurrence asiatique, économie dominée par les services… Y-a-t-il un avenir pour l’industrie ou…pas ? Dans ce troisième et dernier podcast dont le triptyque est consacré à l’industrie, Hervé Joly directeur de recherche CNRS et chercheur à TRIANGLE va nous apporter quelques réponses.Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/01/tri10-3_hervejoly.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview : Est-ce vraiment si grave que l’industrie décline dans une économie dominée par les services ?Hervé Joly – L’industrie a un temps été considéré comme ringarde en France, comme une activité appelée à décliner, qui fabriquerait des objets matériels devenus secondaires par rapport aux flux de contenus numériques. Le symbole de cette tendance a été la déclaration du PDG d’Alcatel Serge Tchuruk en 2001 annonçant son intention d’évoluer vers une entreprise de téléphonie sans usine, la fabrication secondaire du matériel pouvant être sous-traitée à des tiers. Ce programme a été largement mis en œuvre, mais cela n’a pas sauvé l’entreprise. Alcatel a aujourd’hui disparu, absorbée en 2016 par le groupe finlandais Nokia qui ne maintient que des activités limitées en France. On a retrouvé aussi cette vision dans la décision en 1997 du gouvernement Jospin, exigée par ses partenaires écologistes, d’abandonner le projet d’aménagement du canal Rhin-Rhône, sous prétexte qu’il n’y aurait plus grand-chose de pondéreux à transporter sur des péniches. C’est oublier que, si les services numériques ont une importance croissante dans l’économie, ils reposent aussi sur des infrastructures dont la fourniture dépend de l’industrie : il faut des bâtiments pour les abriter, donc du sable, du ciment, de la ferraille, etc. pour les construire, des serveurs pour gérer des données de plus en plus lourdes, des câbles pour transporter les énergies qui les alimentent ou les flux d’informations qu’ils génèrent, etc.D’autre part, l’importance des services est souvent surestimée ; les services ne sont pas hors sol beaucoup de services sont souvent des services à l’industrie, d’autant que les entreprises industrielles ont de plus en plus tendance à sous-traiter des activités qu’elles accomplissaient auparavant en interne : la gestion informatique est confiée à des prestataires, la surveillance à une société de gardiennage, le ménage à une entreprise de propreté, la cantine à une entreprise de restauration, etc. Si l’usine disparaît, toutes ces activités périphériques disparaissent. L’industrie génère donc beaucoup d’emplois induits.Mais, dans une économie qui doit devenir sobre pour respecter nos engagements climatiques, la désindustrialisation n’est-elle pas nécessaire ?H.J. – Ce qu’il faut bien voir c’est que la désindustrialisation ne correspond souvent pas une baisse des consommations des produits correspondants. Par exemple, on produit de moins en moins de voitures en France, mais le nombre d’immatriculations de voitures neuves n’a pas vraiment régressé, tout juste stagné, sauf ces dernières années pour des raisons, peut-être en partie conjoncturelles (crises sanitaire et énergétique). On importe une part croissante de véhicules de l’étranger. Et donc c’est l’ensemble de la chaîne industrielle qui est affectée, depuis les producteurs d’acier plat pour les carrosseries à tous les équipementiers jusqu’aux fabricants de pneumatiques. Délocaliser des productions à l’étranger diminue les émissions de CO2 de l’industrie en France, mais pas les émissions mondiales, surtout si la production à l’étranger ne répond pas aux mêmes normes qu’en France. D’autre part, la réduction des émissions ne doit pas reposer nécessairement sur une baisse des productions globales, mais sur une transformation des modes de production. Beaucoup de procédés, comme les hauts-fourneaux pour le fer ou les fours pour le ciment, doivent, avec le recours à l’électricité ou éventuellement à l’hydrogène plutôt qu’au charbon ou au mazout, tendre vers la décarbonation. Par ailleurs, l’industrie doit beaucoup plus reposer sur le recyclage des matériaux, des gravats, ou des ferrailles, etc., plutôt que l’utilisation de matières naturelles, nouvelles. Enfin, la transition énergétique repose aussi, qu’elle soit solaire, éolienne, mais aussi nucléaire, sur de nouvelles productions. Il faut là produire plus pour produire mieux. L’industrie n’a donc pas nécessairement vocation à être perdante.Est-ce que l’industrie a un avenir en France face à la concurrence asiatique ?H.J. – L’industrie asiatique, indienne, chinoise, indochinoise, etc., est effectivement la principale menace qui pèse sur l’industrie française et européenne, même si l’industrie se développe ailleurs, en Afrique, au Maghreb notamment, ou en Amérique du Sud. Longtemps, il s’agissait de productions de basse technologie, de grandes séries auxquelles on a facilement renoncé en se disant que de toute façon on ne pourrait pas être compétitifs. Le problème est qu’entre-temps ces pays, notamment la Chine, montent en gamme et nous concurrencent de plus en plus dans des domaines qui étaient encore nos points forts. Les voitures chinoises ou sud-coréennes n’ont aujourd’hui plus grand-chose à envier aux voitures françaises ou européennes ; on peut se demander si demain il n’en sera pas la même chose pour les avions ou les TGV. Pour vendre ces productions dans ces pays asiatiques, nous sommes déjà amenés à faire des transferts de technologie et à délocaliser des productions, ce qui risque à terme de déboucher sur une concurrence frontale. Même notre industrie du luxe, des produits de beauté notamment dont les Asiatiques sont friands, pourrait perdre sa suprématie. Le problème est que ces pays ont un marché intérieur considérable, en plein développement, qui leur permet de produire à une échelle qui n’est pas la nôtre. Mais il faut aussi prendre en compte les évolutions démographiques. La dénatalité que connaissent ces pays, en Asie, encore plus forte qu’en Europe occidentale, va limiter à terme leur main-d’œuvre disponible et pourrait aussi affecter leur compétitivité.Est-ce que c’est un problème propre à la France ?H.J. – Non, toute l’industrie européenne est touchée par cette concurrence asiatique. La Grande-Bretagne a déjà depuis longtemps largement réduit ses ambitions industrielles, comptant sur plus sur ses activités financières et commerciales. Mais d’autres pays ont mieux résisté que la France, l’Allemagne, mais aussi l’Italie voire l’Espagne notamment. L’Allemagne a longtemps pu compter sur son industrie des biens d’équipement, des machines-outils en particulier, largement disparue en France, qui faisait que toute entreprise qui investissait dans le monde faisant souvent appel à du matériel allemand pour développer ses chaînes de production. Cette suprématie tend à s’estomper, d’une part parce qu’il y a moins d’investissements industriels en Europe et d’autre part parce que les pays asiatiques tendent aussi à développer leurs propres compétences dans ce domaine des machines outils. L’industrie allemande, depuis le moteur du Rudolf Diesel ou la bougie de Robert Bosch, reposait aussi beaucoup sur le moteur thermique, dont la remise en cause en faveur d’un moteur électrique moins riche en équipements l’affecte beaucoup. Mais, même si l’industrie allemande est en crise, elle part de plus haut. De son côté, l’Italie a maintenu une industrie dans des secteurs comme la chaussure, le meuble, la mécanique qui ont mieux résisté qu’en France.Alors qu’est-ce qui manque à l’industrie française ?H.J. – L’industrie française dispose de grands groupes phares qui sont leaders mondiaux dans leur domaine, « Saint-Gobain » dans le verre plat, « Air liquide » dans les gaz industriels, « L’Oréal » dans les produits de beauté, « LVMH » ou « Kéring » dans les industries du luxe, etc. Le problème est que ces phares sont un peu des arbres qui cachent le désert. Derrière ces grands groupes de quelques dizaines milliers de salariés on manque de « petits groupes » de quelques milliers ou d’entreprises de taille intermédiaires de quelques centaines de salariés qui soient assez puissants pour s’engager dans la concurrence internationale. Nos autres entreprises sont souvent des PME trop petites pour en avoir les moyens. Lorsque ces entreprises, familiales souvent, sont en difficultés ou en vente, nos grands groupes qui tendent de plus en plus à se limiter aux spécialités dans lesquels ils sont leaders mondiaux, ne sont pas intéressés à les racheter. La Banque publique d’investissement ne peut pas tout faire, les fonds d’investissement privés sont trop rares, et beaucoup d’entreprises tombent dans l’escarcelle de groupes ou de fonds étrangers. Ce n’est pas nécessairement une catastrophe. Beaucoup d’entreprises françaises appartenant à des groupes suédois ou japonais se portent bien, mais il y a quand même un risque, par l’éloignement des centres de décision, de plus grande vulnérabilité, que lorsque des choix d’investissement doivent se faire, ils se fassent aux dépens des sites français. La France a des atouts, par la qualité de ses infrastructures, de ses formations, mais elle a aussi des handicaps, par ses coûts de production élevés, ses normes exigeantes. On a fait des efforts ces dernières années pour les réduire, mais comme les concurrents en font aussi, les écarts de compétitivité ne se réduisent pas ! Dans un déclin général de l’industrie en Europe, il est difficile de faire moins mal quand on part de plus bas…PrécédemmentIndustrie : ses grandeurs et ses limites en FranceHistoire d’un déclin annoncé> À suivre…Ce triptyque est terminé, et nous vous donnons rendez-vous pour un tout nouveau thème la semaine prochaine.Alors à jeudi prochain !>> Pour en savoir plus : Triptyque – Laboratoire Triangle
IIndustrie : histoire d’un déclin annoncé… | Triptyque Fermetures d’usines, délocalisations, perte de nos savoir faire, l’industrie française est en souffrance. Quand cela a commencé ? Quelles sont les branches les plus affectées ? Que font les politiques publiques ? Existe-t-il encore aujourd’hui de belles réussites industrielles ? Autant de questions, que nous allons aborder dans ce deuxième podcast, dont le triptyque est consacré à l’industrie. Pour en parler nous sommes avec Hervé Joly directeur de recherche CNRS et chercheur à TRIANGLE Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/01/tri10-2_hervejoly.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview :De quand date le déclin de l’industrie française ? Quelles en sont les causes ? Les difficultés sont-elles plus grandes qu’ailleurs en Europe ?Hervé Joly – Il y a eu dès les années 1930 un déclin en France de certaines industries comme le textile, mais l’emploi industriel s’est globalement maintenu grâce au développement de nouvelles industries, comme la construction automobile ou aéronautique, les équipements électriques, etc. Le véritable déclin de l’industrie a commencé avec la crise de 1974, qui entraîne de lourdes restructurations. Les créations et croissances d’industries nouvelles ne compensent plus les restructurations massives dans les industries anciennes comme le textile, les houillères, ou la sidérurgie, etc. La France souffre d’un coût du travail élevé par rapport à ses productions pas assez tournées vers le haut de gamme et les hautes technologies. L’Allemagne par exemple a aussi un coût du travail élevé, mais son industrie a une image de qualité qui lui permet de vendre plus cher en Europe. Les difficultés se sont accentuées avec la chute du rideau de fer, en 1989-90 qui a ouvert la concurrence avec les anciens pays communistes au coût du travail bien plus faible, et avec la mondialisation des échanges, qui a incité à des délocalisations ou à des importations en provenance des pays asiatiques en particulier. Progressivement, ce sont presque toutes les industries qui se sont trouvées confrontées à cette concurrence agressive.Quelles sont les branches et les régions qui ont été les plus affectées par le déclin de l’industrie ?H.D – Les places fortes des industries traditionnelles, des houillères, de la métallurgie ou du textile, comme la Lorraine, les Ardennes, le Nord, le bassin stéphanois ont été particulièrement touchées. Les industries de la machine-outil et des équipements industriels ont également beaucoup décliné. L’industrie française est devenue très dépendante des importations, notamment allemandes, pour ses investissements. D’autres régions aux industries plus mélangées, comme les agglomérations lyonnaise, grenobloise, bordelaise, etc. s’en sortent mieux. Mais, dans toutes les régions, des entreprises importantes qui faisaient vivre de petites villes ont fermé, entraînant des marasmes qui n’ont pas toujours pu être compensés. Même lorsque les usines n’ont pas fermé, elles sont souvent aujourd’hui des effectifs très réduits. Les industries qui survivent en France sont très mécanisées, automatisées. On produit parfois autant qu’avant avec beaucoup moins de main-d’œuvre. Et les emplois qui subsistent sont plutôt des techniciens qualifiés qui assurent la surveillance ou la maintenance des machines. Les emplois d’ouvriers peu qualifiés ont souvent disparu, et le reste – le transport, le gardiennage, le nettoyage, etc. – a souvent été externalisé auprès de prestataires de services. Les entreprises n’emploient plus elles-mêmes que le personnel directement nécessaire à leurs activités propres.Est-ce que la France a connu aussi dans la période récente des réussites industrielles ?H.D – Il existe aussi de belles réussites industrielles, comme l’aéronautique autour d’Airbus, qui constitue un bassin d’emploi considérable qui, avec les sous-traitants, fait largement vivre la région toulousaine en particulier. Les industries de la défense, qui ne peuvent pas pour des raisons stratégiques être délocalisées, sont également très développées. L’industrie pharmaceutique se maintient bien. On peut citer aussi toute l’industrie agro-alimentaire très implantée notamment dans les zones rurales de l’Ouest de la France ; elle s’appuie sur nos nombreuses ressources agricoles. Le luxe, avec les produits de beauté ou la maroquinerie, offre également de nombreux emplois ; les marges dégagées dans ces secteurs et l’importance de la référence au « made in France », incitent moins à des délocalisations.Est-ce que les politiques publiques peuvent contribuer efficacement à sauver l’industrie ?H.D – Des politiques industrielles volontaristes ont permis le développement de productions nationales importantes comme le TGV, la construction nucléaire ou l’aéronautique de défense. De manière générale, l’industrie française est assez dépendante de commandes des administrations et des entreprises publiques comme EdF ou la SNCF, qui sont moins délocalisées. Mais si l’État sait promouvoir l’industrie de grands équipements, il est moins à l’aise avec des productions plus pointues relevant de commandes privées. Les plans machines-outils ou informatique ont ainsi plutôt été des échecs. Il en est de même pour les productions de biens de consommation privée, comme l’électro-ménager, pour lesquels l’industrie française n’est plus guère compétitive. On annonce à l’automne 2025 la mise en règlement judiciaire d’un des derniers fabricants nationaux, Brandt, qui appartient depuis trois ans à un groupe algérien. L’État s’est efforcé ces dernières années de réduire le coût du travail, en diminuant les cotisations sociales ou la fiscalité sur les entreprises, mais comme les autres pays concurrents ont eu tendance à faire la même chose, la France a gardé un désavantage de compétitivité.Est-ce que l’industrie est handicapée en France par un manque de capitaux, lié notamment à l’absence de fonds de pensions ?H. D. – Lorsque des fondateurs ou des familles propriétaires se retirent du capital d’une entreprise, la France manque souvent d’investisseurs de substitution. Il existe des fonds d’investissements privés, mais ils sont trop peu nombreux. La seule Banque publique d’investissement (BPI France), si elle est présente au capital de nombreuses entreprises, ne suffit pas à préserver un contrôle national. Les cessions profitent souvent à des investisseurs étrangers qui prennent ainsi le contrôle d’entreprises françaises. Ce n’est pas nécessairement une catastrophe, car des groupes étrangers peuvent aussi faire des investissements importants pour développer les capacités de production. Mais, en cas de crise, l’éloignement des centres de décision peut amener ces groupes, moins sensibles aux pressions politiques nationales, à arbitrer en défaveur de leurs sites de production français. Les entreprises dont le capital est coté en bourse ont souvent un actionnariat très international. Le faible développement des régimes de retraite par capitalisation ouvre la voie aux fonds de pension étrangers qui se montrent des actionnaires exigeants en matière de rendement.Donc l’industrie a fortement décliné dans sa part de l’emploi national et souvent aussi dans ses productions. Certaines branches ont été largement abandonnées. La France n’est pas autant devenue un pays sans usines, même si elles sont moins visibles qu’avant, plus éloignées des centres urbains, aussi moins marquées par leurs nuisances (on voit moins de fumées d’usine). Mais elles restent essentielles à l’équilibre de nos territoires, notamment par l’importance des emplois induits dans les services.PrécédemmentIndustrie : ses grandeurs et ses limites en France> À suivre…L’industrie a-t-elle un avenir ?>> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle
IIndustrie : ses grandeurs et… ses limites en France | Triptyque Industrie : un terme d’actualité aujourd’hui surtout pour ce qui concerne la désindustrialisation. Cependant en France, nous avons encore des grandes réussites industrielles même si la désindustrialisation fait parler d’elle. Mais revenons à l’industrie. Quelle est t-elle exactement ? Des usines, des machines et de la fumée…ou encore beaucoup plus que cela ? A partir de quand naît-elle vraiment ? Quelle est son histoire ? Comment s’est-elle répartie sur le territoire ? Et quelles sont ses faiblesses ? Autant de questions qui seront abordées dans ce premier podcast consacré à …l’industrie. Pour en discuter nous sommes avec Hervé Joly, directeur de recherches au CNRS, à TRIANGLE.Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2026/01/tri10-1_hervejoly.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview :Avant de commencer, pouvez-vous nous préciser ce qu’on entend par industrie ? Et quelles sont les activités que cela regroupe ?Hervé Joly – L’industrie se distingue traditionnellement, d’une part, des activités relevant de l’exploitation de la terre (agriculture, élevage, sylviculture) et de l’exploitation de la mer (pêche), d’autre part des activités de commerce et de services (transports, hébergement, restauration, information, finances et assurances, etc.). Selon l’INSEE relèvent de l’industrie des activités qui combinent des facteurs de production pour fabriquer des biens matériels destinés au marché. Elle comprend une composante manufacturière, qui transforme des biens, mais aussi une dimension extractive, avec l’extraction de produits minéraux présents dans le sous-sol sous forme solide (houille, minerais), liquide (pétrole) ou gazeuse (gaz naturel). On associe aussi souvent à l’industrie des activités de production et de distribution d’eau, gaz ou électricité, ainsi que celles de construction (la branche des bâtiments travaux publics).Quelles ont été les différentes vagues d’industrialisation en France, à quelles innovations techniques ont-elles correspondu ?H. J. – L’homme a depuis des millénaires fabriqué des objets en bois, en métal, en tissus, etc., mais il l’a longtemps fait manuellement, à petite échelle, d’une manière qui relevait plus de l’artisanat. Jusqu’au début du XIXe siècle, on parle tout au plus pour les nombreux petits ateliers qui peuvent exister de « proto-industrialisation ». Le recours à la force animale des bœufs ou chevaux, ou à la force motrice des cours d’eau a pu permettre de recourir, notamment dans les activités textiles, à des premières formes de mécanisation reposant sur d’autres tractions qu’humaine.On a donc déjà des formes d’usines qui peuvent se développer en vertu de l’intérêt qu’il y avait rassembler plusieurs ouvriers sur un même site pour profiter d’une même source d’énergie. Mais c’est qu’avec le développement des chaudières et machines à vapeur au cours de la première moitié du XIXe siècle que l’industrie se distingue définitivement de l’artisanat, avec le développement d’usines métallurgiques, mécaniques ou textiles de grande taille, grâce aux économies d’échelle que permet l’énergie puissante tirée du charbon. Cela correspond à ce que l’on appelle la Première Révolution industrielle. Une Deuxième Révolution industrielle survient dans les deux dernières décennies du XIXe siècle avec la double diffusion de l’électricité et du moteur à explosion, qui permet le développement notamment de l’industrie automobile et de la construction électrique. Plus récemment, à partir des années 1960, on parle de Troisième Révolution industrielle avec le développement des industries électroniques et informatiques. Il faut bien voir que ces Révolutions ne correspondent pas à des phases successives, mais à des empilements, les nouvelles industries s’ajoutant à chaque fois aux précédentes qui ne disparaissent pas.Comment l’industrie française s’est-elle répartie sur le territoire national, entre les régions, entre les villes et les campagnes ?H.J. – L’implantation de l’industrie dépend traditionnellement d’une triple contrainte, les approvisionnements, la main-d’œuvre et les débouchés. Il faut d’abord disposer de sources d’énergie et de matières premières qui peuvent être difficiles ou coûteuses à transporter ; donc on va avoir tendance à s’implanter près de ces sources ou là où elles peuvent être facilement transportées. La proximité avec les rivières et les fleuves a souvent été essentielle, à la fois pour recourir à la force motrice, pour consommer de l’eau ou pour recourir au transport fluvial. L’industrie qui transforme du bois va s’implanter de manière privilégiée à proximité des massifs forestiers, l’industrie qui traite la laine là où il y a de l’élevage, l’industrie sidérurgique grosse consommatrice de houille dans ses hauts-fourneaux là où il y a du charbon et éventuellement, comme en Lorraine, aussi du minerai de fer. Mais il faut disposer de main-d’œuvre sur place, ce qui incite l’industrie à s’implanter, si ce n’est dans le cœur des villes, du moins dans leurs périphéries immédiates, où elles sont souvent d’ailleurs rapidement rattrapées par l’urbanisation, ce qui entraîne souvent des problèmes de nuisance.Mais il y a aussi, avec la mécanisation de l’agriculture, de la main-d’œuvre disponible dans de nombreuses zones rurales. L’industrie, lorsqu’elle a notamment besoin de recourir comme l’électrochimie ou l’électrométallurgie à des chutes hydrauliques, pour produire de l’électricité peut également s’implanter dans des zones de montagne peu peuplées, mais il faut là réussir à attirer de la main-d’œuvre, en lui offrant des logements et des services attractifs. Enfin, le transport des productions ayant aussi un coût, notamment lorsqu’elles sont pondéreuses comme l’acier ou le ciment, l’industrie a intérêt à s’implanter près de ses bassins de consommation. Le résultat est que, s’il y a des bassins plus industrialisés que d’autres, il y a de l’industrie sur l’ensemble du territoire, des grandes aux petites villes, des plaines aux zones montagneuses.Et quels ont été les points forts de l’industrie en France ? Comment se situe la France par rapport aux autres pays européens ?H.J. – La France est un vaste territoire qui dispose de nombreuses ressources, hydrauliques, agricoles, minières, etc. Le développement de l’instruction permet d’avoir une main-d’œuvre qualifiée. Il existe par ailleurs des bassins de consommation importants, avec de grandes villes où existent des couches bourgeoises à pouvoir d’achat élevé. Les industries sidérurgiques, mécaniques ou textiles françaises ont donc connu un développement qui, même s’il n’a pas rattrapé celui de l’Angleterre pionnière, ou s’il a été dépassé par l’Allemagne dans le dernier tiers du XIXe siècle, restait dans la moyenne supérieure en Europe, la France restant par ailleurs un grand pays agricole. L’industrie française présentait un éventail très complet de productions qui permettait à la France de couvrir l’essentiel de ses besoins aussi bien en métropole que dans son vaste empire colonial. Les tissus et vêtements, les automobiles, les camions, les avions français, etc. étaient une référence dans le monde entier.L’industrialisation française est-elle marquée de longue date, par rapport à ses concurrents, par des faiblesses ? A-t-elle connu des crises anciennes ?H.J. – L’industrie française avait des difficultés liées d’abord à des insuffisances d’approvisionnement national. Si elle disposait d’importantes ressources hydrauliques dans ses massifs montagneux, ceux-ci étaient éloignés des grands bassins industriels, la France n’exploitait pas assez de charbon et devait importer un tiers de sa production, avec des coûts d’acheminement élevés. Au XXe siècle, elle a manqué de pétrole national, ses colonies n’étant pas non plus longtemps en mesure de lui en fournir et il a fallu le démantèlement de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale pour qu’elle acquiert des droits que lui ont concédé les Britanniques au Moyen-Orient ; ce sera l’origine de la compagnie française des pétroles (naissance de Total Énergie). La France a aussi cruellement, avec une natalité longtemps plus faible qu’ailleurs en Europe, manqué de main-d’œuvre, ce qui l’a obligé à recourir massivement à une immigration peu qualifiée. L’industrie française s’est ainsi insuffisamment tournée vers des fabrications haut de gamme, ce qui l’a rendu plus vulnérable face à la concurrence étrangère.L’industrie française a connu des crises conjoncturelles lors de récessions économiques, du fait de contractions de la demande, notamment dans le cadre de la Grande Dépression qui touche la France plutôt au début des années 1880. Mais l’industrie a ensuite redémarré avec la demande. La Grande Crise américaine de 1929 qui traverse l’Atlantique à partir de 1931 a un impact structurel plus durable. Des industries entières, comme l’industrie textile, sont durablement touchées et sont amenées à réduire leurs capacités de production. Au début des années 1960, la décolonisation prive aussi la France de l’importance de ses débouchés coloniaux, en même temps que sur la marché intérieur la concurrence européenne s’affirme avec l’ouverture des frontières permise par le Traité de Rome. > À suivre…Industrie : histoire d’un déclin annoncé.>> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle
LLe retour de la puissance en géopolitique | Livre ©L’HarmattanBienvenue dans le vrai monde.L’époque actuelle est souvent décrite comme une période d’anxiété généralisée, marquée par la guerre aux portes de l’Europe, les tensions en Asie et l’urgence climatique. Pourtant, un regard historique révèle que le risque géopolitique n’est pas une nouveauté, et que la paix et les tensions obéissent à une loi cyclique, aussi ancienne que le monde.Cet ouvrage est l’éclairage essentiel pour décrypter ces mécanismes contemporains. Il est structuré en 4 grandes thématiques et 20 questions autonomes pour une lecture simple et directe. Auteurs :Laurent Vilaine, docteur en sciences de gestion, ancien officier du ministère de la Défense et enseignant en géopolitique à l’ESDES Business School.Damien Afonso, enseignant en géopolitique à l‘ESDES Business School. Il a précédemment coordonné des projets pour les Organisations internationales et le gouvernement français.>> Pour en savoir plus : Le retour de la puissance en géopolitiquePPour aller plus loinLe retour de la puissance en géopolitique : le cas de l’Ukraine, The Conversation & l’ESDES Business SchoolLa ZEE française, levier de puissance pour Paris dans le duel Washington‑Pékin, The Conversation & l’ESDES Business SchoolPour bien comprendre… le retour de la puissance en géopolitique, RCFGéopolitique : face aux puissances L’Europe doit renforcer son unité, EnviscopeLa politique est-elle accessible ?, Lau
TTrump et l’Europe La Bibliothèque université Lyon III Jean Moulin vous invite à sa conférence sur les enjeux sensibles de souveraineté, de sécurité et de modèle économique de l’Europe au regard du second mandat du président américain Donald Trump.Le second mandat de Donald Trump à la présidence des États-Unis constitue un tournant majeur pour l’ordre international et soulève de profondes interrogations quant à l’avenir des relations transatlantiques. Dans un contexte marqué par la persistance des tensions commerciales, le durcissement des relations économiques et une redéfinition des priorités stratégiques américaines, l’Europe se trouve confrontée à des choix déterminants pour sa souveraineté, sa sécurité et son modèle économique.Entre remise en cause des alliances traditionnelles, pressions sur les politiques économiques européennes, et incertitudes autour de l’engagement américain en matière de sécurité européenne et de défense collective, la relation entre les États-Unis et l’Union européenne apparaît plus que jamais en recomposition.Cette conférence se propose d’analyser les enjeux politiques et juridiques de cette nouvelle phase des relations transatlantiques. Elle offrira des clés de lecture pour comprendre les dynamiques à l’œuvre, mesurer leurs implications pour l’Europe et explorer les perspectives d’adaptation et d’autonomie stratégique dans un environnement international en profonde mutation.Intervenants : Gaëlle Marti : professeure de droit public, directrice du CEE-EDIEC, Université Jean Moulin Lyon 3Loïc Robert : maître de conférences en droit public, directeur adjoint du CEE-EDIEC, Université Jean Moulin Lyon 3 > Pour en savoir plus : BU LYON III
LLes défis du réarmement de l’Europe : réveil stratégique ou chaos organisé ? Après des années passées à cueillir les « dividendes de la paix », l’Europe se réarment à grande vitesse. Cependant, cette action est faite de manière désorganisée, voire confuse. La sécurité du continent dépend de la mise en œuvre d’une politique militaire pensée collectivement et fondée sur une industrie de défense qui deviendrait nettement moins dépendante des États-Unis.Face à la rhétorique agressive de la Russie, à ses provocations verbales et à ses opérations d’intimidation de plus en plus fréquentes, les États européens réarment. L’attitude illisible de l’administration Trump les incite encore davantage à prendre leur destin en main en matière de défense. […]Un article de Laurent Vilaine, doctorant en sciences de gestion, enseignant en géopolitique à ESDES Business School – Institut catholique de Lyon – UCLy – The Conversation – 9 oct. 2025>> Lire l’article complet :THE CONVERSATION
ÉÉpidémies : peut-on s’y préparer ? | Triptyque Connaissez-vous les épidémies zoonotiques ?Avec ce nouveau triptyque, nous allons essayer de comprendre les épidémies zoonotiques…sous le regard d’un anthropologue. Les épidémies zoonotiques sont des épidémies dont l’origine est le passage d’un virus de l’animal à l’homme et vice versa. C’est le cas par exemple de la COVID, de la grippe, des maladies à orthoebolavirus comme Ebola ou encore de la fièvre hémorragique Crimée-Congo dont le réservoir est la tique hyalomma marginatum qui d’ailleurs s’est répandue rapidement dernièrement dans le sud de l’Europe. Dans ce premier podcast, nous allons aborder la préparation à ces épidémies, comment aujourd’hui nous les traitons à la différence d’hier. Pour cela, nous partons en Afrique et Roumanie avec Frédéric le Marcis, professeur d’anthropologie à Triangle et à Trans VIHMI (à l’ Institut de recherches pour le développement)…Et vous allez découvrir pourquoi.> Écoutez le podcast :https://popsciences.universite-lyon.fr/app/uploads/2025/04/tri7-1_frederic-lemarcis.wav> Lire la retranscription des propos de l’interview :Vous avez mené des recherches de longue date en Guinée. Vous venez aussi d’entamer de nouvelles enquêtes dans le delta du Danube, en Roumanie. Pourquoi ? Qu’est-ce qui relie ces deux terrains et oriente vos recherches ?Fréderic le Marcis – Depuis la pandémie de Covid, nous avons pris conscience, à l’échelle planétaire, de la menace que représente pour nous, humains, le passage de virus depuis des réservoirs animaux vers l’homme. Cette réalité pourtant n’est pas nouvelle : nous vivons depuis toujours avec des maladies qui traversent les frontières entre espèces. Pensez, par exemple, au VIH, dont l’origine est un virus présent chez les primates, ou à la grippe, dont le réservoir animal sont les oiseaux et les cochons.Ce qui est nouveau, ce sont les dispositifs mis en place pour répondre à ces risques. Ils relèvent de ce qu’on appelle la « preparedness », ou préparation. Elle est fondée sur la certitude que de nouvelles zoonoses surviendront, et confiante dans les capacités technologiques pour y faire face.Pourquoi tant de confiance est accordée aux capacités technologiques pour y faire face ?F.L.M. – La science est appelée par le politique à l’éclairer, à lui permette de comprendre et de répondre aux problèmes posés par les épidémies. On parle de médecine et de politique fondés sur les preuves. Face aux incertitudes que sont les épidémies, les progrès technologiques sont rassurants et entretiennent l’espoir que les Humains peuvent maîtriser le vivant (et ce malgré les mises en causes de l’expertise scientifique associées à la circulation massive d’information sur les réseaux sociaux). On peut citer les avancées des technologies de diagnostique comme le test virologique RT-PCR (nous en avons tous fait lors de la Covid, l’analyse passait par un prélèvement nasopharyngé. Le test RT-PCR est un test sensible et spécifique qui permet d’exprimer le gêne ciblé même s’il est présent en petite quantité). Les progrès de la modélisation permettent d’anticiper le développement d’une épidémie et d’en comprendre la dynamique (et donc de légitimer l’action). Un autre aspect est le développement de réponses thérapeutiques et préventives comme les vaccins, extrêmement rapide pour la covid.En conséquence, la « preparedness » englobe des dispositifs de surveillance, de diagnostic et de réponse aux épisodes épidémiques. Cette notion remonte à la guerre froide aux États-Unis (cf. Andrew Lakoff). Elle inclut aussi des scénarios construits à partir d’épidémies passées, sur lesquels les États et les acteurs sanitaires basent leur préparation. C’est le cas, par exemple, de l’académie de l’OMS qui vient d’ouvrir ses portes à Lyon.Ce qui m’intéresse, en tant qu’anthropologue, c’est de comprendre ces dispositifs : qu’est-ce qu’ils disent de notre manière de comprendre le risque ? Comment y faisons-nous face ? En analysant ces dispositifs, j’examine leurs implications sociales et politiques, leurs implicites et leurs limites.© PixabayD’accord. Aussi, pourquoi avoir choisi d’étudier la Guinée et la Roumanie ?F.L.M. – Ces deux pays offrent des perspectives différentes mais complémentaires sur la « preparedness ». En Guinée, l’épidémie d’Ebola de 2014-2016 a été un moment charnière. Cette épidémie, la plus importante jamais enregistrée en Afrique de l’Ouest, a fait plus de 11 000 morts officiels dans la région (Guinée, Liberia, Sierra Leone). Elle a révélé aux pays du Nord qu’ils n’étaient pas à l’abri de ces maladies, et elle a profondément transformé la manière dont la Guinée gère les risques épidémiques.Quant à la Roumanie, elle constitue un cas différent. Ce pays est situé aux confins de l’Europe, une sorte de « buffer zone » ou zone tampon entre une Europe du Nord supposée à l’abri et un Sud où des maladies comme la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (CCHF) sont actives. La tique « Hyalomma marginatum », réservoir de ce virus, est présente en Roumanie, et des traces d’anticorps ont été détectées chez les ovins. Pourtant, aucun cas humain n’y a encore été signalé.Cela permet d’observer des frictions entre les politiques de « preparedness » de l’Union européenne et les réalités locales.Lesquelles ?F.L.M.- Par exemple, en Guinée les programmes internationaux soutiennent le développement de réseaux de laboratoire de diagnostic et forment aux nouvelles technologies (ce qui dans l’absolu est très bien), mais le focus sur ces domaines de pointe se fait alors que le système de santé ordinaire (je pense par exemple à la qualité de la prise en charge des accouchements, à celle du diabète ou en général aux maladies non transmissibles) est défaillant. Cela crée de grandes inégalités. On peut également mentionner la pression exercée en Guinée pendant la pandémie de Covid à vacciner contre la maladie quand localement la population souffrait en premier lieu de la rougeole en raison de campagnes de vaccination insuffisantes. L’agenda vaccinal global vise à gérer le risque pour les pays occidentaux les plus développés plus qu’à répondre aux questions posées dans le domaine sanitaire dans les pays les moins avancés,En Roumanie, surveiller un risque pose des questions géopolitiques et de souveraineté nationale. Ici l’UE attend de la Roumanie qu’elle joue un rôle de rempart, d’alerte face au risque d’émergence. Cependant assumer ce rôle pour la Roumanie c’est accepter de prendre le risque de mettre à mal son économie. La Roumanie possède le troisième cheptel ovin de l’Europe. Elle est le 5e exportateur européen (elle exporte principalement vers les pays du golfe, le Maghreb puis l’Italie, la Bulgarie et la Grèce). Accentuer la surveillance d’un virus qui pour l’heure n’est pas visible, représente localement un risque plus grand que le virus lui-même. Par ailleurs cette invisibilité est aussi le produit d’inégalités sociales : les personnes les plus exposées sont les populations rurales, comme les bergers. Or elles ont peu accès au dépistage ou aux soins.Vous avez mentionné que les politiques de « preparedness » sont récentes. Pourtant, l’apparition de zoonoses n’est-elle pas un phénomène ancien ?F.L.M. – Absolument. Les zoonoses existent depuis toujours. Mais aujourd’hui, on fait le lien entre leur augmentation et des facteurs comme le réchauffement climatique, la déforestation ou la diminution de la biodiversité. Ces phénomènes favorisent les contacts entre humains et réservoirs animaux auparavant inaccessibles. Le changement climatique permet aussi à des réservoirs, comme les tiques, de coloniser de nouvelles zones. Il ne faut pas oublier non plus que les hommes eux-mêmes sont à l’origine de zoonoses. Les humains ont transmis le Covid à leur compagnons canins, la tuberculose passe des humains à nos cousins primates…Cependant, il ne faut pas délaisser la longue histoire des zoonoses et leur dimension politique. Par exemple, la peste Justinienne du 6e siècle, causée par « Yersinia pestis » (un virus dont le réservoir est la puce du rat), n’aurait pas touché toute l’Europe sans les routes commerciales liées à l’Empire romain. En Guinée, mes recherches montrent que les fièvres hémorragiques sont arrivées dans la région de Madina Oula il y a environ 150 ans, à la suite d’un protectorat signé entre la France et le royaume précolonial du Tamisso. Ce protectorat a facilité la circulation des caravanes et la construction d’une route, créant ainsi les conditions propices à la propagation virale. Cette longue histoire des expériences épidémiques constitue une mémoire collective à étudier.> À suivre…Notre prochain podcast abordera ce que l’histoire nous apprend pour ce qui concerne les épidémies…Rendez-vous donc jeudi prochain.>> Pour en savoir plus :Triptyque – Laboratoire Triangle
LLes oiseaux, victimes collatérales de l’intensification agricole en Europe | The Conversation Le bruant proyer (Emberiza calandra) a vu sa population décliner en Europe, comme d’autres espèces liées aux milieux agricoles. | ©Luiz Lapa / Flickr, CC BYLes alarmes de la communauté scientifique sur les effets de l’emploi des pesticides sur la santé humaine et la disparition de nombreuses espèces dans les milieux agricoles s’accumulent depuis un demi-siècle. Le travail pionnier de Rachel Carson annonçait dès 1962, des « printemps silencieux » provoqués par le déclin des oiseaux, victimes collatérales des pesticides via l’empoisonnement des milieux et la disparition des insectes.En cause, un modèle agricole reposant sur une industrialisation toujours plus poussée pour rester compétitif sur le plan international ayant massivement recours aux pesticides. Un modèle toujours plus dominant en France, où les exploitations sont de moins en moins nombreuses (-40 % depuis 2000) et de plus en plus grandes (leur surface moyenne a été multipliée par quatre depuis les années 1960).Conséquence : la surface agricole couverte par des fermes à forte utilisation de pesticides et d’engrais n’a cessé d’augmenter. Si bien que seuls 17 % des sols en Europe ne sont pas contaminés par des pesticides. Depuis 2009, plus de 300 000 ha de terres agricoles, souvent fertiles, ont disparu sous le bitume.Au-delà des constats inquiétants et des prophéties, dispose-t-on de preuves scientifiques tangibles et sans équivoque de la dangerosité de ce modèle de production agricole pour le vivant à l’échelle européenne ?De la difficulté à expérimenter sur le vivant en conditions réellesL’expérimentation semble à première vue un procédé idéal. Par exemple, faites manger des graines enrobées de pesticides à des moineaux, et ils seront en moins bonne forme. Soit. Le procédé a de grandes chances de fonctionner.Mais, hors du laboratoire, lorsque les variables ne sont plus directement contrôlables par le chercheur, on entre dans un monde complexe où les processus sont causés par de multiples facteurs enchevêtrés. Dans ces conditions, comment construire la preuve de l’effet d’un facteur en particulier sur la santé ou l’environnement ?Pour s’affranchir de cette difficulté, la méthode scientifique peut toujours s’appuyer sur des protocoles et des variables de contrôle. Ainsi, l’effet des substances que l’on suppose problématiques et de tous les autres facteurs ayant un effet potentiel ne sera pas manipulé expérimentalement, mais étudié statistiquement.Car, s’il est déjà un peu brutal de faire manger des pesticides de force à des oiseaux, il est encore plus absurde d’imaginer pouvoir tout expérimenter. On pourra plutôt vérifier si l’emploi d’une quantité croissante de pesticides se manifeste dans le temps par une baisse de la quantité d’insectes. En d’autres termes, on abordera la question sous un angle épidémiologique.Il y a pourtant un piège. On pourra toujours supposer que ce ne sont pas les pesticides qui sont en cause mais le stress, la pollution de l’air, la sécheresse ou toute variable qui influencerait de près ou de loin le système étudié.Il fallait donc se donner les moyens d’y voir plus clair. C’est ce que nous avons réalisé avec une équipe de 50 chercheuses et chercheurs dans une étude à ciel ouvert publiée en mai 2023. Notre motivation était de vérifier si une pression dominait sur les autres, et si oui laquelle, pour expliquer le déclin des populations de nombreuses espèces d’oiseaux en Europe.L’ampleur inédite de l’hécatombe dans les milieux agricolesIl fallait tout d’abord mettre un chiffre sur ce déclin. Grâce au travail assidu de nombreux ornithologues bénévoles qui ont reproduit chaque année le même protocole de suivi dans 28 pays européens, un jeu de données exceptionnel a pu être constitué, couvrant la période allant de 1980 à 2016. C’était une étape essentielle : partir des oiseaux eux-mêmes dans leurs habitats, pas seulement d’une expérience sur quelques individus isolés en laboratoire.L’étude a permis de suivre 170 espèces différentes, avec des populations en liberté et subissant de plein fouet les pollutions, le changement climatique, les pratiques de chasse, le dérangement ou encore le risque de prédation.Loin de nous limiter aux milieux agricoles, nous nous sommes intéressés à tous les habitats : forêts, villes, montagnes, milieux ouverts ou non, cultivés ou non… En résumé, nous sommes allés ausculter l’état de santé des oiseaux européens, sans filtre.Un Pic vert cherchant des fourmis au sol. | © Hedera.Baltica/Flickr, CC BY-SARésultat ? Les oiseaux ont perdu un quart de leur abondance en Europe entre 1980 et 2016, soit 800 millions d’individus sur la période, 20 millions par an en moyenne. Une hécatombe, pourtant sans surprise : les oiseaux doivent composer avec les modifications profondes qu’ont connu les paysages et les modes de vie au cours du XXe siècle.Toutes les espèces d’oiseaux ne sont pas affectées de la même manière.Par exemple, les oiseaux vivants dans les milieux forestiers ont perdu 18 % de leurs effectifs ;Ceux des milieux urbains, 25 %,Ce qui est surprenant en revanche c’est l’intensité du déclin, spectaculaire, des oiseaux des plaines agricoles : leur effectif a chuté de 57 % !Un record peu enviable : c’est l’une des baisses les plus spectaculaires jamais enregistrées à cette échelle pour des organismes vivants.Prouver le lien entre intensification agricole et déclin des oiseauxIl fallait aller plus loin pour comprendre à quoi attribuer ce déclin. Or, nous avions à disposition les données idéales pour tester si le climat, les changements d’habitats et le modèle agricole industriel pouvaient être tenus responsables.Imaginons un instant : dans un lieu précis, par exemple au bord d’un champ de colza, un ou plusieurs ornithologues ont compté chaque année, avec la même méthode, le nombre d’oiseaux. Et, précisément, pour cette année et cet endroit, nous avons aussi à disposition des données comme l’expansion des surfaces en agriculture intensive, l’évolution des températures, de l’étalement des sols artificialisés, ou encore les variations du couvert forestier.C’est ce procédé, répété sur des milliers de sites dans les 28 pays étudiés, au cours de plusieurs décennies, qui a permis de construire la base de données la plus complète, la plus précise, jamais collectée de suivi d’espèces sauvages en Europe.Cela nous a permis de faire le lien statistique entre devenir des oiseaux et ces multiples pressions, et de construire un deuxième résultat fort : le déclin des espèces coïncide avec l’augmentation de l’intensification des pratiques agricoles. Dans les environnements dans lesquels l’agriculture industrielle est plus présente, et cela, quels que soient le climat et les autres conditions, les oiseaux déclinent plus vite.Nous étions toutefois conscients d’un autre piège possible : que ce lien ne soit qu’une simple coïncidence attribuable au hasard. Or, ce n’est pas le cas. Nos analyses montrent que nous ne sommes plus dans le domaine de la corrélation, mais du lien sans équivoque.Un dernier résultat nous a permis d’ajouter une brique supplémentaire à notre compréhension de la situation : les espèces qui se nourrissent préférentiellement d’insectes, éradiqués par les pesticides, sont encore plus impactées que les autres espèces.Réchauffement et artificialisation des sols également en causeBien entendu, l’intensification des pratiques agricoles n’est pas le seul facteur des déclins observés. Le changement climatique, notamment l’élévation des températures, constitue une deuxième pression importante.Une mésange boréale (Poecile Montanus) en plein vol. | © Estormiz/WikimediaLes espèces septentrionales, adaptées aux milieux froids (comme la Mésange boréale, qui a décliné de 79 %), remontent vers le nord et voient leurs populations décliner fortement avec l’augmentation des températures.À l’inverse, d’autres espèces adaptées aux milieux chauds (comme la Fauvette mélanocéphale, dont la population augmente) peuvent en profiter.Le martinet noir ne se pose que pour couver ses œufs, généralement dans des bâtiments en pierre de grande hauteur. | © Pierre-Marie Epiney/Flickr, CC BY-SAL’étalement des zones artificialisées se fait aussi aux dépens des oiseaux, incapables de vivre dans des milieux minéraux et pollués, et dont l’habitat se fragmente.Même les espèces capables de nicher en milieu urbain sont en recul (comme le Martinet noir, dont les populations ont chuté de 17 %), notamment face au manque de sites disponibles sur les constructions modernes et à la faible abondance d’insectes dans ces milieux.Enfin, le retour du couvert forestier en Europe, encore récent, et souvent le fait de plantations, ne suffit pas à enrayer le déclin des espèces dépendantes de forêts naturelles.Semer le doute… et gagner du temps ?Des résultats qui devrait nous inciter à réduire drastiquement notre recours aux pesticides. Mais pour les défenseurs de l’agrochimie, le niveau de preuve apporté par la science n’est jamais assez grand.Une situation qui rappelle celles de l’amiante, du tabac, ou même l’action des producteurs d’énergie fossile pour retarder la prise de conscience climatique.Plusieurs pétroliers, dont Shell, avaient prédit le risque de crise climatique des décennies dès les années 1980. | © Mike Mozart/Flickr, CC BYToutes ces industries ont mis à profit la difficulté inhérente à la construction d’une preuve scientifique afin de gagner du temps, perpétuer le doute, maintenir leur réputation ainsi que leurs profits. L’entretien du doute est ainsi devenu stratégique.Au point que les industriels se sont désormais imposés comme référence scientifique auprès des agences de contrôle, notamment en Europe.Il est devenu irresponsable de minimiser l’effet du modèle agricole industriel et de ses pesticides et de se cacher derrière de prétendus biais, manque de recul ou supposée absence d’alternatives, qui existent pourtant.L’utilisation généralisée de pesticides a un coût social et économique considérable, qui ne se répercute d’ailleurs pas sur les prix dès lors que leur emploi demeure encouragé et subventionné. Sur le plan de la santé humaine, leurs effets sont de mieux en mieux documentés.Tout devrait pousser à changer ce modèle de production. Comment peut-on se satisfaire de qualifier de « conventionnelle » une agriculture incompatible avec le maintien de la santé des humains et des non-humains ?Les changements nécessaires ne peuvent reposer seulement sur la bonne volonté d’agricultrices et d’agriculteurs empêtrés dans un modèle industriel conçu par et pour l’agro-industrie et inscrit dans un modèle d’exportation régulé par la spéculation ou la recherche du prix le plus faible.Ce sont des changements transformateurs dans notre manière d’habiter le monde, de produire et de consommer qui sont nécessaires. Les outils politiques devraient être des leviers capables d’amorcer cette transformation, plutôt que de maintenir « quoi qu’il en coûte » un modèle en bout de course.Il est urgent que les décideurs, aux échelles européenne, nationale et locale, regardent enfin en face les ravages d’une certaine agriculture chimique dépassée qui détruit la vie, piège les paysans et les paysannes et se moque des consommateurs.Science et Société se nourrissent mutuellement et gagnent à converser. La recherche peut s’appuyer sur la participation des citoyens, améliorer leur quotidien ou bien encore éclairer la décision publique. C’est ce que montrent les articles publiés dans notre série « Science et société, un nouveau dialogue », publiée avec le soutien du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.> Les auteurs : Vincent Devictor, Directeur de recherche en écologie, Université de Montpellier, Stanislas Rigal, Postdoctorant en biologie de la conservation, ENS de LyonCet article est republié sous licence Creative Commons. >> Lire l’article original :The Conversation
RReprésenter le lointain, un regard européen Qu’est-ce que le lointain ?Un autre monde, une contrée, un bout de terre ou de mer, un morceau d’univers qu’il est difficile – parfois impossible – d’atteindre et d’appréhender. Sa perception évolue dans le temps, en fonction des modes de vie, des projets politiques, des moyens techniques de celles et ceux qui le saisissent.Nous adopterons un point de vue : le lointain vu d’Europe et par les Européens entre 1450 et 1950 en s’interrogeant sur la dimension critique de ces représentations.Organisée dans le cadre du Congrès international sur l’histoire de la cartographie – ICHC 2024 – à la bibliothèque municipale de Lyon Part Dieu.>> Pour plus d’information, rendez-vous sur la page :Représenter le lointain